T, K GOUT
les maladies inflammatoires et catarrhales de la gorge sont assez fréquentes.
A quoi servent les Amygdales ?
Récemment, le professeur Mackensie racontait l’amusante histoire qui suit.
11 y a plusieurs années, A. Flint, étant juge dans un examen de physiologie, demanda à l’un des candidats quelle était la fonction de la rate : « C’est, répondit l’élève, de s’hypertrophier dans le paludisme. — A merveille, et quelle est la fonction des amygdales ? — C’est de grossir et de suppurer dans les angines. — Vous avez fort bien répondu, conclut le maître, et vous en savez là-dessus tout autant que moi. »
C’était l’époque où un savant américain déclarait que, s’il tentait jamais de fabriquer un homme artificiellement, il se dispenserait volontiers de lui mettre les amygdales. Aujourd’hui, ajoute Mackensie, nous ne saurions plus raisonner de la sorte. Nous avons l'impression que ces organes exercent une fonction utile et que leur ablation inconsidérée n’est pas sans danger, non seulement pour l’individu, mais aussi peut-être pour ses descendants. Nous estimons donc que les amygdales servent à quelque chose... seulement, nous serions bien embarrassés s’il nous fallait dire à quoi.
I /amygdale est-elle un organe utile, le professeur Note, de Liège, a essayé de répondre à cette qoes-
LES CURIOSITES DE LA MEDECINE
tion, sans que sa réponse puisse être considérée comme décisive. Selon ce maître, l’amygdale a pour seule fonction d’être un centre de cellules lymphatiques.
En pathologie, on a accusé l’amygdale des pires méfaits, et de fait elle constitue un locus minoris resistentiœ ; elle est le point de l’épithélium buccal qui s’infecte le plus souvent et ce qui rend cette facilité d’infection plus fâcheuse, c’est la tendance à la généralisation.
Elle joue ce rôle dans la scarlatine, tant par l’agent causal inconnu que par le streptocoque qui cause les complications. Une angine aiguë peut se rencontrer à l’origine d’une endocardite, d’une néphrite, d’un purpura, d’une septicémie grave, etc. Dans toutes ces affections, la gravité de l’infection générale n’est nullement en rapport avec l’importance de la première localisation.
Cette grande fréquence de l’infection de l’appareil amygdalien est un fait bien connu, indéniable, et qu’on a opposé à la thèse de ceux qui font des amygdales des appareils de défense contre les microbes, quoique l’on puisse fort bien comprendre, si l’on se reporte à la pathologie générale, que l’amygdale, organe de défense, puisse s’infecter pour son propre compte. L’amygdale devient, comme dit le Pr Nolf, un piège à microbes, plus particulièrement dressé contre ceux qui, fréquentant les milieux buccal et nasal, pourraient infecter les voies respiratoires inférieures.
LE GOUT
Cantatrice sans amygdales.
La duchesse d’ABRANTÈs, dans le dernier livre qu’elle ait écrit (voir le Portugal il y a cent ans, dans la collection d’Albert Savine, 128) sur Angel ica Catalani (1779-1849), qui avait une voix merveilleuse, raconte le fait suivant :
<( Elle avait un mal de gorge assez fort et malgré son mal de gorge, elle pouvait chanter : elle n’était qu’enrouée et pas empêchée.
« Le médecin qui l’examina et qui était le docteur PiQUANzo, médecin de la famille royale de Bragance, regarda son gosier et vit avec admiration quelle n’avait' pas d’amygdales.
« Cette chose singulière, mais cependant pas unique, fit impression sur cet homme. 11 en parla à toute la ville et entre autres chez moi oii il venait pour me soigner. »
La nature fait quelquefois de ces jeux, conclut la duchesse d’Abrantès.
Les Perversions du. Goût. A — Les Géophages.
On désigne sous le nom de géophagie l’habitude de manger de la terre. Cette maladie est endémique dans toute l’Amérique tropicale. La population métis est celle qui se livre le plus à cette funeste manie ; on compte moins de victimes parmi les tribus complètement sauvages, et dans les classes élevées.
Les peuplades du Ilaut-Orénoque et du Rio-Negro estiment la terre à Légal d’un mets savoureux.
LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE
D’après l’explorateur Crevaux, tous les Roucouyennes de l’Amérique du Sud sont géophages.
On trouve dans chaque maison, rapporte le Dr Creyaux dans ses récits de voyage, sur le boucan cù l’on fume la viande, des boules d’argile, qui se dessèchent à la fumée et qu’on mange en poudre. Dans la journée, à une heure toujours éloignée du repas, ils prennent une de ces boules, enlèvent la couche qui est noircie par la fumée, et raclent l’intérieur avec un couteau. Ils obtiennent une poudre impalpable, dont ils avalent cinq ou six grammes en deux prises.
Au reste, les sauvages ont, dans beaucoup d’endroits, l’habitude de faire des galettes avec la terre et de les faire cuire ; les raffinés vont jusqu’à les faire frire dans une huile du pays ; et il paraît, à les entendre, que cette mixture est tout simplement délicieuse. Nous préférons les croire sur parole qu’aller y goûter.
C’est à Java, plus particulièrement, qu’on use de cette préparation. Dans une lettre adressée à de Humboldt, Leschenatjlt de la Tour parle d’un singulier aliment employé dans cette île. C’est de la terre argileuse, soigneusement purgée de tout corps étranger, que les Javanais réduisent en pâte avec de l’eau.
On l’étend, écrit-il, en lames minces ; on la fait torréfier sur une plaque de tôle, après l'avoir roulée en petits cornets, ayant à peu près la forme de l’écorce de
LE GOIJT
cannelle du commerce. En cet état, elle prend le nom d’ampo et se vend dans les marchés publics. L ’ampo a un goût brûlé très fade, que lui a donné la torréfaction. Il est très absorbant, happe à la langue et la dessèche.
Il n’y a guère que les femmes qui mangent Vampo, surtout dans le temps de leur grossesse, ou lorsqu’elles sont atteintes du mal qu’on nomme en Europe l’appétit déréglé.
