CHAPITRE IX
Événemens rapides.
U Tsr E année s'écoula ^ pour nos deux amies ^ dans ces plaisirs touclians. M. et madame d'Eranville venaient les voir trèssouvent j et ne les quittaient jamais que pénétrés d'estime et de tendresse pour leur fille comme pour Jeannette , qu'ils commençaient à regarder comme leur second enfant.
Cependant les troubles allaient en crois* sant , et d'Eranville , qui ne pouvait y habituer son caractère , avait pris un tel dégoût pour la vie j qu'il eiit abrégé ses jours s'il n'eût pensé souvent qu'il était époux et père. Sa femme s'apercevait de l'effet sinistie que les chagrins de son ame faisaient sur son physique. Il était changé à faire peiu'j et presque ruiné. Le feu ,
les dévastations avaient déti'uit ses plus belles propriétés ; il ne lui restait que quelques rentes et sa maison de Paris.
Pour comble de mallieurj un fils natulel de feu l'oncle Durand, profitant du bénéfice des nouvelles lois , vint revendiquer l'héritage entier de son père , qui était passé improprement entre les mains d'un simple neveu. Cela fît naître un nouveau procès très - long j et pendant lequel il arriva d'autres événemens propres à augmenter le désespoir de d'Eranville. Sa femme voulut , l'été d'après , aller se fixer à la Bergerie près de ses enfans. Elte y vécut quelques mois tranquilles 5 mais une chute qu'elle fît lui causa la mort en douze jours de tems !... Quels regrets povir d'Eranville î Rosalie qu'il avait tant aimée , cette Rosalie qui était si nécessaire à son bonheur, à laquelle il asservissait toutes ses volontés , qui x'églait ses moindres vœux , et soute-
naît son courage 5 Rosalie n'existait plus , et tous les malheurs fondaient ensemble sur son époux infortuné !... D'Eranville €11 aurait perdu l'esprit sans les consolations de Cécile et de Jeannette j qui ^ lion moins affligées que lui , trouvèrent encore la force de surmonter leur douleur, et d'adoucir celle du plus malheureux des hommes. Pour faire distraction à ses chagrins , d'Eran ville forma le projet d'aller visiter ses anciennes propriétés en province , et de voir s'il ne lui serait pas possible d'en retirer quelques débris. Il voulut que sa fille l'accompagnât , et Jeannette resta à la maison de Ptiris pour la d.iriger j ainsi que la fei'me de Meudon, qui étaient presque les seuls biens qui restassent à d'Eranville. Ce dernier partit donc, avec Cécile ; et leur voyage fut tellement contrarié par diverses circonstances j qu'ils restèrent plus d'une année absens. Il est vrai que d'Eranville , à qui
( 1^5 ) toiis les séjours étaient indifférens , restait dans une ville quand il s'y trouvait bien , et que son aversion pour Paris était telle ^ qu'il retardait toujours à y rentrer.
Pendant son absence j ses intérêts , auxquels il ne pouvait pas veiller , allèrent de pis en pis. Le fils naturel de l'oncle Durand gagna son procès , par la négligence des hommes d'affaires de d'Eranville 5 et ce dernier fut condamné à lui restituer tout l'héritage dont il jouissait depuis plus de vingt ans. D'Eranville n'ayant plus assez poiu rendre la totalité j on lui prit le peu de bien qu'il avait ; et Jeannette , gardienne de la maison de Paris , se vit forcée d'en sortir pour faire place aux gens de justice et au véritable héritier. Jeannette ne vit plus d'autre asile pour elle et ses maîtres , que la ferme de la Bergerie , qu'heureusement pour lui d'Eranville , quelque tems avant, avait fait passer sous le nom d'un ami
nommé Lef èvre , pour se ménager cette ressource j en cas qu'il perdît son procès-. Jeannette écrivit cette triste nouvelle à d'Eranville, qui était alors en Bretagne , et ce coup le frappa tellement j qu'il en tomba dangereusement malade. Sa tendre fille eut tant de soins pour lui , qu'elle parvint à lui rendre un peu de santé , et assez de forces pour revenir à Meudon.
