‹ Les cinquante francs de JeannetteChapitre 9 sur 39 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Exemple consolant pour bien des Epoux.

Oix mois après le départ cle Briceval , d'Eranville revenait un soir d'une mai son de campagne qu'il avait achetée près Paris , lorsqu'il fut tout étonné de voir son épouse lui sauter au cou avec des effusions plus vives qu'à l'ordinaire.

Qu'as-tu , Rosalie? lui dit-il 5 d'ovi peut venir l'excès de ta joie? As- tu reçu quelque nouvelle de notre ami , qui n'écrit point malgré sa promesse ? Sans doute tu as quelque chose d'heureux à m' annoncer ? — Oh , oui j d'heureux , mon ami , des plus heureux ! Regarde un peu la bizarrerie des événemens ! qui l'aurait dit ? qui le croirait ? — Parle , ma Ro-

(7o) salle ? S'il faut l'avouer , ta joie paraît tenir un pevi du délire. — Eh I qui n'en éprouverait pas un grand y un Lien véritable en cet heureux moment ? . . . Au bout de cpiatorze ans tout-à-l'heure do riiymen le plus fortuné , nous désespérions d'en obtenir un gage 5 eh bien , mon ami , il ne faut jamais jurer de rien! — Qu'entends - je ? tu serais enceinte ? — Eh oui j mon ami y voilà le mystère 5 je suis enceinte , oh ! de plus de trois mois, j'en svils certaine. Je vais être mère , d'Eranville ! tu seras père ! conçois-tu tout l'excès de notre félicité ? •— O ma Rosalie ! combien tu vas me devenir plus précieuse encore ! Le voilà donc ce bien inestimable après lequel nous avons tant soupiré ! et c'est après qua.torze années ! , . . Que la nature est bizarre y et combien nous lui devons de reconnaissance ! . . . Mais cet enfant adopté j cet^e petite Jeannette ! . . . Si nous

(70 avions pu prévoir ! . . . — Quoi , mon ami !

cette petite Jeannette , eh bien ^ nous la garderons 5 n'est -elle pas assez intéressante pour partager notre tendresse avec notre enfanta D'Eranville , il y aurait de l'inhumanité à rendre cette petite malheureuse j à diminuer quelque chose de nos bontés ponr elle. Il faut qu'elle soit élevée comme notre enfant... A-la-bonneheui'e , elle n'héritera pas de nos biens 5 mais nous lui en laisserons une part ^ n'est-ce pas ? Nous la marierons j nous la doterons , et nous n'oublierons jamais que c'est peut-être le bienfait de son adop^ tion qui nous a mérité cette faveur du ciel : oui , j'ai dans l'idée que Dieu a voulu nous récompenser de ce que nous avons fait pour une pauvre orpheline î D'Eranville sourit , et répondit à sa femme : Si Dieu a voulu nous récompenser, ma bonne amie, il n'a pas entendu les intérêts de sa petite protégée 5

(70 car une fois pères j qui sait si notre tendresse j notre bienveillance ne diminueront pas pour cette pauvre enfant? — Que dis-tu y d'Eranville ? peux-tu penser que

mon cœur Ah ! réponds du mien

comme je puis répondre du tien !... Jeannette sera heureuse , et cet événement n'influera que très-peu sur sa situation ici.... Mais laissons toutes ces idées qui appartiennent à l'avenir , et ne pensons qu'au bonheur qui nous arrive. Je vais être mère, ô mon ami!... D'abord, je le nourrirai 5 sois sûr qu'il ne me quittera pas, cet enfant tardif, mais bien précieux. Si ce pouvait être un garçon , Jeannette se ressentirait moins de sa naissance , et nous croirions avoir deux enfans, garçon et fille!... Ce sera un garçon , mon ami 5 j'en ai l'heureux pressentiment. — Quel qu'il soit , il nous sera bien cher, n'est-ce pas , ma Rosalie? «—Oh oui , oui , mon cher d'Eranville !...

Dès

( 73 ) Dès ce moment , Rosalie se regarcîa comme la plus heureuse des femmes. Ses traits, toute sa personne prirent im. air de satisfaction qui raffermit sa santé im peu chancelante, et elle s'occupa arec activité du soin de la plus belle , de la plus riche layette. Pauvre Jeannette ! tu commences déjà à t'apercevoir du changement que ton sort va éprouver. Presque plus de leçons de piano , moins de fêtes , d'éloges , moius de caresses î des remontrances , des grondes même assez fréquentes , et en général on s'occupe moins de toi. Pauvre Jeannette ! sans deviner ce que tout cela veut dire , tu soupires quelquefois , et ta sensibilité te fait souvent verser des larmes, les premières que tes bienfaiteurs aient arraché de tes yeux ! mais soumise , docile , reconnaissante , tu lie te plains à persomie , pas xa^nv^ à la sœur Emilie, qui vient de tems en tems te demander si tu es bien heureuse ,

(74) bien contente! — Toujours, réponds-tu, et ton petit cœur se serre , et tu cours embrasser ta mère adoptive , qui te chérit encore , mais qui , peut-être , bientôt .... Pom'suivons.

