CHAPITRE X
COMMINES (suite). SON AUTORITÉ HISTORIQUE.
Philippe de Commines n'est pas de ces annalistes inconscients, simples machines à écrire, enregistrant les faits sans tenir compte de leur importance respective et sans se douter du lien de causalité qui les unit. C'est un véritable historien, et un historien politique au meilleur sens du mot. Mêlé de sa personne aux événements qu'il raconte, il en connaît et en retrace à merveille l'enchaînement. Les jugements qu'il porte à chaque page sur les hommes et les choses dénotent le diplomate, l'administrateur rompu aux grandes affaires, le penseur calme et froid dont la philosophie, toute pratique, semble avoir inspiré tant de souverains ou de ministres modernes. Ce n'est pas sans raison que Charles-Quint, Henri IV, Richelieu, ont fait de ses Mémoires leur livre de chevet. Est-ce à dire pour cela que notre auteur ait possédé toutes les qualités nécessaires pour bien écrire l'histoire ? Non certes. Mais, à tout prendre, nul de ses devanciers français n'a mérité comme lui le titre que nous lui donnons.
Froissart est un reporter, de génie si l'on veut, mais ce n'est qu'un reporter, qui a vu par lui-môme peu de choses et ne conte que d'après autrui. Join-
ville, homme d'aclion, n'écrit qu'un demi-siècle après les faits dont il fut témoin et ne se défend pas d'être un panégyriste. Villehardouin, lui, raconte bien, au lendemain même des événements, la guerre à laquelle il a pris une si grande part ; mais son récit n'est, en somme, qu'un épisode historique et n'a ni l'ampleur ni la portée morale de celui que nous devons au confident de Louis XI.
Commines avait beaucoup appris et n'avait eu le temps de rien oublier quand il se mit à l'œuvre. Nul chroniqueur ne fut jamais mieux informé que lui. On a vu plus haut dans quelle étroite intimité il vécut avec Charles le Téméraire et avec son heureux antagoniste. Tous les souverains, seigneurs et hommes d'État qui jouèrent en Occident un rôle de quelque importance pendant la seconde moitié du xve siècle furent avec lui en rapports d'affaires ou d'amitié. J'ai eu, dit-il dans son prologue,
« ... autant de congnoissance degrans princes, et autant de communication avec eulx, que nul homme qui ait esté en France de mon temps, tantdeceulx qui ont règne' en ce royaulme, que en Bretaigne et en ces parties de Flandres, en Allemaigne, Angleterre, Espaigne, Portingal et Italie, tant seigneurs temporels que spirituelz, que de plusieurs dont je n'ay eu la veue, mais congnoissance par communications de leurs ambassades, par lettres et par leurs instructions, parquoy on peult avoir assez d'informations de leurs nature et condition... »
traduction. — «...connu autant de grands princes et eu autant de rapports avec eux que nul homme qui ait été en France de mon temps, qu'ils aient régné en ce royaume, en Bretagne, en Flandre, en Allemagne, Angleterre, Espagne, Portugal ou Italie, qu'ils fussent seigneurs
temporels ou spirituels, sans compter plusieurs que je n'ai pas vus, mais que j'ai connus grâce à leurs ambassades, à leurs lettres et à leurs instructions, par quoi on peut avoir assez d'informations de leur nature et de leur condition... »
Gommines ne conte en général que ce qui s'est passé sous ses yeux ou ce qu'il tient de source très sûre. Quand il retrace des événements qui se sont accomplis loin de lui, il a bien soin de nous dire : Je n'y étais pas, telle chose m'a été rapportée. Sur certains points il se tait, sans doute parce qu'il n'a pas été suffisamment informé (1). C'est un esprit positif, et il aime par-dessus tout à voir clair.
S'il voit, du reste, c'est qu'il veut voir, c'est qu'il regarde ; s'il regarde, c'est parce qu'il veut comprendre, et il n'y a guère pour lui d'illusions d'optique. Nul n'est mieux fait que lui pour démêler la vérité ; car il est aussi pénétrant que peu crédule. Rien n'égale la patience avec laquelle il observe, la finesse et la sagacité qu'il met à débrouiller, à analyser, à décrire les intentions cachées des princes, leurs intrigues, leurs mines et contre-mines. Louis XI, qu'il le veuille ou non, ne peut avoir de secrets pour lui. Ses pensées intimes, ses calculs, ses terreurs, tant au milieu de sa vie si agitée qu'aux heures sombres de l'agonie, tout lui est également familier. Il perce à jour l'âme lapins ténébreuse de son temps, c'est-à-dire le connétable de Saint-Pol.
