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AO I

« Actisaxes, roi d’Ethiopie, s’étant emparé de l'Egypte et voyant que le larcin y était commun, lit couper le nez à tous ceux qui en étaient convaincus ; de façon (pie, le nombre des nez coupés croissant de jour en jour, il bâtit une ville dans le désert, nommée Rhinocera, comme qui dirait : narine coupée ; et l’on peut dire que les bourgeois de cette ville étaient exempts de porter des lunettes . » Nous laissons l’honneur de ce trait à

l’auteur de « l’Histoire générale des Larrons », à qui cette citation est empruntée (i).

La mutilation du nez, comme procédé de justice sommaire, a surtout été pratiquée dans l’Inde sur les esclaves ; en Italie, sur les malfaiteurs.

Du reste, le code pénal de plusieurs nations a classé parmi les châtiments humiliants la perte du nez.

Les Musulmans coupaient les nez des chrétiens, les salaient et les envoyaient au sultan par boisseaux. Le pape Sixte-Quint faisait couper le nez à tous les voleurs qu’on pouvait capturer.

Peignot, dans ses Predicatoriana, a tiré de l’Histoire de Lombardie ce trait curieux : dans un sermon sur les devoirs des femmes, Pierre Marini, religieux Augustin, un des confesseurs du roi René

(i) L'Esprit des Voleurs, par Emile Golombey, G.

LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE

d’Anjou, comte de Provence, à l’occasion des femmes qui ont préféré l’honneur à la vie, rapporte l’exemple d’une dame de la maison de Grimaldi, qui, à la prise d’une ville, craignant qu’on ne fît violence à ses Pilles, leur couvrit le sein de morceaux de viande fétide.

De même, en l’an 869, des religieuses de Marseille, au nombre de quarante, ayant sainte Eusébie comme supérieure, se coupèrent le nez et se déchirèrent le visage et les seins, espérant échapper ainsi aux insultes des Sarrasins. Ce sacrifice ne leur épargna pas la honte de la souillure.

Dans plusieurs circonstances mémorables, des centaines de nez sont tombés en holocauste sur l’autel de la chasteté. Les femmes et les filles d’Angleterre se le coupèrent, pour se rendre hideuses aux yeux des Danois et empêcher les conquérants d’attenter à leur honneur.

Il fut un temps où, en France, on coupait le nez aux blasphémateurs .

Certaine reine d’Angleterre ht ordonner, par un bill du Parlement, qu’on le tranchât à quiconque parlait d’elle ou de son gouvernement d’une manière injurieuse.

Pourquoi Michel-Ange avait le nez de travers.

PM compatriote, un élève, un ami, .un des plus grands admirateurs du divin Buonarroti (c’est la seule épithète qu’il lui donne dans ses Mémoires ),

l’odorat

Benvenuto Gellint enfin, cet homme étrange et puissant, qui avait tant de rapports de génie et de caractère avec le grand Michel- Ange, nous initie aux mystères de cette haine aveugle et jalouse que lui avaient vouée en secret ses compagnons d’apprentissage. Voici le récit textuel de l’orfèvre florentin :

Vers ce temps (c’était en i5i8, trente ans après l’événement ; Cellini n’en avait que dix-huit, et il ressentait, avec toute la vivacité de la jeunesse, l’outrage fait à Michel-Ange) ; vers ce temps-là, écrit Cellini, arriva à Florence un sculpteur nommé Pierre Torregiani ; il venait d’Angleterre, où il avait passé plusieurs années. Cet homme, en voyant mes dessins et mes travaux, me dit : (( Je suis venu à Florence pour enlever le plus de jeunes gens que je puis. Je dois faire un grand ouvrage pour mon roi (le roi d’Angleterre), et je ne veux pour mes aides que mes compatriotes ; et comme ta manière . de travailler et de dessiner est plus celle d’un sculpteur <pie d’un orfèvre, je t’emmène, et je te rendrai du même coup savant et riche. »

C’était un homme hardi et fier que Torregiani, d’une grande beauté et d’une noble tournure. Son air, ses gestes, sa voix sonore étaient plus d’un soldat que d’un artiste ; il avait un froncement de sourcils à effrayer les plus résolus, et tous les jours il me venait raconter quelques-uns de ses exploits avec ces bêtes d’Anglais ( textuel ). Un jour, nous causions de Michel- Ange Buonarroti ; Torregiani, en tenant à la main un dessin que je venais de copier d’après le grand artiste (il divinissimo), me dit ainsi :

<( Le Buonarroti et moi, nous allions travailler tout enfants à l’église du Carminé, dans la chapelle de Masaccio, et comme il avait l’habitude de railler tous ceux qui dessinaient avec lui, un jour, m’étant fâché plus que de coutume, je serrai la main et lui donnai sur le

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visage un si violent coup de poing, que je sentis se briser sous les doigts l’os et le cartilage du nez, si bien qu’il en portera la marque toute sa vie. »

Ces paroles, ajoute le jeune homme indigné, me révoltèrent tellement, moi qui avais constamment sous les yeux les œuvres du divin Michel- Ange, que j’en conçus pour Torregiani une haine si implacable, que non seulement l’envie me passa de le suivre en Angleterre, mais encore que je ne pouvais ni le voir, ni le sentir.

Noble et généreuse colère ! digne à la fois de celui qui l’avait inspirée et de celui qui l'avait ressentie. Il est vrai que Michel- Ange, à son insu peutêtre, commettait tous les jours un nouveau crime, qui devait attirer sur lui la vengeance de ses camarades et la jalousie de ses maîtres : le malheureux artiste ne pouvait parvenir à se corriger de son génie !

Le Nez et V Ethnographie.

Au point de vue ethnique, le nez est perforé, comme les oreilles, chez certaines peuplades de l’Asie ou de l’Amérique du Sud. Il sert, comme celles-ci, de support à une multitude d’objets, depuis l’anneau d’or des Péruviennes, jusqu’à l’os bien connu de ce chef Néo-Zélandais qui lui croisait entièrement le visage, en passant à travers la cloison, et que les matelots appelaient « la vergue de beaupré ».

La même coutume est adoptée par les peuples de la Nouvelle-Calédonie, de la Nouvelle-Guinée, de L Australie, des îles Aléoutiennes.

La cloison n’est pas, d’ailleurs, la seule partie endommagée ; les ailes du nez, surtout la gauche,

l’odorat

sont perforées chez les hommes des côtes de la mer Rouge, des Indes, de l’Himalaya, les Arabes, pour supporter ou non un ornement de cuivre ou de corail.

Une autre mutilation consiste à élargir la base du nez, en comprimant les os propres de cet organe chez l’enfant.

Domeny de Rienzy, qui a parcouru toute l’Océanie, dit qu’il n’a jamais vu un sauvage en embrasser un autre de son sexe, ou même d’un sexe différent. Chez la plupart des insulaires du grand Océan, la manière de saluer consiste à se frotter mutuellement nez contre nez.

Comme dans toute la Polynésie, en Nouvelle- Zélande on se salue par le frottement du nez et on n’a aucune idée du baiser des Européens. Le salut du nez par attouchements existe à quinze cents lieues à la ronde.

Dans ses Voyages de découvertes aux terres australes, de 1800 à i8o4, François Péron a fait des observations du même genre, que De Ronald n’a pas hésité à citer, dans ses Recherches philosophiques :

En vain, dit Péron, je m’adressai à plusieurs d’entre eux pour leur faire concevoir ce que je désirais connaître (s’ils avaient dans leur langue les mots d’embrasser et de caresser) : leur intelligence se trouvait en défaut. Quand, pour ne laisser aucun doute sur l’objet de ma demande, je voulais approcher ma figure de la leur pour les embrasser, ils avaient pris cet air de sur-

20Ô les curiosités de la médecine

prise qu’une action inconnue excite en nous et que j’avais observé parmi les indigènes du canal d’Entrecasseaux ; et quand, les embrassant effectivement, je leur disais : « Comment cela s’appelle-t-il? » — Je ne sais pas, était leur réponse. L’idée de caresser paraissait leur être étrangère. En vain, je faisais des gestes propres à caractériser cette action ; leur surprise annonçait leur ignorance. Ainsi donc, ces deux actions si pleines de charme, et qui nous paraissent si naturelles, les baisers et les caresses affectueuses, sembaient inconnues à ces peuplades féroces et grossières.. Je n’ai jamais vu, soit à la terre de Diémen, soit à la Nouvelle- Hollande, aucun sauvage en embrasser un autre de son sexe ou même d’un sexe différent.

Dans son Voyage dans la mer du Pacifique, de 1821 à 1823, le capitaine anglais Parry écrit, à propos d’une tribu d’Esquimaux de l’Amérique septentrionale :

Quoique les Esquimaux soient naturellement flegmatiques, ils ne sont pas étrangers à la tendresse conjugale, et l’on voit fréquemment de jeunes couples frotter leurs nez l’un contre l’autre, ce qui est une plus grande preuve d’affection.

C’est par ce frottement que les Esquimaux témoignent leur reconnaissance aux étrangers dont ils ont reçu quelques cadeux d’Europe.

