‹ Les cinquante francs de JeannetteChapitre 15 sur 39 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Est-ce bien une faute ?

\J N jour Jeannette se hasarda à questionner Cécile : Mademoiselle , lui ditelle, jusqu'à présent je m'étais flattée d'être honorée de votre amitié , et surtout de votre confiance intime 5 cependant Je crains de ne m'en être pas rendue digne autant que je le désirerais.

Cécile la regaide attentivement , et lui demande ," d'un air distrait , pourquoi elle a cette crainte ? - — C'est que , mademoiselle . . . pardon de ma témérité 5 mais jei crois que mademoiselle a des chagrins dont j'ignore la source. ? — Des chagrins ^ Jeannette ! ah oui, j'en ai ! n'ai-je pas perdu mon père , ma mère , toute ma fortune ? — Pour la fortune , mademoiselle a tyop de philosophie pour la regret-

( i49 ) fer : quant à la perte de M. et cle ïiïa-

dame d'Eranville, elle est irréparable sans doute 5 mais je pense que près de trois années doivent en calmer l'amertume.

— Jamais, Jeannette, jamais! — Si telle est la cause de votre mélancolie, je la respecterai , mademoiselle , et je ne vous accablei-ai plus de questions importunes. — Importunes!... (e//e lui prend la main ). Mon amie peiit-elle employer ce mot avec moi ! — Il me paraît pourtant juste, mademaiselle : car je connais votre cceur , votre franchise , et je crois m'apercevoïr que vous me cachez quelque secret ! Il est si difficile aux araes grandes de déguiser quelque chose ! — Ah, Jeannette!... ne m'interroge pas. — - Je ne me suis donc point trompée , mademoiselle ! et j'ai donc perdu votre confiance!... — Jeannette, il est de ces secrets dont le cœur seul doit rester dépositaire , quand leur publicité ne peut me-

( i5o) lier au tonheur j et il est toujours humiliant de faire l'aveu d'une faiblesse !

— D'une faiblesse , 6 ciel ! quel mol a employé mon amie ! en serait-elle capable ?. . . . — Jeannette ! tu vois ma

honte , la rougeur qui couvre mon front!... laisse-moi , laisse-moi 1 -—Que je vous laisse , Cécile , quand vous avez des chagrins ! Non y non , je ne vous en parlerai jamais^ cachez-les, renfermezles toujours dans votre cœur j ces secrets impénétrables , je ne veux plus les connaître ; mais je prétends en adoucir la peine 5 je veux vous consoler , et....

mademoiselle , ou vous me chasserez d'auprès de vous, ou je parviendrai à vous l'endre la sérénité qui doit être le partage de l'innocence. — L'innocence!.... quel mot as-tu prononcé !

Cécile j après cette exclamation, mit les deux mains sur son front , et se retira dans une petite pièce attenante à la

chambre de Jeannette. Jeannette resta toute étonnée , ne sachant que penser de Cécile, flottant entre mille soupçons qui se détruisirent tous les uns par les autres , et désespérée du peu de confiance que lui témoignait son amie. Cécile rentra au bout d'une heure , et changea la conversation de manière que Jeannette ne sut et ne put deviner rien.

Quelqvies jours se passèrent, et Jeannette remarqua que la douleur de Cécile allait toujours en augmentant. Elle s'enfermait seule , lisait , parlait souvent à haute voix , et paraissait se plaindre amèrement. Cet état fit tant de peine à Jeannette , que , malgré sa ferme résolution de respecter les secrets de Cécile , elle se promit de faire tout pour les pénétrer. Cécile n'était plus une enfant , ni même une très-jeune personne : Cécile avait vingt-deux ans 5 on ne pouvait lîi soupçonner d'une étourderie indigne de

son âge ^ ni de ses principes. Quelle était donc la cause de sa profonde mélancolie ?

Un jour qus Cécile était sortie j et que Jeannette était seule à la maison , la nuit commençait à obscurcir les objets^ lorsqu'elle vit entrer un homme bien Mîis } qui lui demanda si ce n'était point ici la demeure de mademoiselle Dascoiirt? ( c'était un nom qu'avait pris Cécile pour cacher le sien , qui était trèsconnu à Paris ) . — Oui , monsieur , lut répond Jeannette^ qui peut à peine distinguer ses traits : qu'y a-t-il pour votre sei'vice? — Je viens de la part de madame de Saint - Albin chercher le voile de dentelle qu'elle lui a donné à raccommoder. Voici sa lettre.

L'inconnu cherche la lettre de 1-a personne qui l'envoie , il ne la trouve pas ; il fouille dans plusieurs poches, remue- YÎngt papiers ^ en tire d'autres ^ et donne-.

( i53 ) enfin, à Jeannette, une lettre qtii l' autorise à remettre le voile. L'inconnu donne l'argent convenu, et se retire. Jeannette se procure de la lumière , se remet à son travail. Cécile revient , apprend indifféremment que madame de Saint- Albin a envoyé 5 et, toujoux'S plongée dans sa tristesse , elle s' approche de la lumière , prend un livre , et lit. Un léger meuble de femme tombe de dessus la table, Cécile se baisse pour le ramasser : elle aperçoit rni papier qui lui semble inconnu. Elle le prend , jette les yeux dessus , et s'écrie : Ciel ! quelle illusion! il est donc venu? — Qy^'^y "mademoiselle ? — Il est venu, sans doute. C'est bien là, oui, c'est bien là son écriture. Par quel étrange événement ce papier se trouve-t-il ici ? — Je l'ignore , mademoiselle 5 à moins que ce ne soit le monsieur de ee soir qui l'ait laissé tomber tle sa poche y en chercliant la lettre

( i54) de madame de Saint-Albin ? — Que distu , un monsieur ! grand ? — Grand.