(1) C'est ainsi qu'il passe sous silence la guerre de Louis XL contre le duc de Bretagne en 1467. les Etats généraux de HG8, la ruine de la maison d'Armagnac en 1473, etc.
S'il ne se méprend pas surles caractères des hommes, il discerne d'autre part ceux des peuples avec une sûreté merveilleuse. Il s'intéresse aux institutions, les étudie avec soin, les expose et les juge avec une rectitude qui manque généralement aux écrivains de son temps. Nul n'a mieux compris que lui, au xve siècle, ce qui faisait la force du gouvernement vénitien, ce qui devait faire la grandeur du gouvernement anglais. A certains endroits de son livre, on croirait lire l'Esprit des lois. Si Montesquieu, par exemple, croit, et non sans raison, que le climat d'un pays a une puissante influence sur la nation qui l'habite, Gommines, plus de deux siècles avant lui, n'en était pas moins convaincu. Notre nation, dit-il,
« est située entre les ungs et les aultres (entre le nord et le midi) ; et est environnée de l'Italie et de l'Espaigne, et Cathalongne du costé do levant, et Angleterre et ces parties de Flandre et de Hollande, vers le ponant ; et encore nous vient joindre Allemaigne partout vers la Champaigne. Ainsi nous tenons de la région chaulde et de la froide ; par quoy avons gens de deux complexions. Mais mon advis est que, en tout le monde, n'y a région mieulx située que celle de France... » (Liv. IV, ch. 6.)
traduction. — « ...estsituée entre les uns et les autres, et est environnée de l'Italie et de l'Espagne et de la Catalogne du côté du levant, et de l'Angleterre, de la Flandre, de la Hollande, vers le couchant ; et l'Allemagne vient encore nous rejoindre tout le long de la Champagne. Ainsi nous tenons de la région chaude et de la froide ; aussi avons-nous gens de deux complexions. Mais mon avis est qu'en tout le monde il n'y a pas une région mieux située que la France... »
Si notre auteur va au fond des choses et voit si
juste, on pense bien que c'est parce qu'il aime à juger par lui-même et ne s'en rapporte guère aux autres. Il n'accepte jamais les récits qui lui sontfails que sous bénéfice d'inventaire. Il sait notamment que celui qui raconte des batailles enfle d'ordinaire le nombre des morts et des blessés. Pour lui, qui n'est pas naïf etqui, surtout, ne veut point le paraître, il rabat ce qu'il faut rabattre. Bien que bon catholique, il n'a nul penchant pour le merveilleux. S'il rapporte avec égards les prédictions d'Angelo Cato et de Savonarole, qui furent ses amis, il écrit fort nettement d'autre part :
« Dieu ne parle plus auxgens, ny n'estplus de prophètes qui parlent par sa bouche ; car sa foy est assez entendue, e: tout notoire àceulx qui la veulententendre et savoir... » (Liv. Y, ch. 18.)
traduction. — « Dieu ne parle plus aux hommes, et il n'est plus de prophètes qui parlent par sa bouche ; car sa foi est assez entendue et toute claire pour ceux qui la veulent entendre et connaître... »
Si Commines est mieux renseigné, s'il voit plus nettement que personne, s'ensuit-il que ses récits soient toujours complets -, toujours exacts ? Sous ce double rapport, il faut le reconnaître, quelques réserves sont nécessaires.
Sans parler de la façon souvent assez fautive dont irécrit les noms propres (1), on peut lui reprocher une certaine négligence à indiquer les dates et quelques
(1) Il écrit, par exemple, Archambaud pour Hagenbacli, Trevoul pour Trivulzio, Lespecie pour La Spezzia, Breto d'Auflicque pour Obietto de Fiesque, etc.
Savonarole.
légers anachronismes. Il s'en excuse lui-même quelque part avec beaucoup de bonne grâce. Cela n'a, du reste, aucune importance. Parfois aussi, s'il ne dit pas tout ce qu'il sait, c'est qu'il suppose les faits trop bien connus d'Angelo Cato, à qui son œuvre est dédiée.