Quelle entrevue que celle de ces infortunés avec la sensible Jeannette ! Des larmes coulaient de tous les yeux : plus de terres , plus de maisons , plus de chevaux , de voiture ( Jeannette avait congédié Victoire et son mari Picard ) , plus de biens , en un mot ! D'Eranville ne put survivre à tant de douleurs 5 il retomba accablé sovis le poids de la maladie qu'il venait d'avoir 5 et en peu de tems , sa fille et son amie eurent la douleur d'apprendre que les gens de l'art désespéraient de ses jours.
Quand d'Eranville vit approcher le moment fatal de sa destruction , il fit approcher de son lit de mort Jeannette et Cécile , qui fondaient en larmes. D'Eranville prit la main de sa fille ^ et lui adi-essa ce discours touchant qu'elle n'a jamais oublié depuis :
« Cécile j mon enfant ^ tu pleures , et ta douleur augmente la mienne. Je ne te dirai point que j'éprouve des regrets de quitter cette terre d'infortune , oii la somme de malheurs est toujours au-dessus de celle des félicités : non , ma fille , je ne puis regretter que toi dans ce monde 5 le reste est hien vil à mes yeux. Tu me regardes! tu examines cet asile plus que modeste ^ le seul héritage que je puisse te laisser ! Tu vois ton père , autrefois si riche , si brillant , tu le vois expirer sur un grabat , pour ainsi dire , manquant presque des choses de première nécessité , et donnant un triste exemple de l'effet
des vicissitudes humaines ! Cécile ! tu sens maintenant y bien cruellement sans cloute j ce que c'est que la fortune ici-bas 1 Tout se culbute j tout change de forme et de nature 5 les biens échappent des mains de l'opulent , |)Our aller enrichir le pauvre J qu''il regardait naguères d'un œil dédaigneux j les grandeurs quittent celui-ci pour élever celui-là , et le repos n'est nulle part. Cécile !... voilà mon seul chagrin. Je te laisse dans l'indigence ^ orpheline J sans état , sans établissement j Êtj pour comble de malheur j je regrette d'avoir habitué ton enfance aux aisances y disons mieux J au luxe de la fortune. Ton changement d'état t'en sera plus douloureux !... Je vais mourir, ma fille, ignorant quel sera ton destin à venir , te laissant sans pai-ens j sans amis...- sans, amis ! que dis-je I n'as-tu pas cette bonne , cette estimable Jeannette , qui peut te servir de guide , de soutiep, , de çoiiaa»
( 1^9 ) îatrice? Elle est plus âgée que toi, elle
a plus d'expérience : ne l'abandonne, ne la quitte jamais, ma Cécile! qu'elle te tienne lieu de mère , de tout ce que tu ils perdu l Ma fille , je t'ordonne de vivre avec elle , d'unir ton sort au sien , et de l'écouter comme une bonne , comme une sage amie : Me promets-tu de respecter cet otdre de ton père expirant ? »
Cécile ne peut que répondre en sanglottant : O mon père ! vos moindres vœux seraient sacrés pour moi , quand même mon cœur ne me ferait pas un bonheur de les respecter !
Le moribond fait approcher Jeannette ; Et toi , Jeannette , lui dit-il , et toi , fille estimable et chère , si jamais tu te rappelles que jadis , dans la prospérité , mon épouse et moi nous jetâmes un regard de compassion sur le berceau de l'enfant abondonné j si tu te souviens toujours de
l'adoption que nous fîmes de toi dans u»
( i3o ) tems où la pitié des hommes te donnait un pain que les enfans du mallieui- te disputaient: si tu gardes enfin le souvenir de la tendresse constante que je t'ai témoignée , et qui n'a pu être altérée €]u'un moment par la tendre sollicitude tVune épouse devenvie mère , ô Jeannette ! . . . veille sur ma fille , sur ce précieux trésor que je te confie j sauve -la des pièges de la séduction j des embûches des méchans , de l'horreur de la pauvreté. Que le travail de tes mains s'unisse à ceux des arts que nous lui avions donnés pour son seul agrément j et que y réunies ensemble comme deux sœurs , tout vous soit commun comme vos deux cœurs î Jeannette y c'est ainsi que tu reconnaîtras les soins que nous avons pris de toi ^ c'est ainsi que tu consoleras dans la tombe les mânes de Rosalie et les miens! Jeannette , avec la certitude de ton amitié que je laisse à ma fille , je meurs plus tran^
quille, et cette obligation que je t'aurai m'est une douce récompense du bien que j'ai pu te faire. Ne pleurez pas toutes deux , et recevez , avec mes derniers soupii's, la bénédiction d'un père qui vous a toujours confondu dans son cœur et dans sa pensée ! Ne reculez point aux approches de la mort qui va me saisir, et qui depuis long-tems faisait l'objet de tous mes vœux. Elle est terrible pour l'homme heureux 5 mais pour l'infortuné, elle n'est que le passage du malheur à l'éternelle félicité.