Plusieurs mangent aussi Vampo pour se faire maigrir, parce que la maigreur est une beauté pour les Javanaises, et le désir de rester plus longtemps belles leur ferme les yeux sur les suites pernicieuses de cet usage qui, par l’habitude, devient un besoin, dont il est très difficile de se sevrer. Elles perdent l’appétit et ne prennent plus qu’avec dégoût une petite quantité de nourriture.
Disons, à cette occasion, que les Javanais ne se contentent pas de rouler la terre comestible en petits cornets, mais qu’ils en font encore de grossières figurines. A l’Exposition d’Amsterdam, en i883, un pharmacien des Indes hollandaises avait envoyé plusieurs de ces bizarrès jouets. L’un ligurait une femme vêtue d’une robe à grands ramages, et tenant un enfant sur ses genoux ; un autre représentait une bayadère, la tête ornée de panaches, montés sur des tiges flexibles. Ailleurs, c’était un enfant à califourchon sur un chien ; ou encore, des imitations de fruits ; enfin, toutes sortes d’images révélant l’esprit inventif du modeleur.
Ces figurines, généralement creuses, servent, dans ces pays, de jouets aux enfants, ou parfois de tirelires ; ce qui n’empêche que les femmes et
LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE
les babys javanais les mangent, comme on mange chez nous des bonbons ou des sucreries.
Ces faits trouvent-ils leur explication autrement que dans une perversion du goût? A dire vrai, la terre comestible est, dans la plupart des régions où on la consomme, une sorte d’aliment. Il y a longtemps que Vauquelin a reconnu que la plupart des argiles, les argiles rouges principalement, contiennent une notable quantité de sels de fer, auxquels elles doivent leur coloration. En outre, on ne doit pas oublier que ce que l’on appelait autrefois le bol d’Arménie est une espèce d’argile, et que, tout récemment encore, un médecin d’Odessa, Hellmann, conseillait de revenir à cette médication de nos pères, qui, d’après lui, serait des plus efficaces dans la cure du rhumatisme, des névroses, etc.
[.a géophagie est-elle une affection morbide déterminée? N’est-elle pas plutôt un symptôme de ce que les nosologistes ont désigné sous le nom de pica ou de malacia ? Il devient nécessaire de définir, dès l’abord, ces deux termes.
Dans la malacia , l’appétit porte sur des substances qui ne sont pas employées à titre d’aliments, mais qui renferment toutefois quelques principes nutritifs. Le pica est, au contraire, une aberration du goût, qui porte à rechercher des matières impropres à toute alimentation.
LE GOUT
Les géophages seraient, d’après ces données, atteints plutôt de la première maladie. On a, en effet, remarqué que les terres dont ils se nourrissent contiennent, pour la plupart, quelques éléments fortifiants. Ainsi, les nègres des Antilles avalent surtout une terre provenant de la décomposition des laves porphyroïdes, rejetées par les anciens volcans des îles Antilles, et qui sont constituées par de l’argile, de la silice, de la magnésie, et aussi par de l'oxyde de fer. On sait, d’ailleurs, (pie, dans les anciennes pharmacopées, figurent bon nombre de terres sigillées ou bolaires, tels que la terre de Lemnos, le bol d’Arménie, qui ne sont autre chose que des argiles ferrugineuses. Si fon remarque, d’autre part, que les géophages sont des chlorotiques, ou des malades atteints d’affections gastriques débilitantes, ne pourrait-on voir dans cette inclination bizarre une indication de la nature, <( analogue, par exemple, à celle qui pousse les bestiaux à lécher les pierres salines, pour aiguiser leur appétit, quand ils ont pâturé dans des terrains trop humides? » (Virex. )
N’omettons pas de dire que cette aberration du goût se rencontre encore chez quelques femmes en état de grossesse, chez les hystériques : parfois aussi, chez certains enfants délicats ou nerveux, ou des jeunes filles à l’époque de la puberté.
Les dépravations du goût chez les femmes enceintes seraient dues, d’après Auvard, à un vice de fonctionnement cérébral produit par la grossesse.
LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE
Pour ce qui est des hystériques, on peut également penser à une nutrition imparfaite du cerveau. « Si les hystériques ont l’esprit fantasque et une imagination bizarre el souvent pervertie, ne serait-ce pas parce que l’élément nerveux n’élabore et ne peut élaborer aucune pensée juste dans cet organisme qui ne lui fournit aucune substance ? » Lempereur, Essai sur la nutrition dans l'hystérie,
Quoi qu’il en soit de ces théories, les individus qui se livrent à ces pratiques dépérissent rapidement. Ils succombent le plus souvent à une gastro-entérite, à la dysenterie, ou à l’anémie pernicieuse.
Quand c’est un simple caprice d’imagination, qui pousse les femmes ^grosses à réclamer de la terre pour nourriture, il est prudent de ne point les contrarier, sous la réserve, toutefois, que leurs exigences ne dépassent pas les limites qui séparent la raison de la folie (1).
B — Les Anthophages .
Des botanistes anglais ont fondé une ligue dont les adhérents s’engagent à 11e manger que des fleurs. Les anthophages donnent de sérieuses raisons pour nous convaincre de l'excellence de leur régime. La meilleure peut-être est qu’on use, depuis longtemps, de fleurs comme aliments, presque, pourrait-on dire, sans s’en douter.
La confiserie utilise couramment les pétales de
, (1) Cf. notre article du Petit Parisien, du 29 juillet 1911.
LE GOUT
violettes et de fleurs d’oranger. Une salade ornée de capucines n'est pas un plat à dédaigner ; non plus que les beignets que les bonnes ménagères confectionnent avec la ücur du robinier, c’est-àdire l’acacia. L’artichaut, le chou-fleur sont de consommation usuelle. Le chapeau, qui est la partie la plus appréciée du champignon, est la fleur de ce cryptogame.