« Je ne vous garde point, déclare-t-il, l'ordre d'escripre que font les histoires, ny nomme les années, ny proprement le temps que les choses sont advenues, ny ne vous allègue riens des choses passées pour exemple (car vous en savez assez, et seroit parler latin devant les cordeliers)... » (Liv. III, ch. 4.)
traduction. — « Je n'observe point la façon d'écrire ordinaire des histoires, et n'indique point les années, non plus que le temps où les choses sont advenues, et je ne vous allègue pour exemple rien des choses passées (car vous en savez assez, et ce serait parler latin devant les cordeliers). »
Il faut bien le dire, il y a aussi dans l'œuvre de
Commines des réticences moins innocentes. Certaines lacunes que l'on remarque en son récit dénotent de sa part des préoccupations qu'un intègre historien n'éprouverait pas. Je ne sais si le seigneur d'Argenton parla jamais à personne entièrement à cœur ouvert. Mais il est manifeste que, vis-à-vis du lecteur, il est resté diplomate et s'est mis sur la défensive. Sa conscience, fort large, lui permet de nous révéler, sans le moindre embarras, certaines tromperies. Mais il en est d'autres qui lui semblent devoir être passées sous silence, et luimême nous en prévient. Il est tel cas où il paraît gêné par le secret professionnel. On peut bien être
sûr, par exemple, qu'il ne dit pas ce qu'il sait de la mort du duc de Guyenne, frère de Louis XI, que ce dernier fut publiquement accusé d'avoir empoisonné. S'il atténue la part prise par le roi de France aux agissements de Campobasso, qui trahit le duc de Bourgogne et peut-être le fit tuer, c'est évidemment moins par ignorance que par discrétion. D'autres fois, s'ilsupprimedesévénementsimportants auxquels il n'a pas été étranger, on est fondé à croire que c'est moins par modestie que par prudence. A l'époque où il écrivait, la mémoire du duc de Nemours était remise en honneur ; dix ans plus tôt, il avait contribué à la perte de ce personnage et s'était fait donner une portion de ses biens ; aussi juge-t-il sage de'ne nous point conter son procès. S'il mentionne rapidement la mission qu'il accomplit à Florence en 1478, il a bien soin de laisser dans l'ombre sa participation aux révolutions de Milan, ses coups de main en Savoie et maints autres hauts faits de ce genre. On devine sans peine pour quelles raisons il a cru devoir ne pas retracer les dix premières années du règne de Charles VIII. Enfin, les véritables, ou du moins le principal motif de son opposition à la guerre d'Italie n'est nulle part exprimé dans son livre. Nous l'avons fait connaître plus haut. L'on voit par ces exemples que l'intérêt personnel a quelquefois retenu la plume de l'historien, comme il avait souvent retenu la langue du courtisan.
Si Gommines peut être incriminé pour ce qu'il ne dit pas, a-t-on le droit de le mettre en cause
pour ce qu'il dit ? Montre-t-il dans ses récits et dans ses jugements une impartialité suffisante ? Est-il du moins équitable , comme doit l'être un véritable historien, envers les hommes et envers les peuples? Tout d'abord, en ce qui concerne les individus, il a la prétention de les apprécier uniquement d'après leurs mérites, sans prévention ni faveur, et nous devons reconnaître qu'il fait de louables efforts pour la justifier.
« Les croniqueurs, dit-il, n'escripvent que les choses à louenge de ceulx de qui ilz parlent, et laissent plusieurs choses, ou ne les sçavent pas aucunes fois... Je me délibère de ne parler de chose qui ne soit vraie et que je n'aye veue ou sceue de s; grans personnaiges qu'ilz ne soient dignes de croire, sans avoir égard aux louenges : car il est bon à penser qu'il n'est nul prince si saige qui ne faille aucunes foys, et bien souvent, s'ila longue vie ; et ainsi se trouveront de leurs faiz, s'il en estoit dict toujours la vérité... » (Liv. V, ch. 13.)