U Esthétique du Nez, d’après les Anciens.

La plupart des peuples de l’antiquité faisaient le plus grand cas de la beauté du nez. Platon et Plutarque assurent que les Perses trouvaient dans un nez bien conformé le signe des qualités les plus

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convenables à un souverain, et que Gyrus, leur premier roi, avait un nez aquilin. Aussi, chez eux, au rapport du premier de ces auteurs, les eunuques chargés de l’éducation des princes s’occupaient avec soin de façonner leur nez d’une manière élégante.

Chez les Hébreux, le Lévitique excluait du sacerdoce ceux qui avaient le nez mal fait. Chez les memes Hébreux, il était défendu de recevoir, pour le service de l’autel, un homme qui aurait eu le nez trop petit, trop grand, ou tortu. Quant aux nez tortus, aux nez de perroquets, cela se conçoit ; cela s’explique aussi, à la rigueur, pour les petits nez, car il est probable que le Lévitique entendait par là les nez camards (ce qui pouvait constituer une différence de race) ; mais on ne conçoit guère la défense pour les grands nez : jamais un grand nez ne gâta un beau visage.

Les modernes, en effet, sont presque d’accord en cela avec les anciens, qui ne trouvaient jamais un grand nez difforme, mais nourrissaient au contraire une aversion prononcée contre les petits nez

Platon nomme le nez aquilin un nez royal : Aspasie, Achille, Paris, Cyrus, avaient des nez aquilins.

Au contraire, les Kalmouks regardent le nez camard comme la perle des nez, et la célèbre beauté, i[ue Gengiiis avait pour femme, n’offrait, au rapport de Rubruquis, que deux narines au lieu de nez.

LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE

Les Hottentots pressaient le nez des enfants pour L aplatir ; tandis que les Perses travaillaient le nez de leurs jeunes princes, pour les rendre semblables au nez aquilin de Cyrus.

Qu’inférer de là ? que la beauté est relative ? Oui, pour ceux à qui manque le sens du beau ; mais, quoi qu’en puissent dire les logiciens, nous préférons le nez de Y Apollon du Belvédère au nez de la Vénus hottentote.

Quant à la décoration accessoire du nez, nous savons des gens qui, tout en ne s’extasiant pas devant les arêtes de poisson et les chevilles de bois dont certaines peuplades traversent leur nez, ne sont pas autrement choqués de voir les anneaux d’or qu’y suspendent beaucoup de femmes en Orient ; au travers de ces anneaux, elles embrassent leurs époux, et cela, dit-on, est gracieux. Cependant, on peut supposer que l’origine de cet anneau n’est pas fondée sur un sentiment du beau, mais doit plutôt être considérée comme un signe ancien d’infériorité relative à l’homme. Le cercle au nez était l’indice de l’esclavage : on met un cercle au nez des buffles.

L’anneau auriculaire ou nasal est toujours considéré comme un emblème de passivité, d’esclavage. Mener quelqu'un par V oreille ou par le nez, sont des expressions courantes, qui nous reportent à une époque où c’était, sans métaphore, avec de réels anneaux qu’on menait les esclaves, comme on conduit aujourd’hui les taureaux, les ours, etc.

l’odora.t 209

L’anneau dans le nez, signe de captivité au premier chef, se retrouve chez les anciens Juifs, dans l’ancienne Egypte, chez les Arabes, et dans l’Inde.

Les anneaux pendant sous le nez (1) étaient d’or ou d’ivoire, et parfois ornés de perles. Eliezer donna à Rachel un anneau d’or de ce genre, qui pesait un demi-sicle. Beaucoup de femmes de la campagne et du désert portent encore cette parure à un des deux côtés du nez, qu’elles percent comme les oreilles ; et cette coutume est en usage dans beaucoup d’autres contrées de l’Orient, surtout parmi les danseuses et les odalisques.

S’insérer un anneau à la base du nez paraît à une Française une chose terrible, n’est-il pas vrai ? Au contraire, les Péruviens, qui introduisaient dans le cartilage médian de leur nez un cercle d’or ou d’argent massif, devaient trouver que c’est une erreur des femmes civilisées de mettre à leurs oreilles leurs plus précieux bijoux.

II y a peu d’années encore, les habitants de 1 île San Salvador collaient au bout de leur nez des

(1) Mœurs anciennes des Juifs , pur le Dr Ermcte Pierotti, 74.

feuilles d’or aussi minces qu’éclatantes. Certains Arabes y attachent un grand anneau de métal.

Dans le Guzarate, les femmes, renchérissant encore sur l’usage, y enfilent plusieurs bagues, et se rient des Européennes qui en ornent de préférence les doigts de leurs mains. Ces Indiennes, ne se mouchant presque jamais, dit Monadesto, ne sont point autrement incommodées par cette mode étrange.

A Cayenne, les insulaires suspendent à leur nez des piécettes d’argent ; ou encore, ce qui est très apprécié, un gros grain de cristal vert.

D’autres peuples pratiquent dans le fibro-cartilage du nez une large incision et y fixent, comme breloques, nombre de petits objets vulgaires, tels que : os d’oiseaux, arêtes de poissons, morceaux de bois odorants. Plus le bâtonnet est gros, plus l’ornement est réputé luxueux et de bon goût.

Quand un bâton est retiré, c’est pour être remplacé par un autre, plus gros encore. La section de ces bouts de bois, enchâssés dans un cercle de chairs déformées, atteint quelquefois o m. o4 de diamètre. Par contre, dans la grande Tartarie, le nez, pour être beau, doit être petit à l’excès (i).

Dans plusieurs pays, la mère déforme avec les mains le nez du nouveau-né, de façon à le modeler suivant un type nouveau. Les Malais, les Polyné-

(i) F. Nicolay, Hist. des Croyances, t, II.

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siens l’aplatissent ; certaines tribus australiennes recourbent la pointe en bas, de manière à simuler le type que nous nommons aquilin.

Le Nez dans la Littérature.

Chez toutes les natures impressionnables, l’acuité des sens est un phénomène d’observation courante. Les littérateurs semblent avoir, à cet égard, une grâce d'état ; les littérateurs, nous devrions généraliser : tous ceux qui travaillent cérébralement, et ont une abondance d’influx nerveux à dépenser.

Si vous avez lu le Journal des Goncourt, n’êtesvous pas resté en admiration devant cette puissance de reproduction, comme sur une plaque sensibilisée, de ce qui vibre autour d’eux et dont ils vibrent à leur tour ? « On "Sent, dans le style des Goncourt, a dit un pénétrant critique, la vibration meme de leurs nerfs trop tendus (i). »

Mais tenons-nous en à l’extériorisation pure. Goncourt, comme Loti, comme Baudelaire, comme Zola, auquel nous allons arriver comme le plus démonstratif de notre thèse, a l’un des cinq sens particulièrement développé, celui-là même qui deviendra extraordinairement subtil -chez le père des Rougon-Macquart : le sens de l’odorat.

L’odorat acquiert chez les Goncourt des fonctions presque anormales, tellement elles sont grandies, nous dirions presque hypertrophiées. Mais ce qui nous rend leur cas particulièrement attachant, c’est qu’il y faut un état morbide : le sens de l’odorat,

(i) Jules Lemaître.

chez les Concourt, acquiert une force singulière dans un accès de migraine.

Chez Berthelot, un homme de science égaré dans la littérature, les excès de travail développent surtout le sens de l’ouïe. Ce sont aussi les impressions reçues par l’oreille qui ont inspiré à Fromentin son beau morceau sur la poésie du isilence, dans la solitude du désert.

Le poète des Fleurs du Mal s’est, montré plus sensible à la griserie des odeurs. La vie de Baudelaire, au dire de Théophile Gautier, qui, lui, se plaisait aux séductions de l’œil, se passa à composer « un bouquet de lleurs étranges, aux couleurs métalliques, aux parfums vertigineux, dont le calice,, au lieu de rosée, contient d’âcres larmes, ou des gouttes d’aqua tofana ». Mais Baudelaire est un sensitif dont l’âme « voltige sur les parfums, comme l’âme des autres hommes voltige sur la musique ». Pour l’auteur des Paradis artificiels, l’âme des choses se transformait en capiteuses exhalaisons, dont il adorait s’enivrer.

Encore un olfactif que l’exotique troublant, l’époux de Bar ah u et d’Azyadé, Pierre Loti. Loti, c’est un clavier complet de sensations, dont le nez rendrait les notes aiguës. Ce nez a une silhouette qui mérite qu’on la croque. Georges Bodenbach y a pourvu.

