‹ Les cinq sensChapitre 11 sur 24 · IÔ · texte numérisé non relu

IÔ

narines, contracta ses pommettes ; son masque fut celui d’une douleur atroce, qui nous fit frissonner... Il prit alors le journal et nous lut... la cote de la Bourse.

(( Il rechercha au fond de lui et trouva des accents de souffrance intime, et il lut la liste des valeurs financières sur qui s’acharne la Fatalité... Au bout de moins d'une minute, les larmes coulèrent abondantes et quand ce curieux spectacle fut fini, Paul Mounet nous affirma une carence absolue de pensées et de représentations pendant l’expérience. »

Donc seul, le jeu combiné des muscles faciaux, la disposition, la contraction conjuguée de ses divers organes, la reproduction des accents de la douleur, avaient réussi très vite, dans une situation de nonsensibilité psychique, et même presque de comique, à attirer d’abondantes larmes artificielles, en vérité, mais bien réelles.

Pierre Morhange parle, pour finir, de Mme Pierat. En général, cette actrice rentre dans la première catégorie, que nous avons établie plus haut, pleurant naturellement en s’identifiant avec son personnage ; mais quand, pour des raisons d’ordre extérieur, elle est privée de cette sensibilité, elle se classe dans la deuxième catégorie : elle utilise alors, non comme Mounet, un artifice d’ordre physiologique (contraction des muscles de la face), mais un artifice d’ordre psychique : elle pense à une douleur intime et personnelle, à un cas de sa vie privée capable de lui arracher des larmes. Le change est donné aux spectateurs : c’est la « représentation )> de la douleur de Mme Piérat, femme,

qui fait pleurer Mme Piérat, comédienne. Ce transfert représentatif lui est devenu facile, à l’user.

Il m’a paru, dit en terminant M. Jean Sedan, à qui nous avons emprunté le texte qui précède (i), il m’a paru qu’il était bon d’apporter dans notre art cette curieuse série d'observations, qui peuvent compter parmi les plus intéressantes que nous ayons de la psycho-physiologie du système lacrymal.

Larmoiement sanguinolent .

Une des plus anciennes observations de ce genre est due à Zacutus Lusitanus (2). Cet auteur fait mention d’un jeune homme, chez lequel une hémorragie se produisait périodiquement par les organes lacrymaux, et qui se continua jusqu’à un âge très avancé, isans qu’aucun moyen ait pu guérir cette affection.

Dodoens (3) a consigné un exemple, non moins intéressant, de larmoiement sanguinolent, coïncidant avec la suppression des règles. On trouve aussi une relation du même genre dans le traité spécial de Lanzoni (4).

Clopton Havers (5) a cité le cas d’une femme ictérique, qui perdit deux livres de sang par une

(1) Paru dans le Marseille médical , du ier avril 1928.

(2) Lacrymæ sanguinæ (Praxis admiranda, in-12; Lyon, iG3j).

(3) Medicinalium observationum exempla rara, cum scholiis, in-8°, 1621.

(4) De lacrymis. Ferrare, 1692.

(5) Extraordinary bleeding at the glandula lacrymalis ( Phi losophical transactions, 1694).

LA VUE

hémorragie de la glande lacrymale. Cet accident se renouvela au bout de quelques jours et entraîna la mort de la malade.

Plus récemment, le professeur Rosas, de Vienne, a vu une hémorragie analogue se manifester chez un sujet atteint de scorbut, mais cette affection céda bientôt à un traitement anti-scorbutique.

Dans ces divers exemples, la conjonctive pouvait être le isiège de l’exhalation sanguine, aussi bien que la glande lacrymale.

fies faits extraordinaires ont le privilège d’impressionner le vulgaire, qui attache l’idée du chagrin le plus profond à l’écoulement des larmes de

sang.

Origine des Lunettes.

