CHAPITRE VII
Joli avancement l
A^/'Eranti LLE 5 dont la fortiuie était diminuée de moitié , fut obligé de vendre sa maison de Bagneux. L'on croiiait que Jeannette dut alors revenir à Paris ; point du tout. Rosalie, qui s'était habituée à son absence , lui ordonna de se rendre sur-le-champ à une petite ferme qu'elle possédait , avec une habitation de plaisance , dans les environs de Meudon, sur les hauteurs de Sève. Jeannette obéit sans murmure 5 et , sans passer même par Paris , elle se rendit à cette ferme , nommée la Bergerie , où elle trouva au moins , dans le fermier , sa femme et sou fils , des gens plus honnêtes , plus doux que la Dupré et son mari. Jeannette
( 9« ) était là pour avoir Pœil sur tout. ( Il
fallait bien un prétexte pour l'y reléguer), €t cette espèce d'inspection lui donnant du ^oids sur le fermier y elle en reçut plus d'égards , et vécut plus heureuse pendant plusieurs années.
Cependant madame d'Eranville avait formé un projet pour ce qu'elle appelait l'avancement de Jeannette. Le fermier de la Bergerie était un homme âgé 5 sa femme était infirme 5 mais ils avaient un fils f nommé Richard , qui était un grand garçon plein de force et d'activité. Il avait vingt- cinq ans, Jeannette en" avait vingt- deux. Madame d'Eranville songeait à les marier tous deux, et à donner une petite rente au père Richard , afin qu'il laissât sa ferme aux jeunes gens. Rosalie avait fait consentir son faible époux à cet arrangement. Le père Richard et sa femme regardaient ce mariage comme un bonheur pour eux. Leur . ' fils
(97) fils le savait , et Jeannette était la seul»
qui ignorât tous ces beaux projets.
Elle remarquait bien, que, depuis quelques mois, le jeune Richard était plus empressé , plus galant auprès d'elle j mais elle n'en devinait pas le motif. Un jour , elle reçut une lettre qui la prévenait de se rendre à Paris , pour y dîner avec M. et madame d'Eranville. Dîner avec eux ! C'était une faveur que Jeannette n'avait pas obtenue depuis bien longtems. Jeannette , qui chérissait ses bienfaiteurs j sentit son cœur battre délicieusement. Elle se para de ses plus frais ajustemenSj et aii jour indiqué, elle parlit pour Paris. Jeannette , en enti'ant à riiôtel d'Eranville , fut bien agréablement surprise, quand elle s'y vit recevoir par une jeune personne chai'mante , quij loin de lui témoigner de la hauteur , lui sauta au col en l'appelant sa bonne amie 1 C'était Cécile. Cécile était
(98) grande , formée : elle avait seize ans 5 et tous les charmes de cet âge , comme ceux de la beauté , étaient répandus sur son extérieur, qui était des plus séduisaus. Eh quoi ! lui dit Jeannette émue jusqu'aux larmes , mademoiselle a la bonté de me reconnaître ? — Me crois - tu donc assez ingrate , ma lionne Jeannette , pour ou^ blier l'amie de mon enfance, la compagne de mes jeux et de mes innocens plaisirs! Jamais, Jeannette, jamais je n'oublierai mon amie.
Et Cécile l'embrassa de nouveau.
Une semblable effusion était un bonheur inoui pour la sensible Jeannette : sa reconnaissance fut si vive, qu'elle lui arracha des larmes, que la bonne Cécile s' einpressa d'essuyer. Madame d'Eranville entra dans ce moment. Qu'est - ce que c'est donc , dit-elle étonnée , que ces yeux rouges que je vous vois à toutes deux ? — Ah j maman! il y a si long-tems que
( 99 ) je n'ai VU Jeannette ! . . . . — C'est votre
faute j ma fille ^ répondit niaclanie cl'Eranville un peu piquée : il fallait aller la voir à Bagneux , à la Bergerie : puisque vous l'aimez tant , il fallait aller y vivre avec elle. — Maman , pardon 5 je ne pense pas t' avoir déplu en témoignant de Pamitié à celle que dès mon enfance tu me prescrivis de chérir comme une seconde sœur. — Qui vous dit ^ mademoiselle , que vous m'avez déplu ? Croyezvous que je n'aime pas autant que a'ous cette bonne fille ? Mais je ne pleure pas j moi, là, comme une imbécillè.
Jeannette ne disait rien pendant cette petite scène : elle souffrait moins pour elle que pour l'expansive Cécile , à qui l'on faisait un reproche si dur devant elle. Jeannette n'en voulut point à sa bienfaitrice : elle se dit seulement au fond de son cœur : L'absence m'a-t-elle^ donné de nouveaux torts ?