D'Eranville dit j et ses deux enfans , ainsi qu'il les nommait , couvrirent ses mains des larmes du regret et des baisers de la tendresse. Il y parut sensible , et ajouta ces mots à ceux qu'il venait déjà de prononcer avec beaucoup de peine :
«Jeannette , sans doute ton état obscur et l'ignorance de ta naissance sont et doivent être pom- toi la source d'ime longue
sécurité : cependant^ si jamais tu éprouvesle désir de recouvrer tes parens , désir qui pourrait être pour toi la source de mille chagrins ^ il est possible que tu réussisses dans cette recherche, quelque difficulté qu'elle paraisse d'abord t'oflrir. Loi^sque^ dans la maison des enfans - ti'ouvés , on te remit à mes soins, oii me dit qu'un particulier , voisin, t'avait trouvée, à l'époque de ta naissance , dans l'allée de sa maison : qu'à tes côtés était un papier non cacheté , trop insignifiant pourqu'onr se donnât la peine de faire des recherches. On me donna ce papier 5 je l'ai 5 tu le trouveras dans le petit coffre où j'ai conservé quelques bijoux de ta mère, ma . Cécile. J'aurais pu cependant profiter de différentes indications que me donnait ce papier mystérieux 5 mais je t'aimais trop , Jeannette , pour m'exposer à la dure nécessité de te rendre à des personnes qui auraient eu le droit de te réclamer. Ma
( i33 ) femme et moi nous avons enfermé soigneusement cet écrit , assez vague d'ailleurs ^ et nous n'avons jamais voulu, en faire usage : mais, si tu en as besoin , Jeannette, tu t'en serviras j et peut-êtreune découverte funeste t' arracher a-t-elle- Jes bras de ma fille ! . . . Jeannette , si tu m'en crois , tu resteras dans l'ignorance ©ù tu as vécu jusqu'à présent. A quoi te servira-t-il de retrouver des parens qui ont été assez dénaturés pour t'abandonner , qui peuvent à présent abuser de leurs droits imaginaires pour te tourmenter î- S'ils sont pauvres , quel bien en attendras - tu ? S'ils sont opulens , tu^ t'exposeras à leur mépris , aux rexationspeut-être d'héritiers avides dont ta présence détruira les espérances , et qui , te regardant comme j'ai fait du fils naturel de notx'e oncle Dui'and , peuvent t'accabler de procédés plus injustes que ceux dont j'ai usés envers ce destructeur
( i34) de ma fortune. Jeannette j chéris le repoSy
ma fille , chéris le repos et l'ohscurité j c'est là j là seulement qu'on est sur de rencontrer le bonheur. Tel est le conseil sage et mûri par l'expérience , que te donne ton bienfaiteur mourant! Regardele aussi j ce conseil prudent j comme un avis du ciel ; car l'homme à ses derniers momens entrevoit l'éternité : son ame s'épure , et son esprit pi'end déjà une partie de ce feu di'^in , prophétique qui doit l'animer pendant l'incommensurable éternité.
Jeannette et Cécile s'empressèrent de témoigner au moribond la soumission avec laquelle elles écoutaient ses moindres leçons. Il en parut flatté , et quelqu«s liemes après il expira.
Ainsi d'Exanville suivit de près aii tombeau sa bonne Rosalie ; et ces deux êtres y qui y dans le cours de leur vie , ftyq^ient fait plus de bien que de mal sur
la terre , y laissaient deux jeunes per* sonnes dans l'indigence , au milieu des passions de leurs semblables y et dans le trouble d'une révolution qui donnait encore plus d'activité à ces passions funestes à l'innocence. D'Eranville, Rosalie n'étaient plus ! Ils offraient un triste exemple de cette fatalité qui, du faîte de la félicité j précipite certains individus dans une mer d'infortunes j dans le néant»
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