DE JOINVILLE A FROISSART
aux privilèges de l'Église, non moins dévoué à ceux de sa province, et un partisan modéré des classes populaires, comme son contemporain Jean de Venette.
« Iceste victoire (dit-il quelque part) (1) eurent les Francoiz sur le captai est les Gascons et Angloiz que l'on tient à des meillieurs guerroiers du monde. Laquelle ne fut pas faicte par les hatilz et nobles hommes, mais elle fut faicte par petite gent et povres hommes. Et pour ce ne doit on pas avoir povre homme d'onneur en despit ne vil le tenir. »
traduction. — « Cette victoire fut remportée par les Français sur le captai et les Gascons et les Anglais, que l'on tient pour les meilleurs guerriers du monde. Elle fut due non point aux hauts et nobles hommes, mais aux petites gens et pauvres hommes. Aussi ne doit-on dédaigner pauvre homme d'honneur, ni le tenir pour vil. »
Ce chroniqueur était aussi un bon Français, tout son livre le prouve. Ajoutons que ses préférences et ses passions personnelles ne l'empêchent ni d'être modéré, ni d'être juste. Aussi, sans trop lui reprocher des fables et des erreurs que sa crédulité ou son ignorance ne lui a pas permis d'éviter, voyons-nous dans son livre un des documents les plus attachants et les plus respectables qui nous restent sur l'histoire de la France au xive siècle.
L'aristocratie eut pour sa part à cette époque un annalisle brillant dans la personne de ce Jean le Bel, dont les Vraycs Chroniques, bien souvent invoquées depuis cinq cents ans, ont été mises à la por-
(1) P. 242 de l'édition Luce.
tée du public seulement de nos jours. Si nous le citons le dernier, c'est qu'il fut le véritable précurseur, mieux encore, l'inspirateur de Froissart, dont nous allons tout à l'heure étudier la vie, l'œuvre et le caractère. C'était un noble et riche chanoine de Liège, qui menait un train de prince et qui, après avoir quelque peu guerroyé dans sa jeunesse, employa ses loisirs ecclésiastiques à s'enquérir des grands événements de son temps. Il avait vu de près Edouard III et sa cour, il avait vécu dans l'intimité de seigneurs illustres et puissants qui, comme Jean de: Hainaut, sire de Beaumont, lui avaient fourni les renseignements les plus sûrs et les plus précieux. Il mourut en 1370, à quatre-vingts anspassés, laissant un récit mouvementé, dramatique, romanesque par endroits (1), mais partout attrayant, des grands faits politiques ou militaires dont la France, l'Angle terre, l'Ecosse, les Pays-Bas avaient été le théâtre, de 1326 à 1 361 . Il ne faut demander à cet historien ni une sagacité à toute épreuve, ni une impartialité parfaite. Il accueille bien des anecdotes suspectes ; entre le roi de France et le roi d'Angleterre, dont il nous conte la lutte, il incline visiblement vers le dernier (2), non sans garder, il est vrai, une certaine indépendance de jugement. Mais son livre (3) est,
(1) V. notamment les chapitres relatifs à la violente passion d'Edouard III pour la comtesse de Salisbury.
(2) Du moins dans la partie de sa Chronique antérieure à 1345, époque où son patron, Jean de Hainant, passa au service de Philippe de Valois et à partir de laquelle son récit semble émaner surtout de sources françaises.
(3) Publié par M. Polain en 1863 (Bruxelles, 2 vol. iu-8°).