Le mot « lunettes » fut réservé d’abord pour les cristaux qu'on mettait au fond des boîtes, soit pour servir de miroir, soit pour préserver des portraitsminiatures ; puis il s’étendit aux besicles. Quant à cet ustensile, instrument d’optique imaginé pour venir en aide à une infirmité vieille comme le monde, on n’en saurait faire remonter l’invention plus haut qu’à la dernière moitié du xme siècle. A partir de celte époque, les personnages de l’Ancien Testament apparaissent, dans les scupltures, les peintures et les vitraux, armés de besicles.

On portait celles-ci comme nos lorgnons, suspendues au col, ou bien dans sa poche, et quelquefois dans son livre d’heures, disposé exprès par le relieur (i).

(i) Notice des Emaux du Musée du Louvre, par de La-

BORDE, l63.

LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE

Selon un autre auteur, la découverte des verres pour améliorer la vision appartiendrait au roi d’Angleterre Charles II. Après sa fuite en France, il devint pensionné de Louis XIV, et tandis qu’il menait à Cologne une existence oisive et dissolue, il rencontra un verrier et, regardant à travers une petite lentille, il s’aperçut qu’il voyait plus distinctement les objets.

On raconte que ce prince, né avec un astigmatisme myopique, put arriver mathématiquement à corriger entièrement son amétropie. Ses lunettes sont aujourd’hui au British Muséum ; elles furent les premières construites.

Quand il fut couronné roi d’Angleterre, il amena l’artisan, avec vingt autres, qui ne firent pas moins de six mille paires de lunettes, avant de faire celles qui lui convenaient. Son fils préféré, le duc de Monmouth, myope d’un œil, ne portait qu’un verre : d’où l’origine du monocle (i).

Métiers cV Aveugles.

De toutes les foires, dont la création remonte, pour la plupart, au moyen âge, il ne subsiste guère que la foire aux jambons et la foire au pain d’épice. Mais les foires de la capitale se distinguent essentiellement des foires de nos provinces : alors qu’on se rend à celles-ci pour des transactions commer-

(i) Ernest Renan, dans V Antéchrist (p. 122), d’après Pline, Histoire naturelle , XXXVII, V, a écrit, à propos de Néron: « Comme il était myope, il avait coulume de porter dans l’œil, quand il suivait les combats de gladiateurs, une émeraude concave, qui lui servait de lorgnon. »

LA VUE l6l

ciales, à Paris elles ne sont que prétexte à divertissements populaires.

Parmi les foires qui ont définitivement disparu, il en était une, connue sous le nom de foire de Saint-Ovide, qui, ouverte dans ia dernière semaine d’août, durait un mois plein, et quelquefois au delà. Pour y attirer la foule, il n'était ge rire de spectacle qu'on n'imaginât : chiens ou singes savants, bateleurs et batteurs d’estrade, jouets d’actualité, chacun s'ingéniait à grouper les badauds autour de sa baraque, par quelque attraction plus ou moins singulière.

Une curieuse estampe, de l’an 1771, nous instruit de ce qui amusait les Parisiens à cette époque. Elle représente, dit la légende qui l’accompagne, le Grand concert extraordinaire exécuté par un détachement des Quinze-Vingt au caffê des à Veugles (sic).

Ces déshérités de la nature étaient alors.

pé¬

nible en est l’aveu — un sujet de risée. Tl n’y avait pas que les &ons discordants de leurs instruments qui portaient à rire ; on les affublait de costumes grotesques et on ne se privait point de faire de grossières allusions à leur triste infirmité. C’est ainsi que le chef d’orchestre tenait ouvert devant lui un cahier de musique, qu’il était, naturellement, incapable de déchiffrer, privé qu’il était de la vin* ; on le voyait juché sur un paon, dont la queue, avec ses multiples yeux, semblait narguer ceux qui manquaient aux exécutants.

LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE

Une paire de lunettes était, par ironie, fixée au mur ; des bouteilles et des verres faisaient allusion aux excès de boisson, cause fréquente d’affections visuelles.