La figue est-elle autre chose que le réceptacle charnu des fleurs du figuier ? De même que les câpres sont les boutons non épanouis du capparis spinosa, plante qui croît dans les régions méditerranéennes.
Le clou de girofle, que nous ne mangeons pas, mais qui sert de condiment, sinon d’aliment, est-il autre chose qu’un bouton floral? Et là salade de chrysanthèmes, si en honneur dans l’Extrême- Orient, n’est-elle pas une salade de fleurs? 11 y a, nous direz-vous, encore, les fleurs . de rhétori¬
que ; ce sont à peu près les seules dont nous ne vous conseillerions pas de vous nourrir.
C — Les Anthropophages.
On sait qu’il existe de nombreuses peuplades qui se repaissent de chair humaine. Le cannibalisme est surtout répandu dans les contrées où la faune est rare, où les mammifères comestibles manquent.
Dans les îles du Pacifique, ce sont les Australiens affamés qui tuent les femmes pour les manger, ou déterrent les cadavres récemment inhumés.
Il faut aller en Nouvelle-Guinée, chez les Zoulous et les Cafres, pour voir pratiquer le canniba-
LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE
lisme par gourmandise. Dans ces contrées, plusieurs tribus préfèrent le gibier humain à tout autre.
Chez les Louloungou, en Afrique, on fait baigner la victime avant de la tuer. La crainte de la contagion des maladies de la peau est sans doute la cause de cette propreté inattendue.
Ward a vu, dans l’Afrique centrale, des corps mis à macérer dans l’eau courante, avant d’être livrés à la consommation.
Le gibier humain se mange tantôt frais, tantôt rassis, parfois faisandé, voire même pourri ! Vers i835, les gens de Nouka-Hiva assommèrent un déserteur américain, coupable d’avoir volé les patates d’un chef puissant. Sur le moment, les cannibales se contentèrent de manger l'œil droit de leur victime et ils l’enterrèrent ; deux jours après,— pris de remords ou de fringale, ils le déterrèrent et le dévorèrent en entier.
Cook, Dillon et beaucoup d’autres ont vu des conserves de chair humaine fumée, salée ou boucanée.
Elle est un objet d’échange, elle peut servir même de gages pour rémunérer des services, ainsi cju’on le voit chez les Niam-Niam, les Bangales et d’autres peuplades où il existe de véritables boucheries de viande d'homme (i).
Ceux qui se sont livrés à des recherches sur l’anthropophagie ont fait remarquer que c’était sur-
(i) Cf. Presse médicale , 3o sept. 1911.
LE GOUT
tout chez les populations noires qu’on la pratiquait. C’est la vérité, mais ce serait une erreur de croire que les races mongoliques et blanches n’aient pas commis de pareils crimes.
En Egypte, en Algérie, certains faits de cannibalisme ont été relatés. S'il faut en croire quelques historiens, dans l’Europe même, en des siècles heureusement reculés, la chasse à l’homme fut, à plusieurs reprises, organisée en temps de famine.
Dans la plupart des sièges fameux par leur durée, des parents ont mangé leurs enfants. Au siège de Jérusalem, à celui de Rome par Agaric, à ceux de Paris, de Sancerre, etc., on cite des cas d’anthropophagie qu’on pourrait appeler obsidionale.
Au siège d’Alésia par César, l’un des chefs, Critognat, proposa de manger tous les enfants pour soutenir les forces des Gaulois, invoquant à l’appui de sa thèse le propre exemple de leurs ancêtres, dans la guerre qu’ils soutinrent contre les Cimbres et les Teutons.
Saint Jérome prétend avoir vu, en Gaule, dans sa jeunesse, une horde bretonne, les Scots, se repaître de chair humaine. « Au lieu, dit-il, de se nourrir de porcs et autres animaux dans les forêts, ils préféraient couper les fesses des bergers et les seins des jeunes filles, dont ils faisaient leur régal. »
Ea loi Salique et les Capitulaires de Charlemagne ont cru devoir édicter la peine de mort contre les anthropophages ; ce (pii fait supposer qu’il en existait encore en Gaule au ixe siècle.
LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE
Pendant le siège de Paris par Henri IV, en i5go, des enfants furent mangés par des soldats (i).
Les naufragés de la Méduse mangèrent quelques moribonds.
Au xyue siècle, en Europe, f anthropophagie fit une nouvelle apparition et entra de nouveau dans les mœurs pendant quelques mois : des hommes, en Lorraine, allaient à l’affût, pour y prendre et tuer les passants, comme on prend des lièvres, dit un chroniqueur, et pour s’en nourrir. Le cannibalisme s’organisa ; les mères dévorèrent leurs enfants, de compagnie et à tour de rôle.
En Allemagne, après la guerre de Trente Ans, les campagnes pillées, dévastées, étaient retombées en friche ; presque tous les villages avaient disparu, et les horreurs de la guerre, les pillages, les massacres et les maladies, telles que la peste, les famines atroces, avaient presque anéanti la population.
On mangea les charognes d’animaux; puis, comme les ressources continuaient à faire défaut, on mangea les pendus des nombreux gibets et les cadavres déterrés dans les cimetières ; enfin, lorsque tout manqua, on mangea l’enfant expiré dans les bras, ou le voisin assommé par surprise.
(i) Lors du mémorable siège de Paris par Henri IV, en i5qo, les lansquenets affamés organisaient, à la tombée de la nuit, la chasse aux enfants dans la capitale en détresse; et, saisissant ceux qu’ils pouvaient découvrir dans les endroits isolés, les tuaient sans pitié pour « en festoyer », à défaut d’autre nourriture quelconque. ( Histoire des Croyances, etc., par F. Nicolay, t. Il, 399.)
LE GOUT
Le cannibalisme était entré dans les mœurs (1) avec une facilité déconcertante. L’historien allemand Hausser, auquel nous empruntons ces détails, parle avec horreur du monstrueux sangfroid el du tour de main avec lesquels on mettait les gens de sa famille en sauce et ses propres enfants dans le saloir. 11 y eut, dans le Palatinat, vers i638, des rôtisseries exclusivement alimentées de chair humaine et de chair fraîche.