Le nez de Loti est « un nez busqué et embusqué ; un nez de proie qui hume, devine, attire toute senteur éparse, la captive, la différencie ; et c’est ainsi en ce joli livre, le Mariage de Loti, quand il nous promène avec Barahu dans les nuits voluptueuses

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de Taïti, que nous percevons vraiment l’odeur des sexes et des piaules en route vers les étoiles. » Ce que J. Lemaître exprimera à sa manière faite de charmante ironie : « Pierre Loti, la plus délicate machine à sensations que j’ai jamais rencontrée ! »

Comme il laisse loin derrière lui tous ses rivaux en gloire, comme il les distance, « le musicien, le symphoniste des odeurs », qui a servi de prétexte à l’amusante fantaisie physiologico-littéraire (i) dont nous voudrions donner un raccourci 1

On le voit entrer en lice le nez triomphant, le nez fureteur, « qui interroge, qui approuve, qui condamne ; le nez qui est gai, le nez qui est triste : un vrai nez de chien de chasse, dont les impressions, les sensations, les appétences divisent le bout en deux petits lobes, qu’on dirait, par moment, frétillants » (2). Ne l’avez-vous pas flairé « le romancier aux narines frémissantes, au flair subtil, toujours chatouillé par les mystérieux effluves de l’air; l’homme qui a vécu le plus par le nez, qui ait le plus souffert et le plus joui de l’odeur des choses, qui a été remué le plus délicieusement par tous les parfums, qui a été le plus soulevé de dégoût pour toutes les puanteurs » P Voilà qui est nouveau comme procédé critique et Zola, qui a posé tant de fois devant l’objectif, de profil, de trois-quarts ou

(t) L. Bernard, Les odeurs dans les romans de Zola (■■>.) De Concourt, Journal , passim.

2 1 4 LES CURIOSITÉS DE I \ MEDECIN

de face, se trouve « instantanéité » dans une attitude où nous n’avons pas coutume de le surprendre.

Est-ce un amusant paradoxe qu’a voulu soutenir M. Léopold Bernard, en relevant dans l’œuvre du maître tout ce qui accuse une extrême sensibilité de l’odorat P Ne veut-il s’attacher à démontrer, ce qui serait plus malicieux encore, que Zola rapporte tous ses jugements, sa manière de penser et d’écrire, à son organe olfactif P En tout état de cause, le développement, est plaisant et mérite de retenir l’attention.

Vous semblera-t-il, comme à nous, assez pincesans-rire, ce M. Bernard, dans cette boutade d’humour :

Est-ce illusion d’un esprit trop prévenu, trop plein de son sujet, toujours est-il que, dans les portraits de Zola que j’ai eus sous les veux, c’est le nez qui m’a frappé le plus : le iront est large, bien découvert, encadré de cheveux taillés court et plantés droit ; la barbe est fourrée, touffue, à crins droits et forts, coupés en brosse ; le regard est froid, perçant, aigu, bien qu’un peu émoussé par les verres d’un binocle ; les lèvres disparaissent sous la moustache, qui ne laisse voir qu’à moitié le trait de la bouche ; seul, le nez est en pleine lumière au centre du visage : il est charnu, élargi, percé de. deux grosses narines, qui semblent frémir et humer l’air, où elles baignent. Rien qu’à voir ce nez puissant, aux ailes dilatées, on s’explique les descriptions prestigieuses du Paradou, la fameuse symphonie des fromages et tant d’autres concertos d’odeurs non moins étourdissants, bien que moins connus.

N’allez pas croire que l’auteur is’arrête en si beau chemin. Les prémisses sont, posées, il pour-

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suivra jusqu’au bout la démonstration, sans nous faire grâce du moindre passage des oeuvres du robuste ouvrier de lettres où il trouve à puiser un argument.

11 va nous le montrer excellant « à noter les odeurs, à les décrire, à les analyser, à les classer, à saisir leurs secrètes harmonies, leurs mystérieuses correspondances avec les sentiments et les idées, leur sourde mais néanmoins irrésistible influence sur les résolutions et la conduite ». Pour peu que vous le pressiez, il vous déclarera que Zola est le créateur d'une terminologie spéciale, d’une langue des odeurs qu’il n’a peut-être pas établie de toutes pièces, mais qu'il a, cela n’est pas douteux, prodigieusement enrichie. Que si vous doutez, les preuves sont là pour vous convaincre, et faire fléchir votre scepticisme railleur.

A chaque page et, dans certaines pages, à chaque ligne, la virtuosité est manifeste. Les choses inanimées, autant et plus que les personnages eux-mêmes, ont leur odeur, dégagent leur parfum.

Les nuages qui passent chargés d’électricité, les brises qui souillent du large ou qui viennent de la terre, le sable du rivage, les pierres du chemin, les mottes de terre que retourne la charrue, les herbes des prairies, les fleurs, les grands arbres, les eaux courantes des rivières ou les eaux dormantes et croupissantes des marais, les maisons, les bêtes, les hommes et leurs vêtements, tout dégage au loin une odeur caractéristique, révélatrice de son individualité, de sa constitution intime de ses vertus bienfaisantes, de ses propriétés nuisibles, de son tempérament, de son caractère, de ses habitudes, de sa physionomie morale. Aussi, pour Zola, le signa-

LES CURIOSITÉS DE LA MÉDECINE

lement d’un objet ou d’une personne n’est complet que s’il a noté d’un mot expressif l’odeur qu’il exhale.

Que Mouret entre dans la chambre de l’abbé, il ne tardera pas à trouver qu’il ,s’en exhale « une odeur de prêtre, un homme autrement fait que les autres ». L’abbé Mouret, de son côté, pénétrant dans la maison en ruines de Jeanbernat, sera pris à « la gorge par une odeur de damnation ». Se remémore-t-il les années de séminaire, l’abbé revoit en imagination « cet ancien couvent du vieux Plassans, tout plein d'une odeur séculaire de dévotion ». Mais qu’il évoque la délicieuse image d’Albine, dans cette nuit qu’il passe accoudé à sa fenêtre, ce sont des bouffées de senteurs qui lui empourprent la face, qui accélèrent le pouls et lui brûlent le sang. Tout conspire pour l’étourdir : la chaleur des terres rouges, les sueurs humaines, les senteurs fades du cimetière, les odeurs des filles, mélangées aux odeurs d’encens, les vapeurs du fumier et les fermentations des fermes, et se dégageant, superbe dans sa floraison, cet arbuste vivace, Albine, « fleur naturelle de ces odeurs », qui « parfume l’abbé de son long rire ». C’est dans tout l’éclat de la beauté ensorceleuse qu’Albine, la fil- * lette sauvage du Paradou, apparaîtra, comme en une vision céleste, à Serge ébloui ; Serge qui se risque à la suivre à peine des yeux, tant il arrive difficilement à dépouiller le vieil homme, l’adolescent « dont, la bonne odeur » charmait ses maîtres au séminaire.

Dans l’Assommoir, nous retrouvons la même préoccupation de Zola à mettre en relief « l’odeur

LODORAT

savonneuse, l’odeur fade, moite », du lavoir de la rue Neuve ; « l’odeur liquoreuse des tournées de vitriol », qui se répand dans l’atmosphère du cabaret du père Colombe ; « l’odeur de poussière ancienne et de saleté rance » du logis des Lorilleux.

Les personnages sont imprégnés chacun d’un parfum sut generis , « qui tient à l’âge, au sexe, à leur état de santé ou de maladie, à leurs vices secrets, à leur complexion héréditaire, à leurs qualités ».

Quand Lantier revient chez Gervaise, et que celle-ci déballe les loques qui sont empilées dans sa malle, « elle sent monter une odeur de tabac, une odeur d’homme malpropre, qui soigne seulement le dessus ».

L’oncle Bachelard, de Pot-Bouille, « exhale une odeur de débauche canaille, un fumet d’absinthe, de tabac, et de musc » ; alors que Mme Campardon a « une bonne odeur fraîche de fruit d’automne ».

Et Nana, ne doit-elle pas le meilleur de son succès à « une odeur de vice, une toute-puissance de femme dont le public ise grise » ?

Dans le Ventre cle Paris, le procédé est poussé à l’outrance. Toute cette population grouillante des Halles emporte dans les moindres plis de ses vêtements une odeur de frai, « une de ces odeurs épaisses, qui montent des joncs et des nénuphars vaseux, quand les œufs font éclater le ventre des poissons, pâmés d’amour au soleil ».

A quoi tient cette hantise constante des odeurs chez le romancier naturaliste ? Est-ce à un vice d’organisation, à une irritabilité spéciale des papilles nerveuses des fosses nasales P Serait-ce, au

LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE

contraire, de propos délibéré, que Zola, ayant voulu peindre la brute qui sommeille au fond de tout être humain, ait exalté de parti-pris les sens de la vie végétative, les ait mis sur le pied d’égalité avec les manifestations, d’ordre plus élevé, de la vie cérébrale ? Ce serait matière à discussion. Toujours est-il que le rôle des odeurs est au premier plan dans les divers ouvrages de Zola. Elles n’agissent pas seulement comme influence ambiante, elles vont jusqu’à avoir une action déterminante. Par instant, l’auteur les dramatise, leur donne une vie, témoin la célèbre Symphonie des fromages, où « toutes les haleines empestées de la fromagerie semblent souffler la médisance, la calomnie empoisonnée ».

11 est des odeurs chastes, il en est de perverses ; les unes inspirent les actions héroïques, tandis que les autres réveillent les pires instincts.