Faut-il rappeler à ce propos les vers d’ObiviER Basselin, le poète bachique :

On dit qu’il (le vin) nuit aux yeux; mais seront-ils les

Le vin est garison [maîtres ?

De mes maux ; j’aime mieux perdre les deux fenêtres

Que toute la maison.

Epigrammes malicieuses, quolibets de mauvais goût, étaient prodigués sans pitié à ces pauvres infirmes, qu’on faisait sortir de l’hôpital des Quinze- Vingts,

Hôpital plein de têtes creuses,

Où les borgnes sont des soleils,

comme disait Colletet, le poète crotté, pour servir de spectacle à une foule railleuse.

On a prétendu que c’est en assistant à un de ces concerts, qui avaient lieu, sous le Directoire, dans un café du Palais-Royal, que Valentin Haüy conçut, pour la première fois, l’idée de faire servir la musique à l’éducation des aveugles. Mais une autre version a été donnée, qui offre plus de vraisemblance.

En 178/1, un petit mendiant aveugle, que Valentin Haüy avait remarqué sous le porche de Saint- Germain-des-Prés, lui donna lieu de mettre ses

LA VUE

idées en pratique ; il l’emmena chez lui : ce fut son premier élève.

La Société philanthropique lui en confia bientôt une douzaine d’autres : désormais, Y Institut des jeunes aveugles était fondé.

Ilaüy avait, de bonne heure, remarqué les aptitudes que montraient ses élèves pour la musique, tant vocale qu’instrumentale. Il sut si bien les développer, qu’il put faire entendre au roi Louis XVI, à deux reprises différentes, une première fois à Versailles, et la seconde aux Tuileries, un orchestre et des chœurs d’aveugles. En 1822, il réussissait à faire exécuter par des aveugles un Requiem de la composition de l’un d’eux : on était loin des faux et grotesques accords de la foire Saint-Ovide !

Les aveugles ayant généralement l’oreille très exercée, on s’explique qu'on recrute parmi eux des musiciens de talent. Beaucoup ont, en effet, remporté des prix aux concours du Conservatoire, et plusieurs organistes des principales églises de Paris vivent dans d’éternelles ténèbres.

Beaucoup d’aveugles sont professeurs de musique ou accordeurs. Depuis Claude Montai., qui fut non seulement le plus habile accordeur de son temps, mais encore substitua une théorie rationnelle de l’accord des pianos à la routine empirique, l’apprentissage de cette industrie s’ajoute, dans les écoles, à l’enseignement musical. L’aveugle est-il reconnu impropre à l’étude de la musique, il lui

LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE

reste heureusement d’autres ressources : s’il ne peut être artiste, il sera ouvrier ou artisan.

Nombre de métiers manuels lui sont accessibles, tels la brosserie, le cannage et le rempaillage des chaises, la vannerie, la sparterie, la coutellerie, la fabrication des objets au filet, le tournage sur bois, la confection des sacs et cornets en papier, la dactylographie, la fabrication des couronnes, etc.

Beaucoup de femmes privées de la vue sont capables de se livrer aux travaux de grosse couture ; certaines font du tricot, des brassières, des jupons, des lichus, des pelisses, des châles, des chaussons pour enfants ; il en est qui ont réussi à faire de la broderie, et de la plus bne.

D’autres se sont essayé et ont réussi à la reliure

des livres, à la composition d’imprimerie, à la comptabilité, voire à l’horlogerie, travail d’une si remarquable précision.

