‹ Les cinquante francs de JeannetteChapitre 12 sur 39 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

L'Amour au village.

Jeannette passa la nuit dans la maison 5 et le lendemain matin , elle repartit seule pour la ferme , comblée des caresses et des bienfaits de Rosalie, qui l'aimait au fondj et l'estimait beaucoup. Madame d'Eranville voulut garder encore Cécile avec elle quelque tems. On était dans le mois de janvier : l'hiver était doux j mais Rosalie voulait laisser passer deux mois encore avant de confiner sa fille dans une campagne, séjour toujours triste dans cette saison. Pour Jeannette, amie du repos et de la solitude , elle ne fut pas fâchée de quitter la capitale. Dans ce moment de ti'ouble , Paris n'était hérissé que de bataillons : tous les malins , on était éveillé par le bruit du tambour , et

tous les Parisiens ne rêvaient qu'uniformes , fusils et évolutions militaires. Jeannette retourna à la Bergerie clans l'espoir d'y retrouver la tranquillité. Le jeune Riclrard attendait son retour avec la pkis vive impatience : il aimait Jeannette j et savait que c'était à son occasion que madame d'Eranville avait mandé cette jeune personne à Paris.

Jeannette sonne à la porte de la ferme ; le pèr# Richard vient ouvrir : Qu'est-ce , mon père? s'écrie le jeune homme qui est occupé dans la ferme à quelques travaux. — Pierre j répond le père , accours donc 5 viens donc vite y c'est mademoiselle Jeannette qui revient de Paiùs. EIi bien y mademoiselle , qu'y dit - on ? qu'y fait- on? y a-til toujours bien du bruit ? y est - on tranquille ?

Les questions multipliées du père Richard sont interrompues par l'arrivée de son filsj qui vient aider Jeannette à traus

porter dans la maison quelques petits paquets dont sa voitui-e était garnie. Jeannette répondj en souriant, au père, qu'elle n'entend rien aux affaires sur lesquelles il l'interroge, et elle suit le jeune Richard, qui , pâle et tremblant , va porter les effets dont il s'est chargé jusqu'à l'appartement de Jeannette. Là, seul avec elle , îl reste debout , les mains croisées sur son estomac , dans l'attitude silencieuse d-'un homme qui attend une bonne ou une mauvaise nouvelle. Jeannette le regarde , voit son embarras, qui l'affecte , et elle se tait. Le jeune Richard rompt à la fin ce silence : Mademoiselle , lui dit-il avec un ricanement forcé , comment se porte notre bonne maîtresse ? — Très - bien , Richard. — Et ... . notre bon maître ?

— Bien aussi. — Et mademoiselle

Cécile? — Tout le monde jouit d'une bonne santé. — Ah! [silence ) il n'y a donc que moi de malade! — Vous, Ri-

( ii3) cliard ? Et qvi'avez-vous ? — Vous pouvez le demander , mademoiselle Jeannette , quand vous me regardez d'un air froid et glacé qui me tue ! — ^loi ! il me semble, Pierre , que je vous regarde comme à mon ordinaire. — Et voilà ce qui me fait de la peine. On ne vous a donc rien dit de moi , cruelle fille ! .... Je vois que vous vous taisez ? — Pardonnez-moi , Pierre y on m'a parlé de vous : on a dit que vous aviez la bonté de . . . m'estimer. — Vraiment? On vous a dit que j'avais cette bonté - là ? mais c'est la bonté de tout le monde , ça ; tout le monde vous estime 5 et moi , je fais plus que tout le monde , je vous aime. — Vous m'aimez? Ah, Richard! pourquoi faut -il que votre affection se soit si mal placée ! — Vous ne m'aimez donc pas ? — Vous ne méritez

pas d'être haï 5 mais — Eh bien ,

mademoiselle ? — L'amour et l'hymen sont bien loin de mon cœur et de mes

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vœux. —Ainsi?. . . — Tenez, Ricliard, lisez cette lettre que madame d'Eranville m'a remise pour vous. — Que va-t-elle m'apprenclre ?

Richard prend la lettre en tremblant i il la décacheté , et la lit en s'interrompant de la manière suivante :

ce Je t'avais promis , Richard , de par- » 1er pour toi à Jeannette.... n

Ah oui y elle me l'avait promis avec une honte !....

» Je l'ai fait j et je Ivii ai proposé ta » main , en l'assurant que tu l'aimais. . . »

Que je l'adorais ! voilà ce qu'il fallait dire.

» Elle m'a écouté avec attention.... »

Avec attention ! ah I bon 5 voyons?

5> Elle m'a écouté avec attention , et y) m'a remerciée en me témoignant sa 33 reconnaissance 5 mais. ... 35

Ah ! voilà le mais fatal I

3ï Mais je suis fâchée de t'apprendra ,

( 1x5) 5> mon pauvre garçon , qti'ellé te refuse. .. »

Elle me refuse ! Je n'ai pas besoin d'en lire davantage.

Richard met la lettre dans sa poche y et veut sortir. Jeannette l'arrête , Jeannette le presse d'achever sa lecture ; Vous verrez, lui dit-elle, les motifs.... — Et quels motifs , mademoiselle ? Quelque puissans qu'ils soient , m'empêcheront-ils de mourir d'une pareille cruauté?....

Richard essuie quelques larmes qui tombent de ses yeux 5 puis il reprend l«i lettre , et continue :

» Qu'elle te refuse I... Elle est pénétrée 3i d'estime pour toi j elle apprécie l'hon- » neur que tu lui fais. ( // hausse les 3) épaules ). Je puis te jurer aussi qvie son » cœur ne s'est donné à personne. »

Cela est-il bien siu ? Je n'ose le croire !

