CHAPITRE XII
JJ attendait - on î
« X u te rappelles , Jeannette , qu'après la mort de ma mère , mon père éprouva ^ il y a trois ans , un tel dégoût de la vie , un ennui si violent à Paris, qu'il se détermina à voyager pendant quelque tems pour faire diversion à ses regrets? Il m'emmena avec lui ^ et c'est dans ce fatal voyage , Jeannette , que ton amie a perdu le l'epos et l'honneur. L'honneur , Jeannette! apprécies-tu cette perte que je dois au sort , au malheur , plus qvi'à la faiblesse de mon cœur? Ecoute-moi 5 tu vas apprendx'e des choses si singulières j que , si j'écrivais ma vie , on les prendi'ait pour un canevas de roman.
Il ne nous arriva rien d'extraordinaire en route j jusqvi'à la teixe que mon père
possédait près d'Abbeville , et qu'il voulait visiter la première. Mon père , effraye des événemens de la révolution qui se déclarait alors en France , craignant que son nom ne le compromit aux yeux de ses vassaux, qui le croyaient immensément riche , s'avisa de prendre le nom supposé de Saint-Brice , en me recommandant de ne jamais prononcer celui de d'Eranville devant qui que ce fiit. Il y avait plus do vingt ans que mon père avait quitté cette province 5 tous ses domestiques étaient changés depuis ce tems. Il ne restait plus à Eranville qu'un vieux fermier , homme sûr, et dont il ne redoutait point l'indiscrétion. Sans doute, Jeannette j tu trouveras de l'originalité sans motifs dans cette condviite de mon père 5 mais tu l'aa connu : tu sais combien il était timide , bizarre , singulier , et la peur le comprimait au point de lui faire commettra même des imprudences. Kou& arjivons à
( i62 ) Eranvillejqiîe nous ne reconnaissons plus. Les liabitans croyant que nous avions fui la France comme l'ont fait alors tant de gens lûches et titrés , s'étaient presque partagés nos propriétés. Quelques-unes avaient été pillées : il ne restait plus que la fermej qu'on voulait disputer encore au bon vieux Germain. Cet estimable fermier reconnaît son maître , lui saute au cou y et lui témoigne la plus vive tendresse. Paix , paix j Germain , lui dit mon père ; je ne suis plus rien ici j je n'y veux rien être j je ne suis plus que Saint-Brice qui voyage et cherche à se distraire de ses cliagrins. Garde-toi d'annoncer mon retour ! Ne me lais connaître à personne de ceux qui pourraient se souvenir de moi , et dis-moi seulement en quel état sont mes affaires ici ?
Germain satisfait aux questions de son maître : Ah , monsieur ! lui dit-il j vous n'avez plus rien à y prétendre. On vous O;
traité comme émigré , et vos biens ne sont plus à vous. Vous ne pouvez pas es- .pérer seulement un coin de terre dans ces plaines qui furent autrefois votre propriété 5 mais vous avez la voie de l'appel : vous pouvez vous faire reconnaître, prouver votre séjour constant à Paris* — Je m'en garderai bien , mon ami ! J'aime mieux tout perdre y que m'exposer à des discussions longues et dangereuses peutêtre 5 et puis y que jue rendrait-on ! des ruines î Non , Germain, non : je me résigne , et je sens que ce sacrifice me coi\tera bien peu , après la perte de ma chère Rosalie.
En vain Germain voulut-il faire entendre raison à M. d'Eran ville , affaissé sous le poids du malheur et de la terreur, il persista dans son bizarre refus ^ et après avoir dit un éternel adieu à son ancienne propriété , il voulut aller voir à Donieval, village voisin , madame Durocher , qui
était une ancienne amie de sa famille^ Madame Duroclier n'existait plus ; elle avait vendu sa maison à une femme de moyenne vertu j qu'on nommait madame de Linval. Cette madame de Linval , à qui nous nous adressâmes pour demander des nouvelles de l'ancienne amie de mon père , nous fit l'accueil le plus gracieux. Je suis désolée , nous dit-elle , de ne pouvoir remplacer ici l'amie que vous y veniez chercher. Sans doute vous vous proposiez de passer quelque tems auprès d'elle ? et c'eût été pour cette dame un véritable bonheur 5 mais si elle n'existe plus , daignez croire qu'en perdant cette parente y j'ai héx'ité de son attachement pour ses amis et de son cœm hospitalier. Il est tard y la nuit approche 5 monsieur n'a peut-être point d'asile dans ces campagnes ? — Hélas l je n'en ai plus , madame , lui répondit , en soupirant ^ mon père ! — ; Eh bien j
( i65 ) -que monsieur daigne accepter un appartement dans ma maison : je mettrai tous mes soins à remplacer mon amie auprès de lui et de cette chère enfant, qui est jolie comme un auge J
Elle s'avança pour me baiser au front, et je ne crus pas devoir me refuser à cette preuve d'intérêt. Mon père craignant de commettre une indiscrétion , voulut se retirer : madame de Linval insista , se dit cousine de feue son amie , et fit tant , que mon père accepta l'asile qu'elle nous offrait.