traduction. — « Les chroniqueurs n'écrivent que les choses à la louange de ceux dont ils parlent et laissent plusieurs choses, ou les ignorent parfois... J'ai l'intention de ne parler de chose qui ne soit vraie et que je n'aie vue ou sue de si grands personnages qu'ils soient digrses de foi, sans m'occuper des louantes : car il faut bien se dire qu1!! n'est prince si sage qui ne fasse quelques fautes, et beaucoup s'il a longue vie, ce qui se trouverait dans leurs actes, si l'on en disait toujours la vérité. .. »
Notre auteur nous affirme que, s'il a été comblé de bienfaits par Louis XI et traité durement par Charles VIII, ce n'est pas une raison pour qu'il croie devoir juger l'un avec plus de complaisance que l'autre. S'il met deux parties en présence, il affecte
de tenir entre eux la balance égale, et de ne pas dissimuler plus les perfidies de l'un que celles de l'autre, car partout il y a du bien et du mal (t). Effectivement, il fait son possible pour rendre justice à Charles le Téméraire, à Charles VIII, qui n'étaient point, il le reconnaît, sans quelques qualités ; il critique assez sévèrement par endroits (2) la politique de Louis XI. Quand il s'agit de princes étrangers, comme Edouard IV d'Angleterre ou Ferdinand II de Naples, qui n'ont été ni ses bienfaiteurs ni ses persécuteurs, on ne peutguère douter de sonindépendance, et lorsqu'après en avoir dit beaucoup de mal, il ajoute que ce n'est pas la haine qui le fait parler, il faut reconnaître que son témoignage mérite toute confiance.
Il a pourtant, comme tout homme, quoi qu'il dise et quoi qu'il pense peut-être, ses préférences et ses antipathies. Son œuvre en porte la trace à chaque page. Il est évident, pour qui a lu ces Mémoires, que Louis XI est son héros de prédilection. Ce prince l'a séduit, subjugué par sa supériorité intellectuelle. Il l'admire non seulement dans ses finesses , mais dans ses roueries. Bien qu'il lui reconnaisse quelques imperfections, il le juge d'ordinaire avec une indulgence que nous avons le droit de trouver excessive. Tout compte fait, il voit en lui le meilleur des princes de son temps et ne se lasse pas de le répéter. Il va même jusqu'à vanter la parfaite ré-
(1) Liv. III, ch. 4.
(2) Notamment au livre V, où il le blâme d'avoir employé la violence pour s'approprier la succession de Bourgogne.
gularité de sa vie privée, ce en quoi ce diplomate, d'ordinaire si plein de tact, manque décidément de mesure.
Par contre, et comme on doit s'y attendre, il maltraite un peu plus Charles le Téméraire que les convenances et même la vérité historique ne semblent l'y autoriser. Il nous le représente comme une sorte de fou furieux, surtout après Granson et après Morat. Si le duc de Bourgogne s'est perdu, à son sens, c'est pour avoir méprisé les conseils de ses serviteurs et pour avoir voulu combattre trop d'ennemis à la fois. Il serait juste de reconnaître que certains de ses serviteurs l'ont trahi, Commines toutle premier, et que les machinations de Louis XI n'ont pas peu contribué à lui faire des ennemis. On doit remarquer aussi que notre auteur ne pèche pas en général par excès de bienveillance envers Charles VIII ; ce prince n'est presque jamais, à ses yeux, qu'un écervelé, un homme ignorant, borné, frivole, auquel il attribue même, en un certain endroit, une révoltante sécheresse de cœur.
Il n'est pas trop surprenant, d'autre part, que notre historien traite sans indulgence ses ennemis personnels. Il n'est pas bien sûr qu'il soit toujours à leur égard d'une rigoureuse équité. Son animosité contre Etienne de Vesc et Briçonnet, favoris de Charles VIII, est évidente. Peut-être les eût-il moins malmenés s'ils n'eussent quelque peu contribué à le déposséder de Talmont. Il en est de même de Coictier, le célèbre médecin de Louis XI, qui n'est guère pour lui qu'un escroc, et auquel il ne peut
pardonner de s'être fait donner par son maître cinquante-quatre mille écus en cinq mois. Quant à Olivier le Daim (ou le Diable), Flamand comme lui et qui, vers la fin, l'avait à peu près supplanté au Plessis-lès-Tours , il l'accable d'un mépris trop affecté pour ne pas cacher de cruelles rancunes. C'est un homme grossier, sans talent, sans honneur, un intrigant de bas étage, un homme de petit état, c'est-à-dire d'origine obscure, et l'humilité de sa naissance n'est pas son moindre tort, au jugement deCommines.