— Bien fait? — Il me l'a paru. — Trente ans environ , brun , et de beaux traits ?

— Je l'ai peu remarqué 5 le jour tombait. — C'est lui , oh ^ c'est lui : cher Sain t- An gel....

Jeannette se tait ^ elle observe 5 elle attend l'explication de cette énigme t Cécile lit avidement le papier 5 puis elle s'écrie de nouveau : Jeannette ^ ô Jeannette! il m'aime toujours!... toujoiurSj Jeannette 5 tiens, vois. (^Elle lit.)

<c Oncle injuste et barbare ^ à qui je dois la perte de mon repos et de ma liberté j quand cesserez-vous de me persécuter? Eh quoi ! vous voulez j vous exigez que je garde ma main pour l'enfant du malheur que je ne connais pas , que je n'ai jamais vu !.... Non , monsieur^ tant . qvie mon cœur existera dans ma poi- ^

( i55 ) trine ^ il ne battia que pour mademoiselle Saint-Brice.... »

Mademoiselle Saint-Brice ! interrompt Cécile hors d'elle-même ; il y a bien là mademoiselle Saint-Brice I (^Eile continue de lire. )

« Vous ne savez pas , vous ne connaîtrez jamais l'intérêt puissant qui m'attache à cette femme accomplie; c'est Ife lien de la nature , de l'amour , de tous les sentimens les plus forts. Et jamais la cupidité, la barbarie »

Cécile n'en peut lire davantage : Eh bien , Jeannette , dit - elle , que penses» tu de cette lettre , qu'il n'a pas terminée y comme tu vois ? car il en est resté à cesmots : Et jamais la cupidité, la barbarie. Ce n'est sans doute que ce qu'on appelle un brouillon de lettre , dont il n'était pas content , et qu'il aui'a récrite à son oncle. Tu vois qu'il m'aime toujours?

— Mademoiselle ^ pardon : vous avez la

( i56 ) Bonté (le me consulter, comme si je sstvais de qvioi il est question , comme si je connaissais vos liaisons avec cet étcanger. Mademoiselle a sans doute une autre confidente que moi 5 il n'y a que cette confidente que mademoiselle puisse consulter lA- dessus. — O Jeannette î combien tu me fais rougir de mon imprudente exclamation 1... Je ne pensais pas.... l'excès de l'amour y div délire ^ du. malheur.. Daiune m'excuser , Jeannette , si je ne t'ai pas ouvert plutôt mort cœur. Toi seule étais digne d'y lire j mais quand on s'est avilie une fois à sespropres yeux y combien il est dur de publier sa honte et son . déshonneuK ! — Est-ce publier , que confier à une tendre amie... — L'amitié^ toute aveugle qu'elle puisse être , ne doit pas pardonner ma faute •, elle est trop grave , elle est trop avilissante pour mon sexe , dont \ jj'auxais du me montrer l'exemple et le

Miodèle. — Vous avez donc fait un©" faute, imprudente Cécile! — Ok! ouir appelle-moi imprudente, ma chère Jeannette 5 arme-toi de toute ta sévérité pour me punir , pour m' humilier autant que je le mérite.. Voilà ce que j'appréhendais data part, et voilà ce que je suis en état desupporter aujourd'hui 1 Prends sur moi dorénavant l'ascendant que doit avoir la» vei'lu sur le crime, et méprise-moi comme tine de ces viles créatures qui ont foulé aux pieds-l'honneur et la vertu. — Quelle exagération , mon amie ! me persuaderez-vous jamais que vous vous soyiez dégradée à ce point? Si je devine votre faute , elle est grave sans doute : mais elle est si naturelle , si pardonnable à un Goeur sensible., qu'il faudrait Lien de la rigueur pour ne pas l'excuser. — Jeannette, as -tu jamais aimé? — Mademoiselle , cette funeste passion de l'amour n'est pas. encore j, heureusement pour

( i58 ) Tnoi j entrée dans mon cœur. — Ton cœur est Jonc de fer? — Il est sans doute aussi sensible que les autres 5 mais habituée à la mélancolie , il n'a pas apparemment rencontré encore l'objet qui doit l'attendrir. — Que ne sviis je restée à Paris ^ Jeannette ! je n'y aurais pas trouvé l'homme dangereux qui m'a subjuguée 5 mais aussi combien il est aimable ^ Jeannette! tu l'as vu? n'est-ce pas qu'il est bien fait pour triompher du cœur le plus iiîflexible? — Je vous répète y mademoiselle , que je l'ai à peine remarqué. — A peine remarqué, à peine ^ Saint- Ange ! ah , Jeannette ! que tu es heureuse d'avoir cette insensibilité ! — C'est donc ce particulier qui ee soir.... — Lui-même , Jeannette 5 apprends , apprends tout, et blâme ensuite ta malheureuse amie de s'être laissée séduire par tant de perfections !

Jeannette brûlait de connaître le secret

Je Cécile 5 et Cécile , qui venait d'éclater iinpinaJemiuent j n'avait plus de motif* pour refuser à son amie cette pi'euve de confiance. En conséquence j Cécile s'approcha de Jeannette 5 et j après avoir relu encore tme fois , en soupirant y la lettre commencée de Saint-Ange j elle lui fit le récit suivant , qui dut bien étonner l'innocente Jeannette ►

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