On pourrait se demander, avec M. L. Bernard, si Zola, « qui se pique tant d’observation et de vérité, n’a pas dépassé la juste mesure, en mettant ainsi des personnages dans une si étroite dépendance des impressions de leur odorat ». On pourrait le chicaner sur le rôle, par trop exclusif, qu’il attribue à la matière et protester, par suite, contre l’affaiblissement des facultés intellectuelles. Mais pourquoi s’embarrasser de tant de philosophie, quand nous sommes si peu certains que Zola y ait attaché lui-même l’importance que nous lui prêtons ? Restons-en plutôt sur cette impression, que M. Bernard a voulu nous amuser et aussi se divertir aux dépens de Zola, qui aura fait preuve d’esprit, <s’il a ri le premier de cet élégant badinage.

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l’odorat

Le Nez des Hommes célèbres.

Le nez pourrait fournir un chapitre à l’histoire des grands évènements engendrés par de petites causes.

Par exemple, que serait-il advenu du royaume de 'Perse, si Darius n’eût réprimé la révolte de la Babylonie ? Il ne se serait jamais emparé de Babylone, si Zopyre ne lui eût fait le sacrifice de son nez, et ne lui eût ouvert les portes de la ville, après s’y être introduit comme victime de la cruauté de son maître.

Le nez retroussé de Cléopâtre, en charmant César et en captivant Antoine, blasés sur les nez grecs et romains, n’a-t-il pas changé la face du monde »?

Existe-t-il une relation entre le caractère d’un individu et la forme de son nez ? D’aucuns le prétendent, avec preuves à l’appui.

Saint-Simon avait un nez lin, aigu, qui dénotait l’acuité de son esprit : c’est un nez de curieux.

Catherine de Médicis, Elisabeth d’Angleterre, avaient de gros nez arqués, indice de domination et de cruauté; de même, Gambetta, la dictature du talent ; de Moltke, la dictature militaire ; Wagner, le génie de la musique, étaient bien partagés sous le rapport du nez.

Le nez fendu est Saint Vincent de P

le .signe d’une grande bonté :

aul en avait été gratifié par la

nature.

2 20 LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE

Le nez busqué est le nez du rêveur, du poète, du critique.

Défiez-vous des nez rouges, leur propriétaire ne vaut pas grand’chose : Cromwell avait le nez rouge.

A remarquer que tous les grands hommes ont eu de grands nez. On ne connaît qu’une exception : c’est Socrate ; le philosophe était camus. Aussi,, quelle existence lui fit Xantippe !

On peut, en tout cas, compter parmi les « bien nez » : Virgile, Ovide, Solon, Démosthène, et le bel Alcibiade ; Hippocrate et Galien, mais en eston bien sûr : leur effigie est d'une authenticité si discutable ! Citons encore Scipion, qui fut, de ce chef, surnommé Nasica. Ne pas oublier, de nos jours, M. Gladstone, le « Great Old man ».

Les réformateurs religieux, Mahomet et Luther, avaient un appendice nasal de dimensions plus qu’honorables. Ajoutons à la liste le pape Grégoire XVI, Michel-Ange, Mazarin ; enfin, Cyrano de Bergerac. Dans la pièce de E. Rostand, Cyrano s’écrie :

Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez Que je m’enorgueillis d’un pareil appendice ; Attendu qu’un grand nez est proprement l’indice D’un homme affable, bon, courtois, spirituel, Libéral, courageux, tel que je suis...

. car la face sans gloire

Que va chercher ma main en haut de votre col Est aussi dénuée... de fierté, d’envol,

De lyrisme, de pittoresque, d’étincelle,

De somptuosité, de nez enfin, que celle

Que* va chercher ma botte au bas de votre dos !

L 'ODORAT

Or, l’histoire prouve que Cyrano ne fut ni bon, ni courtois ; ce fut, au contraire, un bilieux, un atrabilaire, un chercheur de querelles, spirituel sans doute, mais, en somme, fort mauvais coucheur.

Par contre, Fénelon, qui fut une âme très douce, un prélat de miel, avait un très long nez. Ecoutez Saint-Simon : « Ce prélat était un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez. » Consultez surtout les nombreux portraits de l’évêque de Cambrai, entre autres celui de Joseph Vivien.

En fait de longueur, malgré le fameux nez des Bourbons, Cyrano ne prouve donc rien quant à la bonté, à la courtoisie, et à toutes les précieuses qualités énumérées dans les vers à facettes de M. Rostand.

Il faudrait entreprendre toute une fastidieuse énumération de nez célèbres, en mettant en face de chaque nez réputé long : caractère aimable. Et ce tableau prouverait-il encore quelque chose ?

Certains physiologistes, écrit Th. Gautier, dans ses Grotesques (i), prétendent que la longueur du nez est le diagnostic de l’esprit, de la valeur et de toutes les belles qualités. Socrate, César, Napoléon ont un bec d’aigle au milieu de la figure ; le vieux Corneille a le promontoire nasal très développé. Le nez de Cyrano est moins pâteux que les nez bienveillants de Saint Vincent de Paul et du diacre Paris, moins charnu dans ses contours ; il a plus d’os et de cartilage, plus de méplats et de luisant, il est plus héroïque...

(i) PP. 1-8 1 cl s.

Théophile Gautier aurait pu signaler encore, ajoute le mieux renseigné parmi les biographes de Cyrano (i), le nez du grand Gondé, celui du duc de Roquelaure, celui de l’abbé Charles Genest, qui lui valut cet anagramme : « Eh ! c’est large nez ! »; celui de Madame de Villette, que certain magistrat appelait un nez éloquent ; celui de Madame de Nemours, qui, surmontant des lèvres rouges, faisait dire à Vendôme : « Elle a l’air d’un perroquet qui mange une cerise », etc., etc.

Un biologiste moderne, Woods, prétend que le nez mérite une meilleure attention de la part des historiens, car il serait un sur indice du talent et même du génie.

Woods cite toute une série de penseurs, écrivains, artistes, hommes d’Etat, capitaines, etc., qui furent doués d’un nez dépassant les proportions normales.

Parmi eux : Descartes, Cuvier, Le Tasse, Goethe, Heine, Lamartine, Kepler, Copernic, Newton, Van Dyck, Pitt, Meyer beer, Lincoln, Washington, Liszt. Tandis que Laplace, Mozart, Dumas fils, Lranklin et Beethoven avaient un nez qui ne dépassait point les dimensions ordinaires; de même, Napoléon Ier.

Longue est la liste et cependant elle reste encore incomplète.

Le nez de Pétrarque ne le cède guère pour la longueur à celui de Dante.

(i) P. Ant. Brun, Savinien Cyrano de Bergerac , 18, note,

L ODORAT

Grand était le nez de Shakespeare ; grand et gros, celui de Molière ; grand et mince, celui de Racine.

Celui de F. Coppée a été comparé au chanfrein élégant du cheval arabe.

Napoléon III avait un nez d’une longueur respectable ; le président Félix Faure semblait avoir voulu continuer la tradition bourbonnienne.

M aurice Barrés a été comparé, quant au nez, tantôt au Bonaparte maigre de la campagne d’Italie, tantôt au grand Condé.

Fe nez de George Sand, comme celui de Mme Desbordes-Yalmore, étaient, a-t-on irrévérencieuse-* ment écrit' faits pour loger de larges prises de tabac ; de même, celui d’ALFRED de Vigny, l’homme à la tour d’ivoire.

Blanche Dufresne, M™es Segond-Weber, Liane de Pougy, seraient pour attester que « jamais long nez ne dépara beau visage ».

11 y a quelques années, un érudit allemand ne s’avisa-t-il pas de vouloir démontrer que Racine, Bossuet, Voltaire et La Fayette étaient d’origine germaine et, comme indices du sang d’outre-Rhin chez ces personnages si divers, il invoquait la longueur de leur visage, particulièrement de leur nez, leur véhémence passionnelle et leurs rancunes tenaces !

Point n’est besoin d’invoquer l’influence germaine pour expliquer la longueur du nez chez La Fontaine ; la mère du fabuliste était .une Pidoux,

et les Pidoux passaient, en Gâtinais, pour être bien dotés sous ce rapport.

Le nez, beau et long, de François Ier, laissa de tels souvenirs dans le peuple, qu’on disait, encore au dix-septième siècle : le roi François grand nez, ou le roi grand nez. Louis Alleaume, lieutenantgénéral d’Orléans à la fin du seizième siècle, a célébré ce nez historique, dans ce beau vers de son poème, intitulé Obscura claritas :

Occupas immenso qui tota numismata naso.

Holrein, ou un de ses élèves, dans son portrait d’ERASME, nous présente le célèbre auteur de 1 Eloge de la Folie, pourvu d’un nez prodigieusement long.

L’écrivain Kett avait un nez qui nous est connu par ce quatrain satirique :

Vois ce nez, critique perfide,

Et tu diras avec raison,

Que si Kett n’est pas un Ovide,

Du moins, ma foi, c’est un Nason.

Camoëns, l’auteur des Lusiades, qui a sa statue à Lisbonne, était doué d’un nez fort long. Par contre, Guillaume d’Orange, au nez court, est célébré dans tous les romans de chevalerie avec cette épithète.