Une profession qui semble être spéciale aux aveugles, et où ils excellent d’ailleurs, est celle de masseur. C’est surtout en Extrême-Orient, au Japon notamment (i), que les aveugles se livrent aux

(i) Au Japon, depuis un temps immémorial, tous les aveugles font l’office de masseurs dans les bains publics, tellement que les deux noms sont devenus synonymes ; et ils gagnent ainsi d’assez beaux salaires, qu’ils ont coutume d’accroître par l’usure. Pour les aveugles du Caire, leur profession est saintement bizarre : les musulmans dévots, qui viennent d’enterrer quelqu’un des leurs, les emploient à réciter des versets du Coran, à l’intention du défunt,

la vue

opérations du massage ; mais, depuis quelques années, on les utilise en Europe aux mêmes fins.

Le professeur Zabludowski, qui dirige l'Ecole de massage de 1 1 niversité de Berlin, assure que tes aveugles font preuve d’une habileté incontestable dans ce métier, qui exige beaucoup de délicatesse manuelle. On peut leur abandonner, en toute sécurité, les manipulations proprement dites, les frictions, pétrissages, effleurages, tapotements, pressions, vibrations. Ils seront aptes à masser les sujets atteints de céphalalgie ou de migraine, de lumbago, sciatique ou autres affections rhumatismales. Le champ de leur activité n’est donc pas si restreint qu’on pourrait de prime abord le supposer.

Il n’en reste pas moins que, dans bien des cas, il sera prudent de les confiner dans le rôle d’auxiliaires du médecin massothérapeute ; il est des manœuvres que, seuls, les chirurgiens ou les gynécologues peuvent pratiquer.

De plus, l’aveugle qui n’a pas de notions anatomiques ne saurait contrôler les altérations que subit la peau du malade ; il ne sait pjas si les irritations qu’il détermine activeront ou entraveront les fonctions de l’organisme en santé ou en état de maladie.

Il ne peut pas suivre davantage, sur la physionomie, les impressions du sujet qu’il masse ; il continuera son exercice, même si celui-ci incommode le patient : c’est évidemment là une objection assez sérieuse au massage par les aveugles.

Mais, sous ces réserves, il est incontestable que l’on pourra recourir à leur aide dans bien des cir-

LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE

constances où ne seront pas requises des connaissances médicales un peu approfondies. Les masseurs aveugles trouveront aisément un débouché dans les villes d’eaux, les gymnases, lés salles d’armes, les établissements balnéaires, etc.

Nous avons un devoir d’humanité à remplir à l’égard de ces frères infortunés, celui de donner, à mérite égal, aux aveugles, le droit à la subsistance, au même titre qu’aux clairvoyants.

Avez-vous un piano, rappelez-Aous qu’on peut être privé de la vue et être un excellent accordeur.

Avez-vous besoin d’un musicien, d’une musicienne, dans un pensionnat, un orphelinat, ne refusez pas votre appui au candidat aveugle ; enfin, dans le détail vulgaire du ménage, n’oubliez pas qu’en achetant les brosses et les balais qui sont le gagne-pain des ouvriers aveugles, en même temps qu’une bonne affaire, vous ferez une bonne action.

Comme l’écrit M. de la Sizeranne, qui s’est voué, avec une ardeur d’apôtre, au relèvement par le travail de cette catégorie de déshérités, si dignes d’intérêt, il faut que la société donne du travail à l’aveugle instruit, comme elle a donné de l’instruction à l’aveugle ignorant : c’est son intérêt, parce que l’ aveugle qui gagne sa vie cesse de lui être à charge ; c’est son devoir aussi, car elle doit utiliser toutes les forces productrices qu’elle enferme dans son sein.

Ce n’est pas dans un pays comme le nôtre, où

LA VUE 167

la charité réalise tant de miracles, que cet appel risque de ne pas trouver un sympathique écho.

La Prothèse oculaire.

Les premiers essais de prothèse oculaire paraissent remonter au règne de Ptolémée II, surnommé Philadelphie, vers l’an 3oo avant J. -G. En tout cas, les Egyptiens furent les premiers à se servir d’yeux artificiels, et l’on trouve parfois des momies qui gardent encore dans leurs orbites des yeux de ce

genre.

