‹ Les cinquante francs de JeannetteChapitre 10 sur 39 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Caractères communs.

J j E tems était biaimenx , et le froid piquant , quoiqu'on fût sur la fin de Mars. Toute la nature semblait se conformer à la douleur de la pauvre Jeannette. Ce n'était pas qu'elle connût l'envie , la jalousie , toutes ces passions basses qui n'entrent jamais dans une belle ame 5 mais sa bienfaitrice qu'elle aimait tant ^ qu'elle avait nommée si long-tems sa mère , sa bonne mère ! madame d'Eranville n'était plus que sa supérieure : Jeannette devait la nommer sa maîtresse , et l'idée de la servitude était bien dure pour elle qui avait été élevée dans la grandeur, pour un autre état. Tout était changé pour Jeannette : elle sentait qu'elle n'était plus qu'une pauvre lille des Enfans-Trou-

rh , élevée par charité , et qui devait ^par ses services j reconnaître les bontés qu'on avait pour elle. Elle n'accusait ni M. d'Eranville , ni Rosalie : elle n'accusait personne 5 mais elle était triste , et ne se plaisait jjIus qu'avec la sœur Emilie f à qui elle pouvait au moins confier ses plus secrètes pensées. La sœur Emilie n'était pas là près d'elle : il y avait toute apparence que cette bonne religieuse, qui sortait rarement , avec peine , et qui avait très-peu de tems à elle , trouvât celui d'aller à près de deux lieues pour virsiter celle qu'elle apelait toujours son bijou.

Jeannette faisait toutes ces réflexions, seule dans la voiture , entourée d'étoffesdiverses qu'elle devait employer en meubles 5 et sentant qu'elle n'était plus maintenant qu'une fille de service.

Elle arriva ainsi à Bagneux , où elle descendit dans la maison de campagne

qui allait devenir son séjour. La femme

du concierge était une bavarde j jalouse,

envieuse et méchante à l'excès. Les sut

talternes remarquent aisément la dose de soins , d'égards qu'on a pour ceux qu'ils jalousent , et ils règlent toujours là-dessus leur conduite. Madame Dupré , c'était le nom de cette concierge , connaissait la naissance de Jeannette , et sur-tout elle avait distingué la froideur que madame d'Eranville lui témoignait depuis plusieurs années 5 c'en était assez pour que la Dupré piut un ton avec elle. Ah , vous voilà , Jeannette ? dit-elle d'un petit air avantageux 5 soyez lahien-venue. Vous allez demeurer ici , j'en suis charmée 5 car j'ai besoin de quelqu'un qui m'aide , et madame m'a lait l'honneur de m'écrire que je pourrais disposer de vous en tout ce qu'il me plairait vous ordonner. Il y a de la besogne ici j mon enfant : dame j ce n'est pas comme à Paris y où

(86) vous n'aviez rien à faire du matin au soir qu'à vous parer , qu'à vous mirer : ici , nous n'avons pas le tenis de tout cela , il faut prendre l'intérêt de nos maîtres j et quand on veut bien les servir y on trouve toiijours de l'ouvrage. Ha ha ! c'est que madame me connaît bien pour être fidèle et laborieuse 5 elle ne m'aurait pas donné sa confiance sans cela.

Jeannette regarda cette femme , et n'eut pas la force de lui répondre j tant elle était indignée de ses expressions. La Dupré continua : Que savez-vous faire?

pas grand'cliose , n'est-ce pas ? Je vous montrerai j moi : j'ai tout plein de petits talens qui pourront vous être utiles 5 ef si vous êtes douce , docile j vous verrez que nous vivrons toujours comme deux bonnes amies. — Madame , je n'ai pas l'orgueil d'ambitionner le titre de votre amie. — \ous la deviendrez , Jeannette 5 ouij ma petite j je sens que tu la devicn-

àrcis. » . . Dupré? ( elle appelle son mari ) tiens , reconnais- tu cette petite Jeannette fine tu as vue si jeune à Paris? Il n'y va presque jamais j lui , mon ange : c'est toujours moi qui vas cliez monsieur et madame quand ils mandent qiielqii'un d'ici. Mais regarde-la donc , Dupré ? Elle est grandie 5 n'est-ce pas ? Dame ! ce n'est plus cette morveuse qui criait dans Notre- Dame : Pauvres petits enfans - trouvés ! nous prierons bien le bon Dieu pour vous I Qu'elle était gentille aloré!

Jeannette ne put s'empêcher d'ajouter en soupirant : Et heureuse ! — Heui'euse y i-eprit la Dupré ! Que te nianque-t-il , mon enfant? Je crois en vérité. que monsieur et madame ont heaucoup fait pour toi : mais ils sont comme cela y hons , oh, bons!... Ha ça, nous perdons le tems à babiller -j il faut ranger tout cela. Dupré? ehj Dupré? viens donc nous aider,

Dupré s'avança : c'était une espèce de

(88) lourdaud f|ui ne savait rien dire d'oblt géant , et qui se laissait mener par sa femme , qu'il legardait comme un grand génie. On débarrassa tous les objets qui étaient dans la voiture ^ et Picard ^ qui avait amené Jeannette ^ repaitlt pour Paris , après avoir souhaité une bonne santé à notre héroïne.