Pendant le siège de Paris, en 1870, un orateur proposa, dans un club, de manger les vieillards, et il offrit son vieux corps maigre lout le premier : la proposition n’eut, heureusement pour lui, pas de suite (2).
Souvent la monomanie anthropophagique se complique de perversion sexuelle.
Les nécrophiles — la plupart des aliénistes l’ont remarqué — deviennent facilement anthropophages. Tel est le Sergent Bertrand. Sur les cadavres du cimetière Montparnasse, qu’il mutilait et souillait, 011 releva la trace de morsures.
(1) Madame, mère du Régent, par Arvède Barine ( Revue des Peux-Mondes, i5 oct. 190O, 769).
(a) A propos d’anthropophagie, M. F. Nicolay (op. cit,., IT, /jo8), fait une importante remarque, qu’il convient de consigner ici : « L’anthropophagie, fait-il observer, 11’a pas seulement. pour cause un goût dépravé ou un sentiment de vengeance: en s’assimilant leur victime par la nutrition, les sauvages s’imaginent s’approprier du meme coup ses qualités et ses vertus. » Au résumé, les sauvages font de l’opothérapie sans le savoir.
D’autres fois, la chair humaine a été employée comme médication.
A la date du 26 mai 1911, en Tunisie, entre Tozzar et Metlaoui, à 20 kilomètres des mines de Gafsa, se passa le fait suivant : la famille d’un tuberculeux ayant consulté un vieux marabout, qui était aussi le guérisseur de Fendroit, celui-ci ordonnait à la famille du malade de lui faire manger de la viande humaine. Les parents s’empressèrent de voler deux enfants dans une tribu voisine, les tuèrent et en donnèrent la viande au malade.
Il y a quelques années, un docteur anglais, fort réputé, ht une conférence à l’Institut Royal de Londres, pour vanter les effets salutaires de la chair humaine. La profession de foi de ce docteur peut se résumer en cette phrase : « Tout sujet qui consomme un individu semblable à lui mange ce qui est susceptible de lui donner la force la plus grande. »
A la suite de cette conférence, un industriel de Heidelberg voulut faire une expérience et il ht manger à son chien de la viande de chien : sa tentative fut, à son avis, couronnée du plus éloquent succès. Donc, pour être fort et vigoureux, il faudrait manger son prochain.
A ce propos, relatons une anecdote qui fut contée naguère par le D1 Maurice Pillet, et qui a pour héros, si on peut dire, le romancier Guy de Maltpassant.
Guy de Maupassant sortait une nuit d’un cercle, lorsque du haut d’une voiture tomba à ses pieds un charretier. La chute fut grave et le charretier mou-
rut pendant qu’011 le transportait à l’hôpital. Maupassant pria le médecin, qui était un de ses amis, de lui donner un morceau de chair de ce cadavre, une fois l’autopsie faite. Le médecin y consentit. Maupassant porta le morceau de chair à son cuisinier, le lit apprêter et le mangea, pour s’offrir une curiosité d’anthropophage. Il constata, par expérience, que la viande humaine est insipide au palais et qu’elle a une saveur de veau fade.
1) — - Homéophagie chez les Animaux.
L’homme n'a pas seul le privilège de dévorer son . semblable, le fait se rencontre chez un grand nombre d’animaux. Mais, en général, les animaux ne se résolvent à 1 homéophagie que sous l’empire de la faim.
Le cobaye, la taupe, la marmotte, le renard, la souris, le rat, même les loups, en dépit du proverbe1, s’entre-dévorent fort bien. Si, dans une troupe, l’un de ces derniers est blessé, les autres se jettent dessus et l'achèvent. Les poules, les merles, etc., dévorent avec avidité les viscères de leur compagne morte. Chez les reptiles, les crocodiles et les serpents 11e se font pas faute de dévorer leurs semblables.
Certains animaux ont de la répugnance à l’homéophagie et ne s’y résolvent qu’à la dernière extrémité. Quand Nansen s’avança vers le pôle, en traîneau (1), il sacrifia ses chiens un à un. en donnant les morceaux aux survivants ; ceux-ci refusèrent, au
(1) Nansen, Vers le Pôle, iq3 et ao3.
LES CURIOSITÉS UE LA MEDECINE
début, de toucher à leurs semblables et préféraient ne pas manger. Neuf jours plus tard, six refusaient encore ; puis, sous l’aiguillon de la faim, ils se décidèrent. Quelques-uns le firent plus tard que les autres.
Par contre, certains animaux ne font aucune difficulté pour dévorer leurs semblables, même sans être poussés par la faim. Pacassagne a observé des lapins qui, ayant cependant de la nourriture en abondance, se dévoraient entre eux. Rizzorero a vu, dans son laboratoire, un chien très bien nourri tuer et dévorer son compagnon. Lombroso rappelle le fait d’une marmotte du Jardin zoologique de Vienne qui, en ayant trouvé une autre dans sa tanière, la tua et la dévora. Le brochet ne fait aucune difficulté pour manger son semblable plus jeune. Les insectes offrent également de grandes variations à cet égard. Presque tous, lorsqu’ils sont enfermés dans un bocal, mangent leurs camarades plus faibles, comme firent les naufragés du radeau de la Méduse. Mais les hannetons ne s’y résolvent qu’après plusieurs jour de diète ; de même, les criquets.
D’autres, comme la mante, le crabe, attaquent et mangent immédiatement leur confrère de captivité. On sait, d’ailleurs, que les femelles de quelques espèces d’araignées, de la famille des Tétragnates, dévorent leurs mâles, beaucoup plus petits quelles, après l’accouplemnet.
Les fourmis se livrent à l’homéophagie guerrière. Eli es ont soin des cadavres de leurs amies mortes en combattant, mais déchirent ceux de leurs ennemis ou sucent leur sang.
