‹ Les cinq minutes du commandeur drame en cinq actes et sept tableauxChapitre 45 sur 64 · ÏABLEA^J IV, SCÈNE VL · texte numérisé non relu

ÏABLEA^J IV, SCÈNE VL

HARIB

Vous êtes bon, et mon estime pour vous... mon affection... ( Zc Commandeur remonte et s'approche de la croisée. — Marie, à part.) J’ai bien fait de l'accompagner b Rome. Je suis plu^ rassurée pour moi, pour lui surtout. Cette lettre effrayante, cette lettre où mon père m’apprend que Raoul de Marescreux me cherche dans l’exil, qu’il cherche le Commandeur... Ses projets de vengeance... Son habileté à toutes les armes...

LB COMMANDEUR, à Ut cToisée.

Quelle belle nuitl

MARtE.

Bien belle !

LE COMMANDEUR

Les grands bois de myrtes et de citronniers qui enveloiment ces montagnes envoient jusqu’ici leurs amères senteurs. Heureux ceux qui passent leur vie dans l’obscurité et le calme de ces étemelles solitudes I

MARIE

Mon Dieu 1 ils ont leurs peines comme tout le monde.

LB COMMANDEUR. (Jl cst redsscendu.)

Marie I vous ôtes bien triste devant une aussi belle nuit !

MARIE

Non. Cependant je ne vous cacherai pas... Eh bien ! oui, et je ne sais pourquoi, mais mes yeux^ malgré ces merreilies qui les charment, s’emplissent de larmes 1

LB gomuandbur.

La fatigue du voyage, l’émotion du danger que nous avons couru en roulant au fond de ce ravin.

MARIE

Peut-être... oui, l’émotion du danger...

LE COMMANDEUR

Moi-même , habitué aux nuits des bivouacs , j’éprouve en ce moment une faiblesse... AhI cette fraîcheur qui tombe des nues est accablante !.. Entendez-vous ces voix là-bas? ( On entend le choeur dans le lointain : FoxUtt-vous dans votre ménage.)

MARIE

Oui, les échos de la montagne portent à nos oreilles les chants des villageois qui ont célébré ici la noce de Bianca. Ils rentrent chez eux.

LE COMMANDEUR

Comme c’est doux à entendre 1 ’

MARIE

N’est-c 0 pas?

LE COMMANDEUR

Ecoutons! écoutons !.. Heureux mariage!

hauie.

Oui, Bianca est bien heureuse, et elle a mérité de l’être.

LE COMMANDEUR

Chère enfant!.. Voyez, elle a oublié sur ce meuble son voile blanc.

MARIE

Ah! Et sa couronne de mariée!

LE COMMANDEUR

Sa couronne de mariée !.. Vous aussi, Marie, vous méritiez d’être heureuse ; vous aussi , vous méritiez, comme elle, l’époux do la pensée et du cœur I

MARIE

Mon ami !

LE COMMANDEUR

Votre voile fut un linceul , votre couronne de mariée fut une couronne funèbre!.. Et c’est moi qui l’ai voulu!.. Et je ne suis pas mort étouffé dans ma douleur!..

MARIE. '

Mon ami ! je vous eu prie !..

LE COMMANDEUR

Depuis ce moment,, j’ai langui comme un malade. (On entend le bruit <Pun verrou qu’on tire dans la chambre de Bianca. — 5tlence attentif du Commandeur et de Marie. — Le Commandeur regarde la porte où le verrou a été tiré.) Ent • mille douleurs... j’ai eu une douleur qu’il faut que je vous dise.

MARIE

Je la connais.

C’est le soir où j’entendis aussi fermer la porte de votre appartement... Vous Otiez à un autre... Comme Bianca etStéfano... vous veniez aussi de vous marier... Ah! cette porte qui se ferma... Jü m’assis sur l’escalier de pierre, et je pleurai jusqu’au jour. Quelle douleur !..

MARIE

Je vous ai bien dit que je la connaissais.

4 LE COMMANDEUR

Dieu me tiendra compte de ces tortures 1 II le faut!... Tenez,

j’ai souffert depuis deux ans... Ohl j’ai souffert. .. comme vous! oui, comme vous !

MARIE

Comme moi, c’est impossible !

LE COMMANDEUR

Merci, mon Dieu! Elle a souffert !.. et pourtant, nous aurions été comme Bianca et Stéfano , le bonheur sur la terre, le bonheur au delà de la terre, car on n'est pas heureux autrement*' là-haut. Oh! non!

MARIE

Oh ! non !

CHOEUR, dans le lointain,

Voulez-voQS dans votre ménage Que la mer soit tranquille et le vent toujours doux?

Que chaque jour de ce jour soit l’image.

Aimez-vous !

Aimez-vous !

Aimez-vous I

LE COMMANDEUR

Ah ! ces voix, ces chants d’amour égarent ma raison ; ils la troublent, ils m’enivrent! Les entendez-vous?... Eprouvezvous comme moiV.i. Ils nous disent à tous deux, ils nous crient avec toutes leurs séductions : «Aimez-vous! aimez-vous! aimezvous! »

MARIE

Oh! taisez-vous! taisez-vous! songez...

LE COMMANDEUR

Je songe que je n’ai pu vouloir l’impossible; non, je n’ai pas voulu qu’on m’arrachât, moi vivant, le cœur de la poitrine. Mon cœur est à moi, et vous étiez depuis longtemps, depuis toujours, l’épouse de mon cœur ! Ah ! laissez-moi cette main !

MARIE

Mon Dieu ! soutenez-moi I . i

LE COMMANDEUR

Laissez-moi reprendre un bien que je me suis laièsé voler pendant le sommeil d’une générosité insensée... Laissez-moi contempler ce visage, ces yeux... laisseit-moi... Ce front intelligent et pur, ces lèvres qu’un autre a profanées... ils sont à moi comme votre amour... Ils sont à moi, rendez-les-moi !...

MARIE, riculant effrayée. , <

Je suis perdue !

LE COMMANDEUR

Je t’aime!... je t’aime!...

MARIE recule, puis saisit l'épée du Commandeur et la lui présente.

Prenez cette épée, monsieur le Commandeur, et défendezmoi contre rboiume qui veut me déshonorer.

le commandeur.

Cette épéel cette épée!... {il pousse un eri de désespoir et couche ensuite son épée par terre entre Marie et lui.) Maintenant Tous pouvez dormir sans crainte, madame la marquise de Beaumesnil, la femme de mon frère... Il y a trois siècles d’honneur entre vous et moi !... On ne marche pas là-dessus I

ClNQmÈME TABLEAU.

La seine est à Paris. — Le théâtre représente le foyer de la Comédie-Italienne, le foyer du public, cheminée au fond. Pendule, bustes, tables, chaises, fauteuils près de la cheminée. Portes à droite et à gauche et fenêtre i droite du spectateur. Feu dans la cheminée.

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