La Dupré qui faisait la maîtresse , et voulait j dès l'origine du séjour de Jeannette dans la maison , la maîtriser pour l'empêcher de s'emparer de l'autorité qu'elle y exerçait j la Dupré lui assigna un petit logement très - élToit ^ dans une mansarde , et non loin des chambres des aixtres domestiques. Jeannette s'y confina dans l'après-midi 5 et là j seule, sans témoins j elle laissa échapper un torrent de larmes. O ma maîtresse ! s'écria-t-elle dans son désespoir , ô femme estimable et adorée ! il est donc trop vrai que j'ai perdu ton cœur , que tu m'as re-

tiré tout-à-fait ta tendiesse ! Quels sont mes torts? daigne me les remontrer. Je brûle de les expier à tes pieds, quels qu'ils soient, ces torts dont je ne puis me rendre raison ! . . . . Rosalie ! bonne et sensible Rosalie ! avez - vous pu éloigner de vous un enfant que vous chérissiez tant autrefois? avez -vous pu la bannir , l'exposer aux duretés , aux insultes des méchans ? Pauvre Jeannette ! voilà l'effet de la fatalité qui a pi'ésidé à ma naissance. Si j'avais des parens ! . . . Ah ! des parens valent toujours mieux que des étrangers... Mon père , ma mère , où sont-ils , où se cachent-ils dans le monde? Qui me les découvrira ? qui me jetera dans leurs bras paternels? . . . Fille de la débauche , de l'indigence , ou peut-être d'vin amour malheureux , je dois tout à la commisération des hommes : oh ! comme ils vendent cher leurs bienfaits à des cœvurs dé-

(9°) licats sur -tout ! . . . Elevée chez madame

J'Eranville , comme un pauvre enfanttrouvé j habituée à des travaux serviles et rudes , je me serais fait à ce sort rigoureux sans doute j mais propre à ma situation ! . . . Non : on m'élève comme l'enfant de la maison , on m'accable de caresses j on commence à me donner des talens j puis j plus rien ! Plus de talens , plus de caresses , le froid de l'humiliante pitié .... Quel état !

Heureusement pour Jeannette , qui déjà jetait les yeux sur la simplicité de sa chambre et de son ameublement , sa croisée donnait sur la campagne , sur Paris même qu'on voyait au loin : elle se mit à sa fenêtre ^ et l'aspect de la natui'e, en nourrissant sa mélancolie j la i-endit plus supportable. Elle aperçut dans le potager Joseph , le fils du jardinier^ que sa mère embrassait pour qvielque léger

service qu'il venait de lui rendre. Heureux Joseph ! s'écria Jeannette , tu as une mère ! . . . et moi ....

Elle se remit à pleurer jusqu'à ce que la voix de la Dupré , qui l'appela , la tira de sa rêverie : elle se hâta d'essuyer ses yeux rouges , et elle descendit trouver cette femme, qui n'était pas propre à la consoler, ni à lui plaire. Que faisais -tu donc là- haut? lui dit la Dupré, qui , comme on l'a déjà vu , se donnait les tons de la tutoyer. Tu dormais peutêtre ? Est-ce que tu crois que tu auras le tems de cela , ici ?.. . Allons , allons , à l'ouvrage, mademoiselle, à l'ouvi^age ?

Jeannette , douce et timide , fit ce que cette femme lui prescrivit : et ce fut de cette manière qu'elle passa plusieurs années dans cette maison , sans y voir venir aucun de ses bienfaiteurs , malgré le heau projet qu'' avait formé madame d'Eranville d'aller y passer l'été avec sa

(90 fille. Jeannette et la Dupré préparèrent

en vain la maison pour y recevoir lus maîtres : personne ne vint, et Jeannette n'eut pas même la douceur Je les voir à Paris. La Dupré eut soin de l'empêclier d'y aller. C'était elle qui s'y rendait lorsqu'il y avait quelques commissions à faire 5 et monsieur , ainsi que madame d'Eranville, parurent oublier tout-à-fait leur ancienne protégée. Pour le mari j il était moins coupable 5 car il lui était survenu des affaires majeures qui prenaient tout son temsj mais en vérité madame d'Jiranville n'était pas excusable , quelque tendresse qu'elle eût pour sa fille , de négliger ainsi celle à qui elle avait promis le bonheur , et à la face du ciel encore 5 ce qui devenait un devoir pour une femme livrée , comme elle l'était , à la plus ridicule dévotion. Mais Rosalie était mère , et jalouse de Jeannette que tout le monde louait trop incon-

(93) siclérément devant elle. Rosalie voulait que Cécile brillât seule 5 et l'absence de Jeannette satisfaisant sa vanité , elle n'éà tait pas fâchée intérieurement de ce que la Dupré j qui entrait dans ses projets sans les connaître , vînt seule à Paris , et laissât y reléguée dans sa triste campagne , Jeannette , qui d'ailleui'S ne manquait de rien. Rosalie élevait sa fille dans la grandeur la plus fastueuse , et ne s'attachait uniquement qu'à la culture de son esprit et de ses talens.

Cependant d'Eranville était occupé par un procès ruineux. Un frère à lui , qu'il "n'avait jamais connu, dont il ignorait même l'existence , ayant perdu fort jeune ses parens, était revenu des îles j et revendiquait la moitié de l'héritage de ses pères. Ses titres étaient en l'ègle : il plaida , gagna sa cause , et d'Eranville fut contraint à lui restituer la moitié de sa fortune , même de l'héritage de l'oncle

Durand , auquel ce frère avait autant de droits que lui. C'était là le commencement des malheurs de d'Eran ville : on verra bientôt qu'il devait lui en arriver de plus douloureux.

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