LE GOUT
L’homéophagie, en général, est plus pénible et l’animal y résiste d’autant mieux qu’il est herbivore. Il ne s’y livre alors que sous l’aiguillon de la faim. Pourtant, certaines espèces carnassières ne se font aucun scrupule de chercher subsistance aux dépens de compagnons plus faibles (i).
E — Les Polyphages
On ne se doute pas de la tolérance du tube digestif pour les corps les plus invraisemblables. Nous avons fait connaître de nombreux exemples de cette tolérance, encore que nous n’ayons eu jusqu’à présent en vue que des singularités accidentelles. Mais comment expliquer, autrement que par une idiosyncrasie particulière, la propriété qu’ont certains sujets d’habituer leur pharynx et leur œsophage à s’accommoder de ce qui leur répugne le plus ?
On connaît le cas de l’astronome de Lalande, qui avalait avec délices des araignées, prétendant que c’était un mets excellent. Nous avons recueilli, en outre, dans les anciens auteurs, Cardan, P. Borel, Albert le Grand, et dans des recueils estimés, tels que les Ephémérides des Curieux de la nature, les Transactions philosophiques de la Société Royale de Londres, de nombreux faits analogues à celui que nous venons de citer. Tout cela prouve, pour le moins, que l’araignée n’est point un insecte dangereux ou toxique, comme on le pense assez généralement.
Du reste, à en croire Cuvier, les naturels de la
(i) Dr Eifek (Correspondant médical).
LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE
Nouvelle-Hollande, et ceux de quelques îles de la mer du Sud, absorbent, dans les temps de disette, une espèce d ’épaïre, voisine du genre araignée : ne serait-ce pas le cas de rééditer, après Cloquet, l’anecdote de ce religieux du Mans qui, en célébrant le saint mystère de la messe, avala sans hésiter une grosse araignée tombée dans son calice, et n’en éprouva aucun malaise, à la grande surprise des assistants? C’est de là, dit-on, que daterait l’institution de la confrérie à laquelle le pape Paul Y, dont on conservait naguère l’épée dans le garde-meuble de la couronne, à Paris, accorda des indulgences, qu’on appela les Indulgences de Varaignée.
L’araignée ne serait pas le seul insecte qui serve d’aliment à certains appétits dépravés. Aristote nous a depuis longtemps appris que les Athéniens mangeaient des cigales ordinaires, principalement à l’état de larves. Ils préféraient les mâles avant l’accouplement, et les femelles lorsqu'elles étaient pleines d’œufs. Ils les faisaient griller et les désignaient alors sous le nom de tettigometra .
Les Egyptiens, les Syriens et les Arabes ne dédaignaient pas les sauterelles, surtout les sauterelles de passage, qui dévastent les pays qu’elles traversent en nuées. Le criquet de Tartarie et le criquet d’Egypte sont des mets assez communs en Orient ; on les fait cuire dans l’eau ou frire avec de Limite de sésame.
Les Grecs d'Asie et d’Ionie, les Phrygiens, dévoraient avec avidité le ver du cossus , c’est-à-dire la larve du charançon des palmiers, qui ronge le bois;
LE GOUT
encore aujourd’hui, les Indiens et les Américains se régalent de cet insecte blanc, à tête brune.
L’auteur du Dictionnaire des Merveilles de la Nature s’est plu à rapporter plusieurs exemples d’entomophagie, dont voici le sommaire :
« Vers la fin du mois d’août 1682, on voyait à Gharenton, près Paris, une fille qui paraissait attaquée de vomissements assez fréquents, dans lesquels elle rejettait des araignées, des chenilles, des limaces et autres insectes. Ce phénomène fit beaucoup de bruit à Paris parmi les savants et on avait déjà imaginé plusieurs hypothèses, lorsque M. Desita, Lieutenant-criminel, voulut examiner juridiquement cette question. Le résultat de son enquête fut que cette fille avoua que, depuis sept à huit mois, elle avalait en cachette et avec un désir singulier des chenilles, des araignées et autres insectes, qu’elle rendait ensuite, après une espèce de léthargie dans laquelle elle tombait. Elle ajouta que ces animaux étaient plus forts lorsqu’elle les rejetait que quand elle les avalait (1).
Les mangeurs d’insectes sont faciles à désigner : ce sont des entomophages ; il serait plus malaisé de trouver un qualificatif pour les avaleurs de pièces de monnaie, de fragments de métal, de mor-
(1) Anecd. hist. sur la médecine (1789), t. Il, 3?.8.
LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE
ceaux de liège, d’éponges, etc. On leur a pourtant trouvé un nom : on les a appelés des hommesautruches ; nous sacrifierons moins la vérité que le pittoresque en lers nommant plus simplement des polyphages.
Un des polyphages les plus connus est ce forçat de Brest dont on trouve l’histoire dans les recueils scientifiques. On découvrit jusqu’à cinquante-deux pièces dans son estomac : vingt-six morceaux de bois, une cuiller, également en bois, plusieurs cuillers d’étain, des morceaux de cuir, un morceau ch empeigne de soulier, des couteaux, des clous, une pipe, et des fragments de verre de vitre !
A Bath, en Angleterre, un homme, du nom de Watson, succomba pour avoir absorbé vingt petites üoles de médicaments les plus divers, avec les bouchons et les bouteilles. Dans un asile d’aliénés du sud de l’Angleterre, une femme de vingt-neuf ans mourut de mélancolie ; l’autopsie démontra qu’elle avait dans l'estomac : une épingle à chapeau, de huit pouces de long ; huit épingles à cheveux, de quatre pouces de long ; un morceau de peigne de trois pouces.
Il paraît quelle avait avoué à sa mère les étranges aliments qu’elle avait absorbés.
Le 24 août 1816, le sieur Bernières, sergent, étant au cabaret avec cinq de ses camarades, s’enivra d’eau-de-vie et de cidre ; ceux-ci le voyant vive-
ment échauffé, refusèrent de lui tenir compagnie, et s’en furent ; alors, ce militaire sauta sur les verres, les brisa avec ses dents et les avala tous les six, à l’exception des fonds de chaque verre, qu’il ne put rompre.