On les faisait d’abord en cuivre, en argent ou en or ; le verre 11e fut employé que plus tardivement.

A une certaine époque, on ornait d’yeux de verre non seulement les vivants, mais même les statues. Pline raconte que, sur la tombe de IIermias, prince de l’île de Chypre, se trouvait une admirable figure de lion, dont les yeux étaient d’émeraude.

Les Grecs et les Romains n’ont pas connu les veux artificiels, il n’en est fait mention dans aucun auteur.

Paul d’Egine, au vne siècle, décrit un œil artificiel, mais il semble ne pas avoir connu ceux de fabrication égyptienne, beaucoup plus parfaits que celui qu’il désigne sous le nom d’ ecblépharos : celui-ci consistait en un morceau de cuir ovale, sur lequel était, plus ou moins grossièrement peint, un œil, et que l’on s’appliquait extérieurement sur l’orbite vide. Pour le retenir dans cette position, on le fixait à un fil de fer qui, passant derrière l’oreille, faisait ressort en prenant appui sur l’occiput.

A Byzance, à la fin de l’Empire, on signalait déjà

LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE

une femme qui portait un œil artificiel, de tout point semblable à l’œil naturel qui lui restait.

Dans des temps plus rapprochés, en 1579, Ambroise Paré est le premier auteur qui ait décrit exactement l’œil artificiel. Il se composait d’une pièce de la forme d’une amande, en or émaillé, bombé en dessus et en dessous, aux couleurs semblables à l’œil conservé. Connaissant l’arf des émailleurs français, nul doute que, dès cette époque, les yeux artificiels n’aient atteint la perfection dans l’imitation de la nature.

Au commencement du xvne siècle, Jessenius et Fabrice d’Acquapendente indiquent, les premiers à Venise, la fabrication des yeux de verre de forme sphérique ; ils furent d’abord assez rares. Toutefois, à la fin du même siècle, le médecin anglais Lister signale, dans son voyage, en 1698, la boutique de 1 Iubins , fabricant d’yeux de verre à Paris, où il en vit de pleins tiroirs de toutes couleurs, de façon à appareiller n’importe quels yeux naturels. Ce qui prouve qu’à cette époque, la fabrication en était déj à très répandue.

Un cas de pratique délicat.

Il est permis de se demander, si, au moment de conclure un mariage, on peut, de part ou d’autre, faire mystère de la monophtalmie, voilée par un œil artificiel. L’oculariste est soumis au secret professionnel le plus rigoureux et, hors de son cabinet, doit ignorer tous ses clients : ce n’est donc jamais à lui à révéler le secret ; ce n’est pas non plus au chirurgien de le faire, mais à l’intéressé lui-même,

la vue

qui fait ainsi acte de loyauté. Nous ne connaissons, d’ailleurs, pas d’exemple d’union empêchée par une confidence, même tardive, faite à cet égard. Au contraire, nous connaissons deux mariages uniquement faits parce que, dans chaque couple, chacun des deux conjoints était porteur d’un œil artificiel.

Voici, à ce propos, une anecdote qu’aimait à raconter Panas : visité un jour par le médecin d’une famille qui venait le trouver, pour obtenir des renseignements sur l’état des yeux d’un jeune homme auquel 011 voulait s’allier, et qui portait un œil artificiel, Panas, pris entre la nécessité de commettre un mensonge ou une indélicatesse professionnelle, s’en tira de la façon suivante : il dit à son confrère qu’en effet, il avait soigné le jeune homme pour une affection oculaire gravé, qu’il avait été amené à lui faire une opération, dont les suites étaient complètement invisibles. Le confrère se contenta de cette réponse.

Les Aveugles dans la Science.

Nous empruntons à une étude de M. Jacques - Boyer les renseignements qu’on va lire, et qui ont Irait aux aveugles dont les découvertes ont eu sur la science une inlluence féconde.