M. d'Eraiiville parut fi'appéj en re- Toyant Jeannette , des charmes que l'âge avait répandvis sur toute sa personne : il lui en fit même, tout haut, un compliment qui déplut beaucoup à son épouafe.
On dîna assez tristement : d'Eranvilre était soucieux 5 et Ilosalie , qui comptait la cinqtiantaine , était devenue froide y composée , ce qtii n'échappa point à la sagacité de Jeannette. Au dessert, madame d'Eranville prit im ton sérieux qui annonçait bien la gravité et l'ennui du sujet qu'elle allait traiter. Jeannette, ditelle à notre héroïne y si je vous ai mandée ici aujourd'hui , c'est pour vous faire part d'un projet que monsieur et moi nous avons formé poux votre bonheur, et qui , mieux que mes discours , prouvera à ma iille que nous vous aimons autant que qui que ce soit , et que nous avons su vous aimer avant elle. Ecoutez-moi ?
Jeannette baise la main de sa bien-
( 101 ) fkitnce, et celle -ci continue : Vous vous
rappelez , Jeannette , à quelle époque Dieu vous envoya vers nous , pauvre orpheline , et nous prescrivit le devoir de vous retirer de son temple pour vous élever avec tous les soins maternels? Vous n'aviez alors que quatre ans , Jeannette : nous étions privés de la douceur d'être pères , et votre adoption nous donna cette douce illusion jusqu'au moment où Dieu, touché sans doute de mes pi'ières ferventes j m'accorda le bonheur de donner le jour à Cécile. Dès ce moment , je vous l'avouerai j dût -on m'en blâmer, toutes nies affections se tournèrent vers ce fruit tant désiré de l'hymen et de l'amour. Je l'aimai tant , qu'en vous laissant près d'elle une place diins mon cœur, c'est une véritable obligation que vous devez
m'avoir Ne m'interrompez pas ?
Cécile devenant , de droit , notre héritière naturelle^ je sentis <jue j'avais fiiit virio
iaute en voiis Joimant le goiit du luxe ^ de la parure, et sur -tout des talens qui n'appartiennent qu'au grand mande , et qui vous dévenaient inutiles dans l'état que le ciel vous assignait désormais. Je revins sur mes pas, il en était encore tems, et je ne \ous donnai plus que l'éducation nécessaire à une femme privée de naissance, de fortune, appelée seulement à un état d'ouvrier dans la société. J'ai réussi à faire de vous une personne trèsintéressante , et telle que je la desirais dans l'état que je vous destinais. Diverses circonstances m'ont empêchée de vous établir plvitôt 5 mais vous avez vingt-deux ans t c'est déjà trop pour une fille , c'est Page qu'il faut pour une bonne ménagère. Je vous marie donc , et je vous donne douze cents livres de dot. Vous voyez que je remplis mes eng^igcmens envers le ciel et vous ?
Jeannette rougit à cette proposition ^
(io3) €t sentit ses forces Tabandonner. Ce n'était pas que Jeannette eAt une passion dans le cœur : elle n'aimait personne d'amour 5 mais toujours triste, sombre, mélancolique, elle n"' avait aucun goût pour le mariage. La solitude et la liberté, toilà ce qu'elle chérissait. Elle baissa donc les yeux, et ne répondit point.
Vous gardez le silence , Jeannette? lui dit madame d'Eranville étonnée. Vous ne me demandez pas quel est l'homme que j'ai choisi pour l'associer à votre sort ? . . . — Quel qu'il soit , madame , balbutia Jeannette , je ne doute point que TOtre choix ne soit dicté par la pi-udence et la raison. — A coup sûr , il l'est, mon enfant. Tu connais le jeune Richard?...
— Richard , madame ? — Oui , mon enfant. C'est lui que je te donne : il est bien fait et très - aimable ! ... C'est un bon travailleur 5 cela n'a point de défauts; il t'aime , je le sais: son père se retire ;
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je vous tlonne la gestion de ma ferme , et vous voilà lieui'eux .... Hem ? tu ne tlis mot ? Vous ne répondez point. Jeannette ? vous Laissez les yeux , et je m'aperçois qu'une rougeur subite couvre votre fi'ont ! D'où vient cette rougeur y Jeannette ? De plaisir sans doute ? car je n'ose supposer qu'elle naisse de l'orgueil Je n'ai pas besoin de vous rappeler ce que vous fûtes, ce qvie vous êtes j et je crois que vous sentez aussi bien que moi , qu'il vous est impossible d'aspirer à un parti plus élevé que celui qu'on vous propose ? . . .