Un quart d’heure après, il devint pâle, il était tourmenté de coliques, une sueur froide couvrait son visage ; il tomba sans connaissance. A cet état succédèrent des spasmes et des convulsions violentes.
Les médecins appelés furent d’avis de lui faire ingérer le plus possible d’une panade très épaisse. Quelques instants après en avoir avalé une très grande quantité et à contre-cœur, il vomit la presque totalité des morceaux de verre ; ils recommen1 cèrent à lui donner suffisamment de panade pour emplir l’estomac : il vomit encore des fragments de verre ; enfin, durant toute la nuit, on ne cessa de le faire manger, au point de provoquer le vomissement; le lendemain, il rendit encore de très petits fragments de verre par les selles et il se rétablit promptement.
C’était jadis un préjugé que le verre pilé ne pouvait être absorbé sans grave inconvénient. Pendant longtemps, il porta même le nom de poudre de succession, parce qu’on prétendait qu’il servait aux empoisonnements. Dans une de ses comédies, l’auteur dramatique Montfleujry fait dire à un des personnages, qui montre un petit sachet : « Voilà de quoi faire plus d’un héritier ! »
Dans le vulgaire c’était une opinion admise, et U faut dire aussi que de savants médecins, entre autres Portal et Foderé, entretenaient cette erreur.
Ce fut alors que Chaussier, pour dissiper la prévention qu’on éprouvait contre le verre, raconta qu’une jeune dame avait, dans un accès de désespoir, réduit en poudre un verre de cristal et l’avait avalé sans autre dommage. 11 avait traversé l’estomac et l’intestin sans y produire le plus léger désordre.
Ce n’était là qu’un cas isolé, une observation assez malaisée à contrôler. On ne pouvait lever les doutes qu’en recourant à la méthode expérimentale. Un médecin de Caen, le docteur Le Sauvage, commença des expériences sur les animaux, qu’il soumit aux épreuves suivantes :
Le 4 octobre 1808, il prit un chat adulte de grande taille et lui fit manger, dans une crêpe, un décagramme de verre, réduit en poudre grossière : l’innocent animal digéra à merveille et joua comme à son ordinaire. Huit jours plus tard, on lui servit le même mets : il n’en témoigna aucun déplaisir. On le sacrifia, et à l’autopsie, on constata le parfait état de l’estomac et des intestins, qui ne portaient aucune trace de la moindre inflammation ou altération.
Un second chat, cinq à six chiens, se comportèrent . de la même façon, et une commission de docteurs, dont faisaient partie Laënnec, Dupuytren, Duméril, furent appelés à constater ces faits, que leur étrangeté avait rendus suspects. Six rats surmulots fournirent les mêmes résultats.
LE GOUT
M. Le Sauvage voulut, à son tour, tenter l’expérience sur lui-même, afin de dissiper toutes les préventions. Le 8 mars 1809, il avala, en présence de Cayol, son confrère, et de plusieurs élèves de la Charité, des fragments de verre, d’une forme irrégulière et plus ou moins aiguë. Le lendemain, il renouvela son expérience de la veille, en présence du professeur Lallemand. Ses fonctions n’en furent aucunement troublées.
Il y a quelques années, cette question était de nouveau soulevée, dans une revue scientifique estimée, et de nouveaux faits furent apportés à l’appui de l'innocuité du verre. Un employé de magasin avait souvent, au dire de son patron, mangé entièrement des morceaux de verre à vitre. Avant fait un pari, il avait absorbé toute la partie mince d'un verre à boire, dit mousseline, sauf le pied. Un autre jour, il avait mangé « une lampe à incandescence brûlée » devant ses camarades d’atelier.
Un de nos confrères, pharmacien à Paris, M. Br ^ Ain ville , écrivait naguère à La Nature :
Un certain nombre de mes amis et moi avons assisté à diverses reprises à un repas qui consistait à manger du verre. L’opérateur, étant l’un de nous, n’avait aucune espèce de raison de nous tromper ; nous l’avons vu plus de dix fois prendre un verre à madère et, en trois ou quatre bouchées, le réduire en miettes, ayant au plus la grosseur des grains de sucre cristallisé. Un verre à liqueur ou un verre mince, dit mousseline , étaient dévorés en un clin d’œil,
LES CURIOSITÉS DE LA MÉDECINE
11 y a, vraiment, des œsophages et des estomacs complaisants.
On voit tous les jours des femmes enceintes rejeter les mets les plus légers, même les boissons, et digérer avec une facilité étonnante les aliments les plus lourds, tels que le jambon et le pâté de foie gras. D’autres femmes, chez lesquelles l’appétit est non seulement capricieux, mais dépravé, se nourrissent d’aliments inusités et même de substances dégoûtantes. On trouve dans les auteurs des cas de ce genre.
Baudelocque racontait, dans ses leçons, avoir connu des femmes dont les unes aimaient passionnément le marc de café, d’autres le charbon, quelques-unes la cire à cacheter ou le poisson cru volé ; d’autres, enfin, du foin arraché à une voiture au moment où elle passait dans la rue.
Une lille avouait à Sauvages, qu’elle mangeait avec un plaisir infini la croûte, qui s’attache aux latrines.
Zacutus Lusitantjs a connu une femme enceinte qui, ayant par mégarde goûté ses excréments, en ht par la suite sa nourriture favorite, au point qu’elle ne pouvait s’en passer sans être malade.
On lit, dans les « Transactions philosophiques », l’histoire d’une femme qui, dégoûtée de tous les aliments, s’introduisait le canon d’un soufflet dans la bouche, faisait manœuvrer elle-même l'instrument, et avalait à longs traits et avec délices l’air qui en sortait.
LE GOUT
Concluons, avec le D1 2 Noirot (i), qu’ (( il faut, en général, composer avec les caprices de l’estomac, quand ils n’ont rien de trop déraisonnable et que leur .satisfaction ne peut causer aucun préjudice à la santé ».