On sait que l’auteur anonyme des Nugce vénales ( 1 663 , in-12) avait posé cette question : « Quel est le meilleur nez P » Auquel il répondit, en affirmant que c’était le grand. Et il cite l’exemple de Numa,

I, ODORAT

qui avait un nez d'un demi-pied : d’où le surnom de Pompilius.

Couppé ( Soirées littéraires) , affirme que le nez d' Homère avait sept pouces. Un grand nez esl toujours une preuve de sagesse. De là deux proverbes : que les hommes prudents sentent de loin, et que les sots n’ont pas de nez.

<( Les grands nez, dit Vigneul-Marville, sont en honneur dans tout le monde, excepté à la Chine et chez les Tartares. » Et aussi en France, pouvonsnous ajouter, sans qu'il nous soit difficile de le prouver.

Marie-Thérèse de Savoie, seconde fille du duc Victor- Amédée 111, née le 3i janvier 1 766, fut mariée, le 16 novembre 1773, dans la chapelle de Versailles, à Charles-Philippe, comte d’Artois, devenu roi de France sous le nom de Charles X. Aussi petite et aussi délicate que sa sœur, la comtesse de Provence, était épaisse et lourde, elle semblait d’une grande timidité, et chacun, à la cour de Marie- An' eoinette, s’accordait à louer sa décence et >sa douceur. « File avait, dit Madame Camp an, un très beau teint ; son visage assez gracieux n’avait cependant rien de remarquable que Y extrême longueur de son nez (1). »

Le nez du comte d’ARGOUT était devenu proverbial, grâce aux nombreuses charges du Charivari,

(1) Ces femmes bibliophiles de France, par Quentin-Bau- CHART, 533.

LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE

qui allait jusqu’à représenter ses enfants à cheval sur le volumineux appendice du visage paternel (i).

Terminons cette revue des longs nez de l’histoire, en laissant une place à l’un d’entre eux qui n’est pas des moindres : celui de la Vierge.

Le P. Théophile Raynaud, dans un écrit dont nous avons oublié le titre, passant en revue une grande quantité de nez, n'a garde d’omettre celui de la Sainte Vierge. Selon le bon Père, il était long et aquilin, comme l’a représenté Saint Luc : ce qui est, dit-il, une marque de dignité ; et comme Jésus-Christ ressemblait parfaitement à sa mère, l’auteur conclut qu’il devait avoir, lui aussi, un grand nez. Saint Pierre et Saint Paul avaient également, paraît-il, le nez long (2).

Il y a près d’un demi-siècle les droits imprescriptibles du nez ont été revendiqués par un historien des plus sérieux, Jean-Marie Dargaud, non pas dans un traité rhinologique, mais au cours de quatre gros volumes intitulés : Histoire de la Liberté religieuse en France et de ses fondateurs (Charpentier, i85q, in-12). Voici quelques citations à vue de nez :

Calvin : « Le nez est long et menaçant » (t. I, 32).

(1) Origines des noms propres et armoiries, par le Baron de

COSTON, l88.

(2) Recherches sur la personne de J ésus-Christ et de sa famille, par un ancien bibliothécaire, 46, note.

l’odorat

Théodore de Bèze : « Le nez avait des inflexions de ruse et de circonspection » (t. I, 34).

Jeanne d’Albret : « Son nez aquilin avait une légère dilatation, qui lui donnait le souffle de la foi, ou l'entraînement soit de la rêverie, soit de la parole » (t. I, 75).

Henri d’Albret : « Son nez avançait en se courbant sur la lèvre supérieure » (t. I, m).

Philippe II : « Son nez fin, hostile, aigu, recourbé par le bout, et relevé en arrière, aux joues, par les narines, annonçait le despote et le faune » (t. I, i58).

François de Guise : « Son nez d’aigle annonce le commandement ».

Le chancelier Olivier : « A la racine du nez, il

y a un enfoncement et comme une défaillance .

qui . indique plus de génie que de volonté »

Coligny : <( Nez circonspect et noble » (t. II, 1 1 4) -

Machiavel : « Son nez hardi n’est pas seulement fin, il est aiguisé. »

Catherine de Médicis : « Le nez, noble et recourbé, très large à son arête, exprimait une dureté native, éveillait une idée de proie, et rappelait le bec d’un aigle des Apennins « (t. Il, 38).

Ronsard : « Le nez se courbe à la façon du bec de l’aigle de Jupiter (t. Il, 1 45) *

Jacques Amyot : « Son front grave s’harmonisait avec des sourcils réguliers et un nez intelligent » (t. III, 55).

Marguerite de Valois : « Son nez, qui manquait

LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE

un peu de finesse, aspirait puissamment la vie » (t. III, 162).

Madame de Sauves (l’âme damnée de Catherine) a (( le nez fin », mais la courbe en est « astucieuse )> (t. IV, 44)-

Le duc de Savoie, nez « d’une courbure royale » (t. IV, 9). — Rabelais, « nez narquois » (t. IV, 22). — Le cardinal Duperron, « nez en bec de faucon, et qui semblait plus aigu que le sarcasme de la lèvre » (t. IV, 338).

Montluc avait le nez « acerbe ».

Chez le baron des Adrets (t. II, 192), sous un front très vaste, « le nez se rattache à la double arcade des sourcils par deux courbes qui rappellent les faucons féodaux. Le mufle, planté de poils rudes, et traversé de plis, est d’un tigre ou d’un lion ».

Condé : « Son nez aquilin s’ouvrait puissamment à l’odeur de la poudre » (t. III, 67).

Henri de Guise : « Le nez ferme descend du nœud énergique des sourcils sur une bouche aristocratique » (t. II, 324).

Sully « était chauve. Son front pensait toujours. La bouche, maussade, refusait. Le nez, recourbé à l’extrémité inférieure, résistait » (t. IV, 393).

Cujas : <( Le nez est vigoureux, et la bouche puissante offre l’aspect d’un mufle de taureau, qui mâche, remâche, rumine : les prairies savoureuses de Cujas, ce sont les Pandectes » (t. II, 392).

Jean-Marie Dargaud comptait sur la protection de Lamartine pour obtenir une récompense académique. Mais Falloux, qui n’aimait nr Lamartine, ni la liberté religieuse, fit subir au gros ouvrage,

l’odorat

en une séance du Comité de l’Académie, la plus perfide des critiques. Négligeant les récits historiques, les réflexions morales, etc., il détacha les portraits, et, des portraits, les nez. Partout, à entendre Dargaud, tel nez, tel caractère ; l’homme, c’était le nez ! Lamartine ne crut pas devoir insister. Il s’en vint dire à son pauvre ami : « Je vous en avais bien averti, Dargaud. Vous êtes incorrigible ! Ce sont vos s nez qui vous font perdre la partie. »

La documentation de Dargaud était, pourtant, encore incomplète. Essayons de suppléer à quelques-unes de ses lacunes.

Plusieurs grands capitaines, Gyrus, Artaxerce le Grand, Constantin, avaient le nez aquilin et renflé. Fortement recourbé, le nez annonce un caractère entreprenant et dissimulé ; épaté, il est un signe de luxure.

A voir le nez court et écrasé du Maréchal de Saxe, pouvait-on reconnaître le grand homme qui réunissait en sa seule personne le génie de Vauban et celui de Charles XII ?

Le célèbre peintre Charles Lebrun était parvenu à connaître, à la tête des animaux, s’ils étaient timides on courageux, paisibles ou féroces. Il s’était assuré que le signe du courage réside dans nue petite bosse qu’on doit avoir à la partie supérieure du

23o les curiosités de la médecine

nez (i). J. -B. Porta avait déjà émis cette opinion, et cité un nombre assez remarquable de grands hommes et de guerriers intrépides, chez lesquels on avait observé un nez aquilin et renflé. On pourrait faire figurer sur cette liste : Georges Scandenberg ; Ismaël, sophi de Perse ; Mahomet II ; Sélim, fils de Bajazet ; Soliman, fils de Sélim ; Louis XIY, etc...

Un nez recourbé trop fortement indique souvent un esprit hardi et entreprenant, mais avec des moyens réprouvés : tel a été Catilina, dont l’ambition et la cupidité ont causé de si grands maux à sa patrie.

Un nez épaté et écrasé, comme l’est celui des singes, passe pour un signe de luxure on sait que Socrate avouait lui-même avoir ce penchant, et J. -B. Porta relate la même chose de J. Buelle, botaniste français.

Balzac, le génial romancier, se vantait d’avoir le nez fendu « comme les chiens chasseurs ». Il disait un jour à Vidocq, l’ancien forçat devenu chef de la Sûreté : « Vous aussi, vous avez le nez fendu ; nous flairons de loin. »

Sainte-Beuve avait un de ces nez de savant ou de curieux, proéminents et droits, des nez qui scrutent et trouvent la piste. Ces nez-là ne déparent pas le visage d’un penseur et n’empêchent pas les aventures. Comme Voltaire, Sainte-Beuve s était déguisé en femme dans sa

(i) Salgues, Des erreurs et des préjugés, etc., t. II, .21.

l’odorat

jeunesse, pour n’être pas reconnu et dénoncé à un mari soupçonneux : « Jugez quelle jolie femme je devais faire avec ce gros nez », disait-il quarante ans après (i).