On peut constater en effet, par de nombreux passages des Mémoires que nous étudions, l'aversion résolue de l'auteur pour la bourgeoisie et pour la roture. Il ne lui souvenait guère sans doute de ses ancêtres, les vieux échevins d'Ypres. Quoi qu'il en soit, il n'avait nul penchant pour le populaire. L'aristocratie seule, telle qu'il l'avait vue, par exemple, à Yenise, lui paraissait capable et digne de gouverner, même en république. Les gens du commun, et en particulier les rudes artisans de Gand, toujours si prompts aux révolutions, n'étaient pour lui que troupeaux de bestes, que foules privées de sens et de congnoissance, toujours portées à l'ingratitude et à la violence.
« En leur fait, nous dit-il, y a toujours eu plus de folie que de malice ; et aussi ce sont toujours grosses gens de mestier, le plus souvent, quiyont le crédit et l'auctorité, qui n'ont nulle congnoissance des grans choses, ne de celles qui appartiennent à gouverner un Estât. Leur malice ne gist qu'on deux choses : l'une, c'est que par toutes
voyes ils désirent affaiblir et diminuer leur prince; l'autre, que quant ilz ont faict quelque mal ou grant erreur et qu'ilz se voient les plus foibles, jamais gens ne cherchent leur appoinctement en plus grande humilité qu'ilz font, ny ne donneront plus grans dons... » (Liv. V, ch. 17.)
traductiOxN. — « En leur fait il y a toujours eu plus de folie que de malice. Ce sont en effet toujours grosses gens de métier qui y ont le crédit et l'autorité, qui n'ont nulle connaissance des grandes choses, ni de celles qui concernent le gouvernement d'un Etat. Leur malice ne consiste qu'en deux choses : l'une, c'est que par toutes voies ils désirent affaiblir et diminuer leurprince ; l'autre, c'est que, quand ils ont fait quelque mal ou quelque grande erreur et qu'ils se voient les plus faibles, jamais gens ne cherchent un arrangement avec plus d'humilité qu'eux, ni ne donneront déplus grands dons. »
Si Commines a des préventions nobiliaires, il n'a pas, en revanche, de préjugés nationaux. Ses jugements sur les principaux peuples de l'Europe dénotent de sa part, en général, autant d'indépendance' que de sagacité. Cela ne veut pas dire qu'il n'ait ses préférences ; mais il ne les fait connaître qu'avec mesure. 11 aime par-dessus tout les Français, pour leur entrain guerrier, leur vivacité, leur finesse dans les négociations. Sous ce dernier rapport, les Anglais, à son sens, leur sont bien inférieurs, mais ils les surpassent à la guerre. Les Suisses sont de vigoureux et braves soldats, naguère ignorants et naïfs, mais qui savent le prix de l'argent depuis qu'ils se louent comme mercenaires dans toute l'Europe, et qui ne laisseraient plus traîner dans la boue les diamants de Charles le Téméraire. Quant aux Italiens, le seigneur d'Argenton, qui les avait beaucoup prati-
qués, se croyait fondé à les juger avec quelque sévérité. S'il appréciait très fort leurs aptitudes militaires et surtout diplomatiques, il trouvait que leur fourberie et leur corruption dépassaient toute limite. Ils sont, selon lui, mobiles, peu fidèles ; leur nature est de complaire aux plus forts. Us canonisent sans façon des scélérats et s'excusent en disant qu'ils ont l'habitude d'appeler saints tous ceux qui leur ont fait du bien (l). Mais l'opinion peu flatteuse qu'il a d'eux n'empêche pas Commines de leur rendre justice et de reconnaître qu'en certaines occasions, notamment pendant la retraite de Charles VIII, leur conduite à Fégard des Français, leurs ennemis, a été digne d'éloges.
Tout compte fait, et si l'on résume le présent chapitre, on doit reconnaître que, comme historien, Commines, mieux informé, plus clairvoyant que ses devanciers, a été à peu près aussi équitable. Son livre a donc pour nous, en tant que source d'informations, la plus haute valeur. Mais il a moins d'importance encore, on va le voir tout à l'heure, par le mérite même des récits que par la portée morale des jugements qui les accompagnent.
(I) I.iv. VII, eh. D.