Antipathies bizarres et dépravations singulières. *
Les dépravations du goût peuvent se manifester sous les formes les plus variées, les plus inattendues. Mais à dénombrer toutes les bizarreries, toutes les perversions de l’appareil gustatif, un volume entier pourrait être consacré. Ce n’est pas la curiosité seule qui trouve son compte à l’étude de telles questions, mais encore la psychologie pathologique, dans ce qu’elle a de plus mystérieux et de moins connu.
La répugnance pour certains mets, le penchant immodéré pour tels autres, peuvent, en effet, le plus souvent trouver leur explication dans une sorte d’auto-suggestion, qu’un traitement moral bien conduit arrive à surmonter.
Cette répugnance est souvent instinctive, irraisonnée ; quelquefois, elle survient à la suite d’une indigestion ; d’autres fois, elle ne reconnaît aucune cause déterminée (2).
(1) Callipédie, 127 et s.
(2) Boyle parle d’une dame qui avait une grande aversion pour le miel : croyant qu’il entrait beaucoup de fantaisie dans cette aversion, son médecin fit mettre un peu de miel dans un emplâtre, qu’il fit appliquer au pied de la dame; il s’en repentit bientôt, en voyant le dérangement fâcheux que l’emplâtre avait produit, et que l’on ne fit cesser qu’en l’ôtant.
IOO
LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE
On a, parfois, noté une transmission héréditaire aux membres d’une même famille et Prosper Lucas, dans son Traité de l'hérédité, a cité quelques exemples de dégoûts se manifestant héréditairement. N’était-ce pas simplement Limitation, ce qui équivaut à dire la suggestion, qui était en cause plutôt que l’hérédité ? Il est difficile de se prononcer en toute assurance, mais l’hypothèse est acceptable.
Quoi qu’il en soit de ces théories, il n’est pas moins vrai que nombre de personnes éprouvent une répugnance invincible pour des aliments que l’on s’accorde généralement à trouver d’un goût plutôt agréable. On peut citer à cet égard des exemples historiques.
L’abbé de Villedieu ne s’était nourri jusqu’à 3o ans que de légumes et d’œufs ; il avait toujours montré pour la viande une répulsion marquée. Un jour, pressé par son entourage, il se décide à en manger ; une fièvre cérébrale survient, et il meurt presque aussitôt.
Le roi de Pologne, Jagellon, prenait la fuite à la vue d’une simple pomme.
Croirait-on que le porc, le cochon, pour l’appeler par son nom, ait des ennemis jurés, en dehors des Juifs et des Mahométans, qui s’en privent pour obéir à leurs rites P L’histoire suivante prouve que les « habillés de soie » ne comptent pas que des amis.
Bussy-Rabutin rapporte, dans ses Mémoires, qu’il
LE GOUT
IOI
avait un jour à dîner, au Temple, dont son oncle était Grand-Prieur, cinq ou six amis, tous fort illustres par les charges et la naissance : les maréchaux d’ÂLBHET et de Clebambaut, le marquis de Montglas, etc. D’Albret s’était mis à leur faire un conte avec sa verve ordinaire, quand, arrivé au moment pathétique, sa voix s’altère, sa face pâlit... Personne ne s’était aperçu de rien, à part Glérambaut, qui se mit à crier au maître d’hôtel d’enlever promptement le marcassin qu’il venait d’apporter, et de lui ôter la tête. Cette exécution faite, le maréchal retrouva le fil de son histoire... et la gaieté qui l’avait un instant abandonné.
C’était pour le levraut que Bernard de Nogaret, duc d’EpERNON, Colonel-général de l’infanterie, et le grand astronome Tycho-Brahé, manifestaient une aversion que rien ne pouvait vaincre.
Zimmermann a relaté l’observation d’une dame de ses amies, qui tremblait au contact de la peau ve¬
loutée d’une pêche.
Le prince de Condé, le père de l’infortuné duc d’Enghien, ne pouvait manger aucun fruit.
L’illuminé Jérôme Cardan éprouvait une véritable antipathie pour les œufs.
Mme de Lamballe ressentait une horreur inexplicable pour le homard (i).
Juxot, duc d’Âbrantès, qui était un mangeur d’huîtres émérite, jetait brusquement sa serviette, si l’on servait des escargots.
La Malibran ne pouvait supporter la vue de l’innocente carpe, « à qui on ne peut guère pour¬
ri) Cf. noire Princesse de Lamballe intime.
LES CURIOSITES DE LA MEDECINE
tant reprocher que ses arêtes », comme on l’a dit assez spirituellement (i).
Le saumon lui-même n’a pas échappé à cet outrage immérité. Au repas que donnait Abel Servien, le célèbre ministre d'Etat, après le service solennel pour la mort de sa femme, dans une salle de l’oratoire de Saumur, la duchesse de Brissac tomba en pâmoison et se trouva si mal qu’on dut la transporter dans une autre pièce. Connaissant son aversion pour le saumon, on n’en avait pas servi à sa table, mais il y en avait à une table voisine, et, malgré la distance, le danger n’avait pas été conjuré.
Le philosophe Erasme, bien que né à Rotterdam, pays poissonneux, éprouvait pour le poisson un tel dégoût, « qu’il n’en pouvait même sentir sans avoir la fièvre ».
Une des aberrations du goût les plus fréquentes est le dégoût des végétaux comestibles. On a souvent rapporté que Jules-César Sgaliger pâlissait devant une botte de cresson ; tandis que son père, Joseph Scaliger, éprouvait le même sentiment pour le lait, ayant cela de commun avec le fameux médecin et astrologue Pierre d’ABANo.
(i) On raconte que Mlle Nilsson éprouvait le même sentiment de répulsion pour la boisson obère à Voltaire, le café. Une tasse de moka la mettait en fuite. Quant à la Patti, un plat de fraises lui donnait des crises de nerfs. Invitée chez la princesse de Metternich, qui avait fait venir des fraises de Nice à son intention, la Patti voulut faire une effort héroïque et en manger une. Elle eut à peine porlé le fruit à sa bouche, qu’elle fut prise d’une crise de nerfs, et faillit perdre connaissance.