Au terme de sa grossesse , madame cVEranville , que son époux , par excès de tendi-esse , avait presque rendue esclave , dans la crainte qu'il lui arrivât quelqu' accident , mit au monde , non un garçon comme elle l'espérait, mais une jolie petite fille , qu'on nomma Cécile tl'Eranville. Je ne décrirai point les fêtes qui eurent lieu, ni les transports de joie du père , de la mère 5 il me suffira de dire que Jeannette fut écartée de ces plaisirs , et qu'à peine on pensa à elle. Elle avait alors six ans , et déjà elle était en état de réfléchir 5 mais trop bonne pour se plaindre , trop reconnaissante pour s'apercevoir même de la froideur qu'on lui témoignait , elle se réjouit , avec tout

(75) le monde , d'un événement qui faisait le

bonheur de ses bienfaiteurs. La sœur Emilie , qui vint la voir dans ce ino« ment-là , sentit le tort que la naissance de Cécile allait faire à son bijou, et elle se retira en secouant la tête.

Je passerai rapidement sur les premières années de Cécile : sa mère la nourrit j et l'on sent que cette occupation , ainsi que le juste sentiment de la tendresse maternelle j détachèrent insensiblement madame d'Ei'anville de Jeannette. Non-seulement ses piemiers talens furent négligés , mais elle devint même la petite servante de Cécile j qu'elle fat obligée de garder y de soigner , de mener promener, de faire jouer j etc. Adieu les belles robes , les belles ceintures j les beavix bonnets! Jeannette, mise simplement , comme Victoire , ne dansait plus , ne chantait plus, avait oublié ses deux airs de piano , et se rendait utile dans lît

(7M maison j où elle aidait même les domestiques. Elle avait douze ans ; Cécile en comptait six , et c'était Cécile qui était devenue à son tour le bijou y le joujou y la poupée de la maison. On la faisait chantei', danseï', et Jeannette, pendant ce tems y était occupée à des ouvrages d'aiguille pour parer l'enfant de la maison. Le caiactère de Jeannette était néanmoins toujours le même. Bonne y sensible y spirituelle y complaisante et douce 5 elle charmait tout le monde par les grâces de sa figure et les qualités de son cœur. D'Eranville savait bien l'apprécier : il l'aimait toujours j mais Rosalie était mèi'e : rien n'était beau y rien n'était pariait comme son enfant 5 et , à ses yeux y la comparaison entre Cécile et Jeannette était toujours au désavantage de celte dernière. Madame d'Eranville était fâchée avec cela de voir , dans sa maison , une autre fille qui attirait les regards y les

■( 77 ) ëioges ; qui les enlevait à sa fille , et dont

la charmante figure nuisait aux grâces

«u'elle trouvait dans celle de Cécile, Ma-

dame d'Eranville aimait cependant encore Jeannette : elle était toujours bonne et généreuse 5 mais elle était femme , faible et mère !....

Pour la petite Cécile , à six ans il était difficile de jtiger son caractère. Elle était ti"ès-jolie j et elle annonçait de l'esprit , ainsi qu'un bon cœur. Cécile ne pouvai^i j^ jj se passer de Jeannette : il n y avait qu^ ' Jeannette qui pût la faire jouer, l'amuser 5 et Jeannette , qui sentait que ce soin la rendait nécessaire j prodiguait à l'enfant mille caresses dont la mère lui savait intéi'ieuremeiit beaucoup de gré 5 ainsi agissait Jeannette , qui n'était plus l'enfant cliéri 5 elle n'était que la première femme-de-chambre de la jeune Cécile. Jeannette sentait sa position 5 mais comme elle savait , par la sœur Emilie j

(78) qu^elle n'était qu'une pauvre fille prise

aux Enlans-Trouvés , elle trouvait son sort très-lieureux , et bien au-dessus de ce <jue la fatalité de sa naissance lui i-éservait. Ainsi , à mesure qu'elle croissait en vertu , en reconnaissance pour ses bienfaiteurs y madame d'Eranville sentait dijninuer de jour en jour sa tendresse et sa Inenfaisance pour elle. Cécile avait toutes ses affections , et il faut convenir qu'elle en était dijrne : car Cécile avait des dispositions à tout : et les talens , comme les dons du cœur et de l'esprit , se développaient de jour en jour chez cette intéressante créature. ^

