CHAPITRE X
Tableaux moins sombres.
ij A mort de d'Eranville sembla jeter nos deux amies dans un vuide affreux. Seules maintenant pour elles sur la terre , elles se regardèrent long-tems avec une espèce d^'effroi , et comme se demandant des yeux ce qu'elles allaient devenir. Ce silence stupide se prolongea sans que l'une des deux adressât la parole à l'autre , et j sans que leurs yeux répandissent une seule lai'me. A la fin , des torrens de pleurs s'échappèrent de leurs paupièx'es j et j sans les soins du bon homme Richard et de sa femme , cet état fatal du plus Tiolent désespoir aurait pu devenir funeste à toutes deux. Le bon Richard s'empressa de les consoler 5 sa lemme les fit descendie chez elle j et ^ pendant ce tems .
( 1^7 ) on eut soin d'inhumei' le cadavre , et de détourner tous les effets qui auraient pu rappeler des souvenirs douloureux.
Quelques jours se passèrent dans la douleur générale 5 mais enfin , il fallut courber la tête sous les coups du sort , et le calme de nos amis fut l'ouvrage d'un ecclésiastique vertueux , et qui était vicaire de la cure de Meudon. Il est tems de faire connaître ce nouveau personnage.
M. de Vemeuil ( je tais ici son véritable nom ) était un homme de trentesix à quarante ans : grand j bien fait , et portant sur sa physionomie les signes caractéristiques de toutes les vertus de son cœur , il était aussi instruit que bon ^t sensible. Ce n'était point par un goût décidé que M. de Vemeuil avait pris l'état ecclésiastique 5 mais , né dans la classe de la noblesse , et dans un pays où les aînés avaient tout autrefois j tandis que ics cadets se voyaient privés de la forluue
( i38) cie leurs pères , M. de Verneuil avait été forcé par sa famille de prendre ce qu'on appelait le petit-collet. Simple dans ses goûts comme dans son ambition , il avait toujoure préféré la vie tranquille , un sort médiocre , mais honnête , au fracas des places y an luxe des appomtemensj et depuis long-tems il se contentait d'un simple vicariat dans un petit village. Il se rappelait que le facétieux llabelais s'y était plu autrefois 5 et sans avoir la folie de cet ingénieux auteur du Pantagruel ^ il était fier de ce que , dans son logement, il se trouvait une petite tomelle qu'avait jadis habitée cet auteur. M. de Verneuil y avait établi son cabinet 5 et là , il lisait sans cesse , ou méditait , non sur son bréviaire y mais sur les écrits de nos philosophes. M. de Verneuil était un sage , qui jouissait tranquillement de douze cents livres de rente , tandis que ses irèresj ses moindres pai'ensj ne trou*
(i39) vaient pas assez , dans leur province , de cinquante mille écus chacun de revenu.
Depuis quelque tems, avant même la mort de Rosalie et de d'Eranville , M. de Verneuil avait fait la connaissance de Jeannette. Il venait sovivent à la ferme goûter avec elle, ou l'aider dans quelques amusemens de jardinage. Il avait su distingvxer l'esprit juste , la raison formée et le bon ton de Jeannette. Il lui prêtait des livres j ou accompagnait sa jolie voix d'une guittare dont il jouait assez agi'éablement. Tous deux passaient des raomens heureux ensemble 5 et leur vertu y leur décence reconnues empêchaient la caloannie d'oser noircir leurs aimables entretiens, auxquels d'ailleurs assistaient souvent le bon Richard, ou sa femme.
Il est vrai , et je dois le dire pour préparer les événemens qui vont se succéder , que M. de Verneuil ne voyait pas Jeainiette
(i4a) J'un œil indifférent. Le bon vicaiie était liomme, et regrettait souvent que les chaînes ridicules de son état le retinssent dans un célibat qui n'était point de son goût. Son cœur, jusqu'alors insensible , s'était attendri pour Jeannette^; et , s'il n'eût pas été ecclésiastique , il lui eût •vingt fois proposé sa main. C'était surtout depuis que cette passion le dominait, qu'il desirait une liberté à laquelle il n'avait jamais pensé ; mais , discret , honnête et décent, jamais il n'avait laissé échapper devant Jeannette le moindre mot qvii pût déceler son amour. Il se contentait de l'adorer en secret 5 et Jeannette y bonne et confiante, n'attribuait qu'à l'estime , qu'à l'amitié , des assiduités qui étaient l'ouvrage de l'amour.
M. de Verneuil avait vu Cécile : Cécile était belle , d'une beavité même régulière : les grâces et l'amabilité régnaient dans, toute sa pex'soniie 5 elle
avait aussi bien plus de talens que Jeannette 5 mais Jeannette avait une de ces figures piquantes qvii, jolies sans exactitude de traits ^ séduisent plus communément que la beauté. Qiioiqne sérieuse et pensive , Jeannette avait un genre de gaieté aimable : le sourire était sans cesse sur ses lèvres, et son esprit était plus cultivé , peut-être même plus solide que celui de Cécile. M. de Venieuil tenait donc à sa première ardeur 5 mais s'il ressentait de l'amour pour Jeannette , il avait pour Cécile une estime particulière et un attachement inviolable. C'était l'ami commun de ces deux personnes infortunées 5 et à l'époque de la perte qu'elles firent de leur père , il ne cessa de leur prodiguer tous les soins , tous les conseils , toutes les consolations qu'on doit attendre, en pareil cas, d'un ami zélé. C'est à lui qu'elles durent le bonheur de ne point succomber à ce coup
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accablant ; ce fut lui qui leur donna ce courage, cette iermeté qu'elles manifestèrent depuis, et dont le soi't leur faisait désormais une nécessité. M. de Verneuil ne quittait pas leur simple manoir, et jfios amies éprouvaient une sorte d'inquiétude lorsqu'il était loin d'elles.