Jeannette se lève : madama d'Eranvilla lui dit : Oti allez- vous? — Me jeter à vos pieds , s'écrie la pauvre Jeannette eu fondant en larmes et en s'y précipitant en effet. Oui, madame, je veux les arroser de mes pleurs , ces pieds que j'embrasse l Daignez croire , o ma généreuse bienfaitrice j qu'il n'entre aucun motif de vanitti
(io5) dans le refiis que j'ose faire de cette dernière preuve de votre tendi'esse pour moi ! Est-ce à une pauvre enfant - trouvée à calculer les rangs? à Dieu ne plaise que j'aie cet amour - propre ! Richard est un honnête homme 5 il me fait sans doute trop d'honneur en me recherchant : mais le mariage est trop loin de ma pensée pour accepter sa main : laissez - moi , madame , vous consacrer mes jours , ma liherté , tout mon être ! que je sois sans cesse près de vous , dévouée à vos moindres ordres , et mon sort sera trop heureux. — Qu'est - ce que cela veut dire , Jeannette ? aimeriez - vous quelqu'un ? — Oui, madame, oui, j'aime, j'adore un être céleste , une créature angélique , qui a pris soin de mon enfance abandonnée , qui m'a retirée du gouffre de l'indigence , pour me recevoir dans ses bras maternels : voilà le seul être que j'aime y la sevile personne à laquelle je
( io6) consacre mon existence : elle a tout mon cœur 5 jamais ce cœur ne battra pour un autre 5 il est impossible d'y remplacer son image y ni d'y placer un autre à côté de cette image sacrée ! . . . .
En disant ces mots , Jeannette baignait les mains de Rosalie des lajrmes de la reconnaissance : Rosalie attendrie , et dont la bonté fondait le caractère j laissa échapper quelques pleurs, que d'Eranville et sa fille se hâtèrent d'essuyer. Rosalie , touchée de ce dévouement, sentit tous ses projets s'évanouir : elle ne put que dire, émue , à la sensible Jeannette : Relève -toi, ma fille, relève -toi, et réponds - moi avec franchise et sincérité : est- il bien vrai que l'amour ne te parle pour qui que ce soit ? — Oh , pour personne , madame ! — - Est-il bien vrai que tu te sens pour l'hymen un éloignement.... — Irrésistible. —Tu veux vivre toujours avec nous? — Toujours, oh,
( 10? ) toujours !....— Embrasse -moi , mon
enfant 5 je ne veux point forcer ton inclination : je suis fâchée de t'avoir fait Je la peine 5 je croyais au contraire te donner une marque de mon attachement.
Cela te contrarie , n'en parlons plus.
Reste j Jeannette , reste à la ferme 5 et pour y adoucir tes ennuis, je veux t'y donner une compagne , que ton cœur sans doute ne refusera pas. C'est ma fille y c'est ma chère Cécile. — Que dites-vous, madame ! quoi , j'aurais le bonheur î . . . O mon amie !
Jeannette, dit ce mot en embrassant Cécile 5 puis elle ajouta soudain : Pardon j madame j pardon de cette liberté que .... — i.\ppelle-la ton amie , s'écria madame d'Eranville , elle l'est j je veux qu'elle le soit toujoiirs.... N'approuvestu pas, d'Eranville , ce projet pour notre tranquillité? .... L'année 1788 t'a été funeste par la perte de ton procès. L'année
( io8) 1789 qui finit , semble nous annoncer des événemens non moins fâcheux. Cette révolution qui vient de s'opérer dans toute la France , a mis Paris en combustion. Ce séjour n'est pas tranquille.
J'ai dessein d'envoyer ma fille à la ferme de la Bergerie 5 moi-même j'irai y passer quelque - tems avec elle , et , si tu fais bien , mon ami , tu viendras t'y réfugier toi-même pour laisser passer les prejniers mouvemens de l'effervescence populaire. — Ma clière , répondit d'Eran- A'ille , il ne serait ni juste , ni prudent que je quittasse Paris dans un moment où cette ville a besoin de tous ses habitans : j'y resterai , moi 5 mais j'approuve beaucoup ton projet , et j'y souscris de bon cœur. — Mon ami j si tu restes , je veillerai près de toi , je partagerai tes dangers j ou je tâcherai de les éloigner 5 mais
pour Cécile , il ne serait pas mal
— Tu as raison 5 confions Cécile aux
soins de Jeannette, qui, plus âgée qu'elle," a toute la raison en partage 5 et nous y voyons où les événeraens nous conduiront ! . . .
D'Eranville laissa échapper un soupir, comme s'il avait un pressentiment des malheurs qui l'attendaient. Son épouse et Cécile accahlèrent d'amitiés la bonne Jeannette, qui, pour la première fois depuis long-teras, retrouva les cœurs de ses bienfaiteurs , et toute la tendresse qu'ils lui avaient témoignée dans son enfance.
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