L’amiral Dewey, le vainqueur de Manille, avaitil, tel Cicéron, une verrue sur le nez ? Voilà ce qu’ont dû décider les juges de New-York.

Un industriel ayant commandé cinq mille médailles à l’effigie de l’amiral, avait refusé de prendre livraison de la commande, parce que le graveur avait représenté le célèbre marin avec une verrue sur le nez. D’où procès.

L’amiral fut-il forcé de produire la pièce à conviction ? Nous rfavons pas suivi l'affaire et ne pouvons répondre.

Anecdotes sur le Nez.

Quelques anecdotes piour terminer.

On connaît, au moins de nom, le baron de Batz, celui qui essaya, à maintes reprises, de faire évader la famille royale, et qui échappa chaque fois aux recherches des argousins lancés à sa poursuite.

Il est, cependant, un fait peu connu, dont nous tenons le récit de l’un de ses descendants, et qui peut très bien figurer comme « appendice nasal » à l’histoire des nez célèbres.

En 1793, Madame Arnault, veuve de l’auteur de la tragédie Marius à Minturnes , habitait une

(1) La salle à manger de Sainte-Beuve, 28,

LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE

maison située en face de la tour du Temple et les fenêtres de son appartement donnaient vis-à-vis de celles du cachot de la reine.

Quand les conspirateurs qui cherchaient à sauver Marie-Antoinette eurent appris que des royalistes habitaient la maison dont nous parlons, ils entrèrent en relations avec la famille de Mme Arnault. et ce fut des fenêtres de ces dames que, grâce à quelques linges blancs, disposés de différentes façons, le baron de Batz put correspondre avec l'infortunée prisonnière.

Mme Arnault avait donc eu, ainsi, non seulement l’occasion de voir, mais même de connaître particulièrement le fameux baron.

Mais, quand les divers projets d’évasion eurent échoué, Mme Arnault perdit de vue les conjurés.

Elle racontait cependant que, durant toute la Terreur, quand elle entendait les crieurs de gazettes annoncer la grande conspiration de l’étranger et la mise à prix de la tête du baron de Batz à cent cinquante mille livres, elle tremblait que cet homme, dont elle connaissait si bien le dévouement, la générosité et le grand cœur, ne tombât entre les mains des « tyrans » qui terrorisaient alors le pays.

Or, un jour, vers deux heures de l’après-midi, qu’elle descendait la rue Bichelieu, elle fut abordée par un inconnu, le chapeau un peu rabattu sur les yeux, qui l’interpella en ces termes :

« — Ta citoyenne Arnault, n’est-ce pas P

— Oui, citoyen, mais .

— Vous ne me reconnaissez pas P

LODOKAT

Gomment vous reconnaîtrais-je, ne vous ayant jamais vu ?

— Vous vous trompez, dit l'inconnu, et prestement passant le doigt sous son chapeau, il détacha un lil de soie invisible qui lui relevait le nez en l’air, et ce nez reprit sa forme naturelle.

Le baron de Batz ! s’écria Mme Arnault.

— Lui-même, répondit-il. »

Et presque aussitôt il rattacha le lil de soie qui le rendait méconnaissable et transformait son nez aquilin en un superbe nez à la Roxelane.

Il raconta alors à Mme Arnault qu’il avait déjà fait cette expérience avec quelques amis qui avaient parlé avec lui sans le reconnaître, et que, grâce à cet expédient, il avait pu depuis un an échapper à toutes les recherches, à toutes les poursuites des plus implacables et des plus fins limiers de la police, qui, cependant alors, était adroite et puissante.

C’est ainsi que le nez du baron de Batz le sauva d’un grand péril et que, là encore, le nez joua un rôle dans les évènements de l’LIistoire.

L’astronome Tycho-Brahé, voyageant en Allemagne, se prit de querelle avec un savant, à propos d’un théorème. Un duel s’en suivit, et le pauvre Tycho y perdit son nez. 11 dut s’en faire mouler un en cire.

Les grands nez sont en honneur par tout le monde, excepté en Chine et chez les Barbares.

LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE

Ceux-ci écrasent le nez de leurs enfants, et croient que c’est une folie de porter un nez devant les yeux.

Les nez camus déplaisent et sont de mauvais augure. Le connétable Anne de Montmorency était camus, et on l’appelait à la cour « le Camus de Montmorency ». Le duc de Guise, fils de celui qui fut tué à Blois, était aussi camus ; et un gentilhomme qui avait une vénération singulière pour ces deux maisons de Guise et de Montmorency, ne pouvait se consoler de ce qu’il s’y était trouvé deux camus, comme si ce défaut en avait diminué le lustre.

Hippolyte Lucas, un écrivain sérieux auquel la critique n’a guère reproché que son long nez, jouait, affligé d’un gros rhume, aux échecs, avec Louis Desnoyers ; force lui était de renifler de temps en temps, pour lutter contre l’inflammation de la muqueuse nasale.

— Mouchez donc votre nez, mon cher ! dit Desnoyers, avec d’autant plus d’humeur qu’il voyait la partie perdue.

— Mouchez-le vous-même, répondit gaiement Hippolyte Lucas. Il est plus près de vous que de moi.

Un médecin de Londres, nommé Brown, établi à la Barhade, avait une sucrerie et des nègres. On

l’odorat 235

lui vola une somme considérable ; il assembla ses nègres.

— Mes amis, leur dit-il, le grand serpent m’est apparu pendant la nuit ; il m’a dit que le voleur de mon argent devait avoir, dès ce moment, une plume de perroquet isur le bout du nez.

Le coupable porta sur le champ la main à son nez.

C’est toi qui m’a volé, dit le maître ; le grand serpent vient de m’en instruire.

Et il lui reprit son argent.

On sait que Rossini n’était pas tendre et que maintes fois ses boutades le vengèrent d’avoir souffert d’une audition fâcheuse. Un soir, dans un salon où se produisait un couple à prétentions d’artistes, Rossini se trouvait présent. Le monsieur et la dame entamèrent d’une horrible voix du nez le duo de la Muette. Rossini écoute et reste calme devant les applaudissements. Quand le bruit fut apaisé, il se pencha vers la maîtresse de maison :

— « Voilà, murmura-t-il, ce qui peut s’appeler un beau combat nasal ! »

Un jour — il y a de cela bien des années ! — les artistes du Palais-Royal s’étaient réunis au café, voisin du théâtre, où Grassot débitait son fameux punch. Il y avait là quelques auteurs dramatiques,

entre autres Barrière et Lambert-Thiboust ; quelques gens de lettres, comme Adolphe Dupeuty.

Le nez d’HyACiNTHE, comme toujours, était le point de mire, la cible de tous les lazzis. Ils s’y plantaient comme des épingles dans une pelote, si bien que, perdant patience, le propriétaire de ce mirifique appendice s’écria : « Prenez- le donc, mon nez, et que ça finisse ! »

— C’est dit, répliqua Gil Pérès.

Et hélant le garçon :

— Apportez, lui dit-il, tout ce qu’il faut pour écrire. Toi, Dupeuty, tu feras le notaire ; ces messieurs feront les témoins. Ecris, je dicte.

Et il dicta :

Entre les soussignés, Hyacinthe, artiste dramatique et propriétaire à Montmartre, d’une part ; et Gil Pérès, également artiste et propriétaire d’une faible partie de l’île de Beauté, sise à Nogent, d’autre part,

11 a été convenu et arrêté ce qui suit :

Article premier. — - Le sieur Hyacinthe loue et cède son nez an sieur Gil Pérès pour toute la durée de leurs engagements, à l’effet de servir de truc, d’emblème , de talisman et, bref, à toutes les nécessités du répertoire.

Art. 2. — Le nez précité sera mis à la disposition du sieur Gil Pérès à dater des répétitions dites au quatuor, afin qu’il puisse s’habituer au maniement dudit cartilage.

En ce temps-là, on savait encore rire.

Le Nez dans les Maladies.

Dans les maladies, le nez peut servir à établir des pronostics ; c’est un des organes dont la séméiologie

LODOKAT 237

tire le plus de renseignements. Sa conformation, sa couleur, son volume, sa température, ses mouvements varient, en effet, dans un grand nombre d’affections de l'économie.

Un observateur a remarqué que les personnes qui ont le nez aquilin sont prédisposées aux maladies de poitrine ; tandis que celles qui ont un nez retroussé et des narines très ouvertes sont à l’abri des affections de poitrine, mais seraient plutôt prédisposées aux affections du foie.

Les chevaux arabes, dont les narines sont 011-

vertes, deviennent rarement poussifs ; tandis que les chevaux à tête busquée, avec des narines rentrantes, gagnent facilement des maladies pulmonaires.

La conformation du nez et la facilité qu'il donne à la libre circulation de l’air vers les poumons, ou l’obstacle qu'il oppose à la respiration, doivent évidemment agir sur l’état sanitaire de la poitrine, chez l’homme et chez les animaux : voyez la différence entre les narines du chevreuil et celles du mouton, si exposés aux inflammations des poumons.