35 Mais elle renonce au mariage , à 3) l'amour , à toutes les affections du î) cœur j pour n'en conserver qu'une

(ii6) » seule j celle de noiis chérir jusqu à sa 35 mort, celle de nous dévouer son exis- » tence ! Prends ton parti , mon pauvre 3) Richard , et renonce à tes projets 3> sur Jeannette. Pour le consoler de sa » perte »

Te consoler ! Madame croit qu'on se, console comme cela d'un aussi grand malheur ! Voyons donc ce qu'elle me proinet pour me c^isoler !....

3î Pour te consoler de sa perte , je te x> ferai épouser une de mes filleules ^ 3) tonne fille j assez jolie , et je doublerai 3) pour elle la dot que j'avais promise à 33 Jeannette. .

33 PlO SALIE d'E R AKVILLE. 33

Voilà une belle proposition ! , Est - ce que toutes les filleules de madame vous valent , mademoiselle ? Est-ce que toutes les dots possibles peuvent empêcher d'aimer une personne aussi accomplie que

( 1^7) TOUS l'êtes ? O mon Dieu ! que je suis

nialheui'eux !

Jeannette voulut calmer la douleur do ce pauvre garçon : cela lui fut impossible 5 Richard sortit précipitamment , et , le lendemain j on apprit qu'il s'était engagé dans une compagnie de chasseurs qui venait de partir, et de l'emmener avec elle. Si son vieux père fut inconsolable de ce départ précipité , Jeannette n'eu ressentit pas moins de douleur. Elle s'accusa de cet acte de désespoir, et regi-etta même de n'avou' pas fait le bonheur de ce jeune homme de qui elle était si tendrement aimée. Cet événement lui fît éprouver un chagrin qui ajouta à sa mélancolie 5 et sans la bonne et franche amitié de la sœur Emilie , qui venait de tems en tems la voir à la dérobée , elle aurait passé le reste de l'hiver dans une tristesse qui aurait pu altéier sa santé.

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Vers le mois de mars 1790 , Jeannette fut mandée à Paris chez madame d'Eranville j t|ui l'accabla d'amitié et de caresses. Le malheur commençait à peser sur cette famille , dont des brigands sans aveu , et sous l'apparence de cohortes populaires , avaient pillé presque toutes les propriétés de la province. D'Eranville , livré au plus sombre désespoir, ne pouvait se consoler daiia la douce société de sa femme et de sa fille : il méditait de sinistres projets 5 et la douleur et la tristesse avaient remplacé la paix et la sérénité qui naguères régnaient dans ce paisible intérieur. Madame d'Eranville , pour distraire son époux de ses chagrins, voulait l'emmener à la campagne : elle ne put l'y déterminer 5 et craignant de le laisser seul en butte aux troubles qui agitaient la Capitale , elle persistait dans ses projets de rester près de lui, et dei confioE. aux soins de Jeannette sa fille ,

( 1^9 ) dont l'innocence et la tranquillité couraient les plus grands dangers au milieu d'une ville dont tous les habitans étaient soldats. C'était sans doute une terreur panique 5 mais le lecteur sait que Rosalie était dévote , remplie de préjugés , et que les moindres événeraens ajoutaient à l'exagération de ses idées mystiques.

Jeannette fut donc chargée d'emmener Cécile à la ferme, et de la veiller comme une seconde mère. Quel bonheur pour Jeannette et pour Cécile , qui avaient le cœur le plus doux et le plus aimant !... Ces deux amies se serrèrent dans les bras l'une de l'autre y embrassèrent leurs parens , leurs bienfaiteurs , et partirent eu se promettant l'avenir le plus heureux- Arrivées à la Bergerie , CécUe et Jeannette voulurent habiter la même chambre y et ne se quittèrent plus j tableau touchant de l'amitié qui les unissait pour la vie , et qui devait un jour exiger des

sacrifices bien doulouxeux pour le bonlieur commun de ces deux cœurs formés l'un pour l'autre !... Dès -lors le séjour de la ferme s'embellit : tout y devint riant , aimable j et les oiseaux même semblèrent s'y fixer comme dans un lieu plus propre aux chants de leur félicité. Une bibliothèque choisie était dans une des chambres de la petite maison de maître : Cécile y avait fait transporter son piano 5 et ces deux armes passaient leur tems soit à des promenades champêtres , '' soit à lire ou à faire de la musicjue. Pauvres habitans de Sève et de Meudon ! vous vous rappelerez long-tems les visites hospitalières de ces deux anges de consolation ! Vous que la misèi'e et les maux du corps retenaient enchaînés sur le grabat de la déti'esse et de la nioi't , vous voyez encore j n'est-ce pas? Cécile et Jeannette vous apporter le consommé ^ les drogixes faites de leurs belles mains ! et vos enfans

vous

vous ont dévoilé les cadeaux d'argent qu'ils recevaient pour vous aider , et à votre insu , tant ces aimables personnes craignaient de blesser votre délicatesse ! Pas mi infortuné dans le voisinage dont elles n'aient essuyé les larmes ! pas un indigent dont elles n'aient adouci la mi» sère !... Hélas! que n'ont- elles pu vivre long-tems dans ce lieu où elles étaient si utiles ! et pourquoi la fortune leur a-t-elle tetiré les moyens de faire du bien !...

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