Si on se place à ce point de vue particulier, le premier nom que les historiens nous aient conservé est celui du maître de Cicéron, le Grec Diodote, qui llorissait vers 90 avant Jésus-Christ. Nous savons, grâce aux très sobres renseignements transmis par son élève, qu’il lui enseigna la philosophie ;

LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE

et, ce qui semblait un prodige à l’illustre orateur, la précision de son cours de géométrie était remarquable. Ses disciples comprenaient sans difficulté toutes «es démonstrations et n’hésitaient jamais dans le tracé des figures les plus compliquées. Diodote, du reste, était fort érudit. Il ne laissait de côté, dans ses, leçons, aucune partie des connaissances acquises de son temps. Enfin, ce n’était pas seulement un sagace mathématicien, il était aussi très bon musicien.

Il nous faut arriver jusqu’au ive siècle de notre ère pour rencontrer un autre aveugle qui nous intéresse, le fameux Didyme.

11 naquit à Alexandrie en 3 1 3 , et perdit la vue dès l’âge de cinq ans. Mais, en se faisant lire les traités de mathématiques, il devint un géomètre assez habile pour professer dans la célèbre école de sa ville natale.

Quelques-uns de ses disciples ont passé à la postérité. On peut citer, parmi les plus connus, saint Jérôme, un Père de l’Eglise, et l’historien Ruffin.

Un saut de plus de mille ans nous amène au médecin allemand Schenkius.

Jacques Schenkius, dont le véritable nom était Degen, vit le jour à Schoendorf, en i5ii. Après avoir étudité la médecine à Tubingue, 011 il fut

LA VUE

reçu maître es arts en i53o, il abandonna l’année suivante Hippocrate et Galien pour la littérature et la théologie. Mais, revenant à ses premières amours, il poursuivit ses études médicales, et, en i53p, la Faculté lui accordait le bonnet de docteur ; on lui donna même bientôt une chaire qu’il conserva jusqu’à sa mort (9 mai iôSç) bien qu’il eût perdu la vue depuis longtemps.

Ses nombreux ouvrages sur l’art de guérir ont été presque tous publiés pendant sa cécité.

Au dix-septième siècle, mentionnons le mathématicien anglais Nicolas Saunderson, dont on a souvent vanté l’esprit ingénieux. Ce savant, que le village de Thurlston, dans le Yorkshire, s’honore de compter au nombre de ses enfants, perdit l’usage de la vue à l’âge de douze mois, en i683. Malgré cette infirmité, il fit ses humanités à Pennison. Avec un professeur dévoué, Stanisforth, il apprit à fond le grec et le latin. Par la suite, il comprenait à la lecture les ouvrages d’EucLiDE et d’ARCHi¬

mède, aussi bien que les poèmes d’ Horace et de Virgile. Il parlait même avec élégance la langue de Cicéron. Toutefois, ses goêits l’entraînèrent vers les mathématiques, dont il arriva à savoir bientôt toutes les branches d’une façon assez approfondie pour être admis à l’Université de Cambrid ge (1707). Là, Whiston, qui avait remplacé Newton au Trinity Collège, ayant été obligé d’abandonner sa chaire, Saunderson, sur les instances du duc de

LES CURIOSITES DE LA MEDECINE

Somerset, de l’astronome Halley et de Moivre, fut

élu professeur. *

Nous passons ensuite à un Français : le grand naturaliste Lamarck va retenir quelques instants notre attention.

En 1809, parurent ses deux volumes de Philosophie zoologique, fruit de longues méditations et dans leqüelles se trouve la notion mère de la doctrine transformiste.

Pour élever à la science ces immortels monuments, le professeur du Muséum avait eu besoin de recourir prodigieusement à sa vue. Aussi, elle était allée constamment en s’affaiblissant et finit par ne plus lui permettre d’apercevoir les organisations délicates des insectes et des vers.