Dans bien des cas, nous consultons l’état du nez, soit pour découvrir une altération cachée que lui seul peut révéler, soit pour juger de l’imminence du péril où se trouve un malade.

On sait combien il indique un état fâcheux quand il s’amincit et devient allongé, effilé, aigu, que ses cartilages sont affaissés, pressés, livides ou pâles,

LES CURIOSITES JDE LA MEDECINE

comme cela a lieu dans quelques affections spasmodiques, dans la phtisie pulmonaire confirmée, et dans toutes les maladies qui produisent un dépérissement général : dans cet état, il contribue à former ce qu’on appelle le faciès hippocratique , celui que présentent les moribonds en général et dont le Père de la médecine a tracé les traits de main de maître. Mais il donne lieu à un pronostic encore plus fâcheux, s’il y a constriction des narines, coïncidant avec l’enfoncement des joues, entre le bord inférieur de l’orbite et l’arcade alvéolaire.

La pâleur et le refroidissement du nez, des narines surtout, annoncent la débilité, ou même un danger extrême, s’il y a d’autres signes de mauvaise nature.

La teinte livide et violacée de l'extrémité du nez et de ses ailes fait présumer que le foie commence à s’affecter ; c’est souvent aussi, chez la femme, l’indice d’une leucorrhée chronique.

La rougeur et la chaleur du nez et de ses environs, le gonflement des veines nasales, annoncent P épistaxis, et quelquefois un délire prochain ou la phrénésie.

La rougeur du nez est, dans quelques cas, également un signe d’évacuations alvines, ou d’affection hépatique ou pulmonaire.

Dans la plupart des lésions organiques du cœur

l’odorat

ou des gros, vaisseaux, il prend une teinte d'un bleu plus ou moins livide ; et le docteur Kraft, de Runkel-sur-la-Lahn, a observé que, toutes les fois que, chez les malades atteints du typhus, le nez devient bleu, la maladie se termine par la mort (i).

Dans l’embarras gastrique, ises ailes acquièrent une couleur jaunâtre ou verdâtre. Elles deviennent livides ou plombées dans certaines maladies des poumons.

C’est également un mauvais présage que les ailes du nez suivent régulièrement, et avec une apparence de gêne, les divers mouvements de la respiration : c’est ce qui arrive dans le croup et dans la dernière période de la phtisie pulmonaire.

11 est remarquable encore que les mouvements du nez cessent dans toute affection grave des fonctions cérébrales, comme l’apoplexie, la léthargie, etc.

Dans l’hémiplégie, ils ne sont détruits que d’un côté.

Le prurit continuel de cet organe est fâcheux

(i) Journal de Médecine et de Chirurgie pratiques, par MM. Hufeland et Himly, juillet i8i5. Dans le cahier de juin 1 8 1 6 de ce même recueil, le docteur Gutberlet, cadet, de \\ urtsbourg, confirme la remarque du docteur Kraft. Tous les malades à nez bleu qu’il a observés, et leur nombre s’élève à trois cents, ont succombé et lui ont paru communiquer plus facilement la maladie. Un autre médecin, le docteur Fuse, de Bliecastcl, dans le cercle des Deux-Ponts, assure avoir fait la même observation sur sept malades (V. le meme journal, juin 1818) et il s’appuie sur un passage de 1 ’Annus medicus primus, de Storck.

LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE

dans les maladies aiguës : souvent, il précède le délire ; mais, souvent aussi, il annonce simplement le coryza.

Dans l’érysipèle de la face, le nez acquiert beaucoup de volume ; ce qui lui arrive aussi dans les affections scrofuleuses.

Le nez contourné soit à droite, soit à gauche, dans une fièvre continue, est un signe de convulsion ou de mort prochaine.

Le Diagnostic par V Odeur.

S’il est un organe qui rend de signalés services et dont nous méconnaissons l’importante fonction, c’est, à coup sûr, l’organe nasal. Nous oublions que le sens de l’odorat peut être transformé, par l’éducation, en un instrument de perception des plus utiles et nous avons peu à peu laissé tomber en déchéance cet appendice, qui loge cependant une membrane des plus délicates, propre à percevoir les sensations les plus fines.

Gomme le rappelait un auteur qui a écrit sur la matière un traité magistral, nombre de professionnels font de l’odorat un auxiliaire des plus précieux.

Ainsi, les marchands de vin et de thé, les droguistes, les importateurs de tabac, d’autres encore, doivent imposer à leur appareil olfactif un véritable cours d’instruction. Un négociant en houblon plonge son nez dans un sac, aspire le parfum de la fleur et dit ensuite le prix qu’il en offre... Un parfumeur expérimenté a parfois deux cents odeurs dans son laboratoire et sait distinguer chacune d’elles par son nom. Quel musicien pour-

l’odorat 24 i

rait, sur un clavier comprenant deux cents notes, reconnaître et nommer la touche frappée sans voir l’instrument P

En médecine, le nez est, selon l’heureuse expression de notre ami Monin, une « sentinelle avancée », qui a plus affaire à de mauvaises odeurs qu’à de bonnes ; mais combien souvent ces odeurs, si désagréables soient-elles, nous mettent sur la voie d’un diagnostic !

O11 a maintes fois cité le cas de ce chirurgien de l’avant-dernier siècle qui, voyageant en Allemagne, distingua, dans un « poêle » — c’est-à-dire une pièce chauffée par un poêle de grandes dimensions — l’odeur de gangrène, parmi plusieurs autres, et put de la sorte guérir un homme qui se mourait d’une hernie étranglée.

De même qu’on apprend aux jeunes étudiants en médecine à se servir de l’oreille pour l’auscultation, on devrait leur apprendre à faire usage du nez, pour les mettre sur la trace d’affections qui se décèlent par l’odeur. Un vaste chapitre de la pathologie s’éclairerait, grâce à ces nouvelles données.

(c L’odorat est le sens de l’imagination. » Jean- Jacques Rousseau, en énonçant cet aphorisme, a émis une contre-vérité physiologique. N’accordons pas au nez ce que nous refusons à d’autres sens,

LES CURIOSITÉS DE LA MÉDECINE

même à un des plus perfectionnés comme l’œil, à savoir l’infaillibilité absolue ; tous nos sens, à véritablement, parler, sont susceptibles d’erreur, mais ne négligeons pas l’éducation du sens olfactif, qui peut nous rendre, à l’occasion, de si précieux services.

Les anciens, qui dédaignaient moins que nous la séméiotique et passaient plus de temps au lit du malade qu’au laboratoire, ont bien compris l’importance, pour le diagnostic et le pronostic, de narines exercées ; et dire d’un clinicien qu’il avait du « flair » était alors son meilleur éloge.

C’est que l’odeur présente, en médecine, comme l’a écrit le Dr Monin, dans un opuscule où nous allons puiser (1), les singularités les plus étranges, les moins explicables.

Là, comme en tout, il y a des degrés : certaines personnes, douées d’un odorat hyperesthésié, discernent telles particularités qui ont échappé à d’autres,, moins favorisées sous ce rapport. La personne dont parle Cadet de Gassicourt (2), qui prétendait distinguer rien qu’à l’odeur un homme d’une femme, appartient évidemment à la première catégorie. Elle ne pouvait, assurait-elle, supporter de sentir les draps de son lit, lorsqu’ils avaient été touchés par un autre que par elle. De même, le médecin qui « flaire » la période menstruelle chez ses clientes est, apparemment, doué d’un odorat

(1) Les odeurs du corps humain dans l'état de santé et dans l'état de maladie, par le Dr E. Monin. Paris, 1886.

(2) Dict. des Sc , Méd,, t. IV, 196,

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des plus subtils. Notons, à ch* propos, en attendant d'y revenir plus longuement, la relation étroite qui existe entre le nez et les organes sexuels.

N’est-ce pas l’érudit auteur de l’histoire de la Syphilis dans h antiquité (i) qui avait déjà fait cette remarque : que a non seulement les onanistes se trahissent souvent par un nez luisant, à cause du sébum, qui, chez eux, sécrète en plus grande abondance, mais encore parce que leur visage est souvent couvert de pustules d’acné ; ensuite, que l’éruption de l’acné précède souvent la menstruation chez les 111 les . Ce sont là des signes d’où il résulte clairement que l’irritation des organes sexuels se réflète dans les glandes cutanées, car l'acné n'est autre chose qu’une affection des glandes cutanées.

L’odeur de la peau est, du reste, une source d’indications pour un médecin avisé. L’enfant qui tette exhale un parfum aigrelet (acide butyrique), qui disparaît après le sevrage ; de même, à la puberté, l’adolescent qui n’a pas encore « jeté sa gourme » se trahit par une odeur spéciale.

D’après M. Mac Cassy, qui a consacré à la question un copieux travail, les asiles d’aliénés, les prisons, les workhouses, les casernes, les églises, le§

(i) Rosembaum, 239-240.

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écoles, et, d’une manière générale, toute habitation humaine, possèdent leur odeur propre et caractéristique. Cette odeur, plus ou moins facile à percevoir, devient évidente pour les nez les plus obtus, dès que des fous (i), des soldats, etc., sont réunis en groupes.