Cécile avoit dix ans , et Jeannette seize, lorsque madame d'B Çiiiâ ville , qui desirait que sa fille brill^t^îiiquement chez elle, lorma le projet d'en éloigner Jeannette. llosalie ne craignait que l'attachement que son mari avait pour cette aimable personne : mais comme il était liabi-

(79) tué à faire ce qu'elle voulait ^ elle ne

clouta pas de réussir encore dans cette occasion. Mon ami , dit-elle à d'Eranville, voilà Jeannette bien grande et bien adroite 5 cette jeune fille fait tout ce qu'elle veut de ses doigts : j'ai pensé qu'elle nous serait plus utile à la campagne qu'ici. Tu sais que notre maison deBagnevix est sans dessus dessous depuis le long-tems qvte nous n'y sommes allés : il faut que Jeannette nous l'arrange pour cet etc. Mon projet est d'y mener ma fille vers le mois de mai 5 et j en vérité , si l'on n'y envoyait pas quelqu'un d'avance , nous ne saurions où y mettre les pieds. J'ai acheté des tentures , des lits : Jeannette est en état de nous arranger tout cela là -bas. Qu'en dis- tu ?

D'Eranville la regarda lui moment , puis il lui dit : Te rappelles-tu ^ ma Rosalie , qu'à l'époque de ta grossesse , je te fis entrevoir qu'un jour tu te détacherais de

( 8o ) la pauvre Jeannette ? Oh ! réponds de mon cœur comme je réponds du tien , me dis-tu. . , Jamais Jeannette ne devait novis quitter l Eh bien , aujourd'hui ^ qu'as-tu à répondre à cela ? — C'est-à-dire ^ mon ami , que tu prétendais que j'élevasse Jeannette dans la grandeur , dans le luxe , dans l'oisiveté ? tu voulais que j'en lisse une demoiselle ? En vérité , à quoi servirait-il d'être mère , si l'on ne mettait une nuance entre sa fille et l'enfant d'tm étranger ? Jeannette n'a pas de biens 5 elle n'attend rien que de nos bontés 5 il fallait l'accoutumer au travail , à une honnête aisance 5 c''est ce que j'ai fait : je ne ci'ois pas avoir manqué envers elle aux lois de la délica.tesse ^ de la générosité? — Non 5 mais tu jla chasses aujourd'hui. — Est-ce la chasser que l'envoyer passer quelque tems à la campagne, à une campagne où nous irons la retrouver dans deux mois ? — Ce pxojet tiendra-t-il? — Certainement j mon ami ^

(8i ) je veux que ma fille , qui est très-délicate y passe quelqvie tems à la campagne 5 cela raffeiTuira sa santé qui nous est si chère à tous deux. Tu ne me réponds pas , d'Eranville ? cela me fait de la peine , parce que je vois que tu me supposes injuste , froide, et peut-être jalouse des perfections de Jeannette ! Au surplus j si cela ne te plaît pas j dis-le-moi : elle restera ici , à ne rien faire que se parer , se mirer du matin au soir : car elle est coquette j la clièie enfant ! N'en parlons plus , d'Eranville : c'est la première fois que tu t'opposes à ce qui me plaît 5 n'en parlons plus.

Rosalie , déconcertée , allait se x'etirer 5 d'Eranville l'arrêta par la main. Ma Rosalie y lui dit-il j tu interprètes mal mes sentimens laour toi : je t'aime , je t'estime trop pour te taxer d'injustice j encoie moins de jalousie 5 ce vice bas et vil ne peut entrer dans ton cœur. Mais je ne jn'aperçois que trop que tu n'aimes plus

(82) une enfant que tu as adoptée à la face du ciel j en lui jurant de ne jamais l'éloigner de toi. — Je suis mère , d'Eranville ! — Eh je le sais j et ne pevix que t'en estimer davantage ! . . .Va , ma chère femme , agis^ dispose y ordonne 5 mais sur-tout prends garde à ménaser la délicatesse de Jeannette , et ne la réduis pas à la vile condition de la servitude ! Tu m'entends ? et ton excellent cœur me répond de ta conduite en cette occasion.

D'Eranville se retii^ j et Rosalie fit venir Jeannette, à qui elle signifia , sans dureté j mais d'un ton froid , l'oi'dre de J5e rendre sur - le - champ à la maison de Bagneux. On attela deux chevaux à la voiture , qu'on chai'gea de toiles , de teniures : Jeannette s'y plaça , et partit , le cœur sérié , non sans avoir embrassé sa petite Cécile , q;u''elle chérissait j quoique cette enfant fut la cause de cette mOili cation .

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