LE GOUT
IOO
La princesse Julie, Lune des filles du roi de Naples Frédéric, ne pouvait absorber le moindre morceau de viande sans être gravement incommodée.
Chateaubriand s’éloignait quand il apercevait une boucherie. Il ne se doutait pas qu’on baptiserait un jour de son nom un beefsteack savoureux.
Le peintre Gérard passait loin de tonte charcuterie.
On a conté que le physicien cLApono ne pouvait supporter l’odeur du fromage (i), et que le duc de Vendôme ne pouvait même en tolérer la vue.
Quand on présentait à la duchesse de Berry un camembert ou un brie, du brie principalement, elle était près de tomber en syncope.
George Sand n’éprouvait que du malaise en face de la poide au pot que le bon Henri IV rêvait de faire donner à chacun de ses sujets ; mais Rachel était saisie de peur, si une brochette de grenouilles figurait sur le menu.
Alfred de Musset se levait de table, si on servait de l’anguille.
(T) (( Tout le monde a observé l’effet troublant de certaines odeurs sur certaines personnes, odeurs tout à fait inoffensives pour d’autres. Boyle dit que, de son temps, beaucoup de médecins évitaient de donner des drogues à des enfants, ayant constaté que des remèdes absorbés par la peau ou qu’ils faisaient respirer suffisaient. Les homéopathes, d’ailleurs, se servent quelquefois aujourd’hui de ces moyens-là. Charles Bell a dit que M. F., 1 îomme bien connu, n’avait qu’à se tenir un vieux livre sous le nez, pour éprouver tous les effets d’un cathartique. Elisabeth Okey était oppressée des sensations les plus pénibles aux côtés d’une personne dont la santé déclinait. Quand ces sensations atteignaient une certaine intensité, le 1 )r Elliotson observait que le malade mourait invariablement. » Les côtés obscurs de la nature, par Mrs Crowe, 4q5.
LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE
Frédérick Lemaître fermait les yeux devant une tête de veau.
Le sculpteur Carpeaux était pris de frisson devant un buisson d’écrevisses.
Le Dr Thomas Capellini raconte qu’une dame qui ne pouvait, disait-elle, souffrir l’odeur, de la rose, se trouva mal, en recevant la visite d’une de ses amies qui en portait une, et pourtant cette fatale fleur n’était qu’artificielle.
Il n’existe nulle part autant de prévention à cet égard qu’en Italie. On y croit généralement que les parfums sont funestes aux nouvelles accouchées, et malheur à l'imprudent qui s’oublierait sur ce point !
Citons encore quelques exemples d’antipathie. Le docteur Petit racontait, dans ses leçons, qu’une dame se trouvait mal toutes les fois qu’un chat était dans son appartement, même à son insu (i).
On m’a assuré, écrit Marc (2), que l’odeur du lièvre faisait évanouir Mlle Contât. Si le fait est vrai, cette célèbre actrice aurait présenté la même -particularité d’idiosyncrasie que le duc d’EpERNON (3).
Nous avons dit que, quelquefois, ces antipathies sont héréditaires : ainsi Sciiook, auteur d’un traité
(1) Portal, Anat. Méd., in-4, t. IV, i53. On dit la même chose de Stanislas, roi de Pologne et duc de Lorraine.
(2) Dict. des Sciences médicales, t. XXXIII, 5oo.
(3) Esprit des journaux.
LE GOUT
IOO
De aversione casei, était d’une famille dont presque tous les membres ne pouvaient supporter l’odeur du fromage.
Dans d’autres cas, res antipathies sont manifestement accidentelles : un officier, qui avait été trépané pour une fracture du crâne, s’étant fait apporter près de lui, pendant sa maladie, des fleurs d'œillets, tomba en syncope par leur influence, et éprouva constamment depuis le même effet, quoiqu'il eût été parfaitement guéri (i).
Dans son Traité des maladies nerveuses , Whyt parle d'une femme à laquelle le tabac répugnait, dès qu’elle avait conçu ; mais aussitôt après l’accouchement, cette aversion se changeait en appétence.
On a vu également l’odeur des fleurs de plusieurs magnoliers avoir une action très prononcée sur le système nerveux ; celle des fleurs du Magnolia tripetala , par exemple, occasionner souvent des nausées ; et celle des roses du Magnolia glauca, selon le docteur Barton, être assez stimulante pour aggraver le paroxysme d’un accès de fièvre et la douleur d’une attaque de goutte inflammatoire (2).
Rosen parle d’une femme qui avait contracté de violents maux de tête, pour avoir pris l’habitude de coucher sur uni lit de roses éparpillées.
(1) Cloquet, Osphrésiologie.
(2) A. Pyr. de Candolle, Essai sur les propriétés médicales des plantes, comparées avec leurs formes extérieures, etc., 2e éd. ; Paris, 181G, in-8°, 75.
Iü6 LES CURIOSITÉS DE LA MEDECINE
Une des parentes de Scaliger (i) tombait en syncope à la vue d’un lys, et pensait qu’elle succomberait bientôt, si elle s’obstinait à en sentir l’odeur.
On a vu des personnes être asphyxiées par les émanations du safran (2) ; et, dans les pays où il se récolte en abondance, souvent les animaux qui sont chargés de le transporter tombent engourdis.
Schneider a connu une femme qui, aimant les autres odeurs, se trouvait mal en respirant celle des fleurs de l’oranger (3). Mais des particularités semblables, et d’autres de même espèce, trouveront mieux leur place dans le chapitre de l’odorat.
(1) Exercit., i4a, paragr. 2.
(2) J. Schengkius, ]. c., lib. 7 ; . P. Borelli, Observât, méd. physic ., cent. 4, obs. 35.
(3) Extrait de V Osphrésiologie, de Cloquet.