Dans le numéro 9 de la revue de Jinsei, M. le docteur Narabayashi Asajiro soutient que les aliénés dégagent une odeur particulière. Entre autres choses, il dit : les fous dégagent une odeur qui leur est spéciale ; cette odeur n’existe pas chez les autres hommes, quoiqu’elle parvienne de la sueur et de la graisse du corps humain. Les fous sentent particulièrement mauvais. On ne sait pas au juste si ces otjeurs proviennent des acides qui demeurent dans leurs corps en plus grande quantité que chez les autres personnes, ou de leur sueur qui pourrait changer d’état à la sortie des pores.

Voici un exemple, curieux entre tous, qui prouve à quel point les fous sentent.

Dans une chambre nouvellement installée, on logea un malade. Celui-ci était un détraqué. Il avait trente-neuf ans et il avait perdu la raison depuis deux ans. 11 aimait particulièrement la propreté, et il lui répugnait d’entrer au bain avec d’autres personnes. Malgré cela, il sentait horriblement mauvais. L’infirmière qui en avait soin disait que l’eau dont il s’était servi avait une odeur insupportable. Il était impossible à quiconque de se servir du

(1) L odeur de la sueur chez les aliénés a des émanations sut generis , prétend le Dr Fèvre (de Toulouse), dans son travail sur les Altérations du système cutané dans la folie (Paris, 1876).

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même liquide pour se baigner. Or, lorsque ce détraqué eût recouvré la raison, l’odeur insipide qu’il répandait diminua petit à petit.

On raconte qu’un journaliste connu étant allé visiter l’établissement d’aliénés de Lugawo, il remarqua que, de toutes les chambres de cet asile se dégageait une odeur particulièrement désagréable. Or, les chambres ne sentaient pas mauvais parce qu elles étaient malpropres ; au contraire, tout était dans le plus grand état de propreté.

C’est souvent à l’odeur que l'on peut distinguer les fous de ceux qui ne le sont pas ; on peut même s’assurer de la gravité de la maladie par l’intensité de l'odeur que l’aliéné dégage.

M. Marcel Briand a rapporté l’observation d’un blessé du crâne, sujet aux crises et aux absences comitiales, chez qui les accidents étaient annoncés quelques minutes à l'avance par une odeur nauséabonde de décomposition ou de pourriture que le malade répandait autour de lui et qui était très nettement perceptible. Elle était un signe avertisseur pour l’entourage qui, dès qu’elle apparaissait, prenait des précautions à l’égard de la crise imminente. Cette odeur disparaissait quelques minutes après l’accès.

La peau d’un hypocondriaque répand une odeur de violettes ; celle d’un choréique, l’odeur de pin.

Une hystérique, observée par le Dr Hammond (de New-York), «entait l’ananas pendant ses crises ; le même auteur parle d’une autre névropathe, qui avait une transpiration limitée à la moitié gauche

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antérieure de la poitrine et exhalait une odeur d’iris (cette odeur était due à de l’éther butyrique) (i).

Dans la léthargie (qui s’observe presque exclusivement chez des hystériques), on perçoit souvent une odeur cadavérique, qui a pu donner lieu à d’épouvantables méprises (2).

Le Dr Mac Cassy (Mkdical Times ) est d’avis que tout médecin suffisamment expérimenté devrait pouvoir diagnostiquer, à l’aide de l’odorat, la rougeole, la diphtérie, la tuberculose ; il rappelle, en autre, que dans la teigne de la tête, s’exhale une odeur de souris. Les malades atteints de péritonite tuberculeuse sentent le musc ; dans la lièvre vulgaire, ils sentent l’ammoniaque ; tandis que, dans la fièvre intermittente, ils exhalent une odeur de pain fraîchement cuit.

Les femmes hystériques dégageraient souvent l’odeur de violettes et d’ananas (' Vratch russe, n° 6, ïqoa).

Dans la goutte, les sécrétions cutanées prennent une odeur rappelant celle du petit-lait (Sydenham) ; un parfum musqué, dans l’ictère (Boe.hi-iaave) ' ; une odeur vinaigrée, dans le carreau (Winslow) ; mineuse, dans la cystite (Monin) ; mielleuse, dans la syphilis (Cullerier) ; de bière aigre, dans la scrofule (Stark) .

Les sueurs sentent l’acétone dans le diabète (Picot) ; l’ ammoniaque dans le choléra (Drasch) ; le

(1) Medical Record , 21 juillet 1877.

(2) Revue de thérapeutique , 1878, /107 (leçon de Bernutz),

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mie] dans la période d’invasion de la*peste (Diemerbroëck).

Dans la dysenterie, la sueur revêt l’odeur des déjections (Masselon et Follet) ; dans la lièvre typhoïde, une odeur de sang (Béiiier), « qui attire les mouches sur un cadavre encore vivant », selon la juste expression de Frédéric Béraud. Le pronostic est alors des plus graves et le dénouement fatal est proche.

Dans le rhumatisme articulaire aigu, l’odeur de la sueur est manifestement aigrelette (acides acétiques et formique, principalement). ; dans la isuette miliaire, la peau du sujet sent l’huile rance ou la moisissure ; ou mieux, « la paille pourrie » (Lepecq de la Clôture).

La peau du varioleux répand une odeur différente de celle du rubéolique ; l’eczéma impétigineux se distingue pareillement, par l’odeur, de l’acné sébacé, fluente et croûteuse.

Le rupia a une odeur fétide ; le pemphigus, une odeur fadasse.

L’odeur du cuir chevelu a une signification diagnostique (fui n’est pas négligeable : dans le favus, elle a été comparée à celle d’une couvée de souris (Hardy), à l’urine du chat (Biett), à l’odeur de marécage (Alibert).

L’odeur de l’haleine nasale sert, de même que l’odeur de la peau, à déceler certaines maladies.

Dans le coryza aigu, l’air expiré par le nez a une odeur fade, mais pénétrante, attribuée à des particules d’ammoniaque (Moxïn).

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L’ozène essentiel exhale une odeur de marécage (Tillot) ; l’ozène des scrofuleux rappelle la senteur de la punaise écrasée : d’où son nom de punaisie ; l’ozène de la syphilis se reconnaît par une odeur spermatique, qu’on a comparée à celle du merlan frais. L’haleine nasale, dans la diphtérie, tient le milieu entre la punaisie et la gangrène (Sanné).

A l’état sain, l’odeur de l’haleine buccale est à peine prononcée ; il en est tout autrement, quand l’équilibre physiologique est rompu.

A l’époque des règles, les femmes exhalent généralement, par la bouche, une odeur forte, qui rappelle l’odeur de moisi ; aussi leur est-il recommandé d’avoir grand soin de leur hygiène buccale à ces moments-là.

L’odeur de l’haleine fébrile est caractéristique, bien qu’assez difficile à déterminer : au début de la fièvre puerpérale, les accouchées exhalent par la bouche une odeur très aigre ; dans la manie aiguë, c’est une odeur fade et nauséeuse de souris ; dans l’urémie, l’odeur de l’haleine buccale rappelle celle du poisson avancé ; dans la pneumonie, les enfants ont souvent une odeur chloroformée de l’haleine ; dans la dysenterie aiguë, l’haleine est puante et cadavéreuse ; dans la fièvre typhoïde, elle est fétide ; dans le choléra, c’est plutôt une odeur cuivreuse de l’haleine que l’on constate.

Esquirol avait remarqué que lorsque l’haleine n’était pas fétide dans le délire aigu, c’était bon signe.

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Grellety, Duboué (de Pau) se faisaient forts de reconnaître le diabète à une odeur, « un peu alcoolique, comme vineuse, parfois vinaigrée, ou rappelant la bière aigre », de l’haleine des glvcosuriques : c’est, en somme, l’odeur de l’acétone.

Dans une période avancée du diabète, l’odeur devient fétide et nauséeuse ; et c’est alors un symptôme du plus fâcheux augure (Durand-Fardel).

L’haleine exhale-t-elle une odeur franchement ammoniacale, méfiez-vous de l’urémie.

Dans les abcès du foie, avait observé Charles Robin, l’haleine a une odeur très nette de macération anatomique ; celle-là est fécaloïde dans l’ictère grave.

Les enfants qui ont des ascarides ont l’haleine alliacée. Dans l’apoplexie pulmonaire, l’haleine répand cette même odeur d’ail, ou encore celle du sirop antiscorbutique, qui contient, comme chacun sait, du raifort.

Le sphacèle du poumon se trahit par une odeur qu’on a comparée à celle du plâtre récemment gâché.

Tous les cliniciens connaissent l’odeur spéciale qui s’exhale d’un milieu où sont réunis plusieurs malades atteints de tuberculose confirmée, et le Pr Ferran (de Barcelone) a montré, d’une part, que cette odeur est produite par une forme saprophytique du bacille de Koch ; d’autre part, que Lon peut se servir de cette caractéristique pour diagnostiquer la tuberculose dans les crachats les moins riches en bacilles tuberculeux. Cette découverte, si elle était confirmée, aurait une grande importance.

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