La lumière, qui avait révélé tant de découvertes à ce puissant cerveau, cessa de l’impressionner. Il avait trouvé heureusement dans l’entomologiste Latreille un secours amical et intelligent. Celui-ci effectuait, sur les indications de Lamarck, les observations nécessaires, et sa fille aînée en écrivait sous sa dictée les résultats. L’amour filial s’exagéra même chez la dévouée secrétaire, et lorsque les infirmités de son père l’eurent condamné à ne plus marcher, elle partagea sa réclusion. C’est entouré de ces soins touchants, qui adoucirent l’amertume de sa situation, que, le 18 décembre 1829, Lamarck termina ses jours.

Poursuivons notre incursion à travers L histoire de la science et des savants. 11 nous faut revenir

LA VUE

de quelques années en arrière pour rencontrer, au cours de nos recherches, le nom du naturaliste Huber, que Genève vit naître en 1760. Son père, quoique peintre, avait colligé des observations sur le vol des oiseaux, en cherchant les conséquences qu’on pourrait en tirer pour la direction des ballons. Ces recherches et le cours de physique de de Saussure développèrent chez le jeune Huber le goût de l’histoire naturelle. Hélas ! à partir de quinze ans, sa vue déclina tellement, qu’on l’amena à Paris, pour y consulter les plus grands oculistes. Ceux-ci, tout en déclarant son ophtalmie incurable, lui conseillèrent de vivre à la campagne ; aussi se fixa-t-il au Bouchet, près de Genève. Peu après, il se maria et la prédiction des médecins s’accomplit. Sa cécité devint complète.

Les deux aveugles dont nous allons nous occuper maintenant, Braille et Foucault, sont dignes de figurer au Livre d’or des hommes utiles, et leurs frères en cécité ne doivent pas leur marchander leur reconnaissance, car ils ont grandement contribué à adoucir leur malheur.

Valentin Haüy, ce que nul n’ignore aujourd’hui, frappé de la finesse de tact qui distingue les aveugles, eut le premier l’idée, à la fin du xvme siècle, de faire imprimer à leur usage des livres en relief, mais ce système avait bien des défauts. La lecture était pénible et lente, les exemplaires' volumineux.

Louis Braille, né à Lagny, près de Paris, en 1809/ compléta la création d’IlAÜY. A l’aide de six points

LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE

diversement combinés, il arriva à représenter les lettres de l’alphabet, les chiffres et les notes de la gamme. Grâce à ce procédé, l’aveugle lit aisément et, au moyen d’une planche, sur laquelle sont tracées des lignes horziontales en rapport avec les ouvertures d’un grillage mobile qui y est adapté, il écrit avec un poinçon aussi facilement que nous avec une plume ou un crayon.

Peu de temps après, en 1862, Braille mourait dans la pleine maturité de son talent, emportant dans la tombe, avec l’universel regret, les secrets d’un génie toujours en éveil.

Sa dernière idée avait eu, toutefois, un excellent résultat : elle avait mis Foucault sur la voie du précieux appareil qui semble avoir résolu le problème. Cet illustre aveugle — qu’il ne faut pas confondre avec le physicien Léon Foucault, l’inventeur du gyroscope, — fut frappé de cécité en i8o3. Tl avait à peine six ans ! Elevé à l’Institution de Paris, il montra des dispositions pour la mécanique et, dès sa sortie de l’établissement (1818), il conçut divers projets, que l’exiguïté de sa fortune ne lui permit pas de mettre sur pied, mais qui furent accomplis par d’autres. C’est ainsi qu’il élabora, bien avant que personne n’ait prévu les voies ferrées, un « système de chemin à coulisse », où, grâce à un moteur à vapeur, on marcherait avec une grande vitesse.

Mais ce qui l’a surtout illustré, c’est d’avoir imaginé deux appareils permettant aux aveugles d’écrire aisément.

Après Foucault, mort dans un âge assez avancé,

Page 1