Un jour que M. de Verneuil était absent , elks reçurent un petit papier de chicane qui les effraya. Autant qu'elles purent le cLéchiffrer , elles virent qu'on leur ordonnait de quitter la ferme , attendu qu'elle ne leur appartenait point. Quel nouveau* coup on allait porter à " leur sensibilité î Elles attendirent avec impatience l'arrivée de leur ami , à qui elles montrèrent ce papier. M. de Verneuil le lut , se promena à grands pas dans la chambre , et s'écria : Race humaine ! . .. Quelle perversité .'...—Qu'estce , monsieur ? Que signifie cet ordre de quitter cet asile ? — Voilà ce que c'est ,
Cécile : Votre père , quelque tems avant de mourir, et se voyant presque ruiné, a passé cette ferme sous le nom d'un nommé Lefèvrej c'est ce scélérat qui veut aujourd'hui vous en dépouiller. — Le monstre ! — Le connaissez-vous? — ISTulleinei]lt^^^ se donne le titre d'homme d'l(|feir^. S'il en fait beaucoup de pareilles y il ne tardera pas à s'enrichir 5 mais rien n'est désespéré. Votre père doit avoir laissé , dans ses papiers , un contre - billet de cette vente simulée. ^Voyons , cherchons ?
M. de Verneuil compulse tous les papiers du. défunt : il n'y trouve rien qui prouve que la ferçne de la Bergerie lui appax'tienne. Seulement , il en possède tous les titres y et rien n'y annonce qu'elle soit plus à Lefevi'e qu'à d'Eranville. Le bon vicaire vole à Paris j il consulte y il remet les pièces à xm homme de loi : on plaide , ou fa.it force écriture y et tout cel^
aboutit , à quoi ? à la perte du procès de Cécile. Elle est condamnée à rendre la ferme au fripon qui la vole ; et tout prouve que d'Eranville a été la dupe de ce mîsératle qui lui a fait signer ce qu'il a voulu. C'était. là le dernier trait dont le sort pouvait frapper nos amies : elles n'avaient plus rien à perdre 5 elles ne devaient plus appréhender de nouveaux malheurs. Les voilà donc tout-à-fait dénuées de ressources j d'asile , sans fortune , sans état j sans moyens même pour se tirer d'affaire ; car l'excès de l'infortune avait absolument abattu leurs facultés et toute leur énergie. Pour achever de les désespérer, leur ami de Verneuil , quoiqu'il eût satisfait à toutes les lois rendues contre le» prêtres ) lut enveloppé dans la proscription générale qui signala le règne de la terreur. L'infortuné fut arrêté , traîné dans un cachot 5 et , n'ayant aucun parent j aucun ami qui pût veiller à ses intérêts ;
( 145 ) térets, à ses besoins même, -ce fut Cécile et Jeannette qui lui rendirent , en cette occasion , les services , dangereux alors , de l'amitié surveillante et active. Mais comment pouvaient-elles lui faire passer des secours pécuniaires, elles qui en manquaient absolument ! Le sentiment porte à tous les sacrifices 5 Cécile vendit les effets 5 les bijoux dé sa mère , et réussit amsi à soutenir son amie elle-même, et l'estimable Je Verneuil , pendant quelques mois.
Cette ressource épuisée , il fallut s'en créer d'autres r ce fut Cécile qui, la première , proposa à -son amie de travailler pour le public à de la broderie, à mille ouvrages de femme. Jeannette ne put retenir quelques larmes, en voyant mademoiselle d'Eran ville, destinée jadis A un héritage considérable , réduite à travailler de l'aiguille pour subsister. Jeannette était aussi très -adroite : elle se mit à
l'ouvrage comme Cécile , et ces deux amies , habitant un quatrième étage dans une petite rue de faubourg à Paris, se livrèrent à des travaux assidus , peu lucratifs , mais suffisans, vu leur peu de besoins. Depuis quelque tems, M. de Verneuil avait obtenu des secours de sa famille : il n'était plus à charge à Tamitié 5 et s'il ne rougissait pas des bienfaits qu'il en avait reçus, il ressentait néanmoins ime profonde douleur des sacrifices qu'il covitait à deux cœurs, aussi
cenereux
Cependant Cécile , qui traitait Jeannette absolument comme sa sœur , à l'exception qu'elle la tutoyait , et que Jeannette n'osait pas prendre tant de liberté avec la fille de son bienfaiteur , Cécile était toujours plongée dans une tristesse continuelle. Rien ne pouvait la distraire-, elle soupirait, levait les yeux au ciel, et souvent elle laissait tomber
( i47 ) sur son ouvrage quelques larmes qu'elle se hâtait d'essuyer , en regardant si Jeannette les avait remarquées. Jeannette avait cru long-tems que sa mélancolie était une suite naturelle de ses malheurs; mais, en voyant l'espèce de réserve qu'elle gardait, et la crainte qu'elle éprouvait d'être aperçue lorsqu'elle pleurait, tout fit croire à Jeannette que sa douleur avait une cause inconnue. Celle-ci , avec cela , la surprenait quelquefois lisant avec attention des lettres qu'elle cachait avec précipitation. Jeannette n'osait pas demander à Cécile ses secrets ; mais elle était persuadée que son amie en avait pour elle, et cela blessait sa délicatesse.