Funeste démarche ! fatale inconséquence ! que de maux elle rei'a coûtés ! Il sembla , Jeannette , lorsque mon père céda à ses instances , qu'un noir pressentiment vînt glacer mon cœur. Une pâleur jsubite couvrit mon front j et sans me rendre raison de ce que j'éprouvais , je fus intérieurement fâchée de rester chez cette femme } dont l'extérieur et le langage ne
( i65 ) me pi-évenaient pas en sa faveur. Ma* dame de Linval j enchantée de notre soumission , sonna trois ou quatre gra«ds laquais , à qui elle ordonna de préparer soiidain l'appartement du petit corps de logis pour mon père et pour moi. Ella nous fit ensuite passer dans son salon, où nous trouvâmes beaucovip de monde : et là , la conversation devint générale. Ce qui me sui"prit beaucoup , c'est que madame de Linval , qui ne nous connaissait pas du tout , osa nous présenter à sa société comme deux de ses intimes amis qui venaient de Paris , et dont l'intention était de passer quelques mois à sa campagne. Comme mon père la regardait d'un air tout étonné, elle lui dit tout tas t Ne consentez- vous pas que je prenne ce litre flatteur , afin que vous n'ayez pas l'air de tomber des nues ici ? A la campagne , il faut éviter les caquets que chacun «est toujours disposé à faire.
Puis elle ajouta plus bas encore : Et vous conviendrez que cette affaire - ci pourrait en faire naître une ample provision.
Mon père ^ ni mol , nous ne comprîmes pas ce qu'elle voulait dire : mais nous ai«dàmes à faire accroire que nous étions en effet dans sa plus grande intimité.
On causa , on joua , on bâilla 5 puis on se mit à table j oii l'ennui vint s'asseoir aussi j et l'on se sépara. Quand tout le inonde fut parti j nous observâmes qu'il ne restait plus chez madame de Linval qu'un vieux militaire et un jeune hommej qui nous parurent être de la maison.
Commandeur , dit madame de Linval au vieillard , je vous rends votre liberté dont vous m'avez fait le sacnlice toute la soirée. Vous avez bien dû souffrir, mon cher y vous qui n'aimez ni le jeu , ni la société? — Ma foi , madame, répondit le vieillard , vous devez m'en savoir gré-^
( i58 ) car , demandez à mon neveu ? jamais ma goutte ne m'a tant fait souffrir que ce soir 5 et si je n'avais pas su que vous attendiez monsieur et mademoiselle.... — Hem ? plaît-il ? interrompit madame de Lin val en rougissant, que voulez -vous dire , que j'attendais ?. . . — Je me trompe , répliqua le vieillard en souriant : j'ai voulu dire que y sans la compagnie de monsieur et de mademoiselle, je me serais vingt fois retiré.
Note j Jeannette , que nous n'avions pas dit un mot de la soirée à ce vieux commandeur , qu'à peine nous avions remarqué. Il nous fit y ainsi que son neveu y une profonde révérence , et tous deux se retirèrent, éclaii'és par un laquais, qui les conduisit à un appartement prochain.
Madame de Linval nous dit ensuite en riant : Vous avez vu une de mes anciennes , oh ! mais très - ancienne connaissance ! C'^st le vieu2£ commandeur
de
tle Mellery, et son neveu le jeune Saint- Ange. Ils logent chez moi depuis un m ois , et j'espère les garder toute la belle saison. L'oncle est infirme , un peu grondeur 5 mais je lui ai de véritables obligations ^ et il ajoute à l'agrément de ma société. Je suis veuve , riche 5 il faut bien que je voie du monde 5 mais ^ en même tems quej'aime la dissipation , j'estime l'honneur et ma réputation. Vous verrez ! avec le tems , j'ose croire que vous m'accorderez votre estime. — • Avec le tems , madame î répondit mon père.... Sans doute il me sera flatteur de cultiver votre connaissance , de me rappeler votre obligeant accueil ; mais je vous prie de croire que je n'aurai point l'indiscrétion de prolonger chez vous un séjour qui pourrait vous devenir importun. — Importun, monsieur! Quel mot employez- vous !... Vous n'y croyez pas : non , vous ne pouvez pas y croii-e. Il faut bien que vous vous don*
( lyo ) niez le tems de me connaître. . . . J'ai intérêt à ce que vous me connaissiez.
Pour vous , vos traits qui portent le cachet de la franchise, toute votre personne, décèlent assez en vous un hoinme de bien , quel que soit le voile dont vous vous enveloppiez 5 et je crois que M. Saint- Brice.... que.... M. Saint-Brice est un vér. ritable ami de plus que je vais acquérir.
Elle affecta de répéter ce nom de Saint- Brice d'une manière si singulière , que mon père en fut frappé. Madame , lui demanda - 1 - il , aurait - elle connu quelqu'un qui portât mon nom ? > — Votre nom j monsieur ? il ne m'est pas inconnu ; il y avait un Saint-Brice autrefois dans les chevaux - légers ; ixn autre dans les finances , un autre encore abhé commandataire : mais je pense que vous n'êtes parent d'aucun de ces Saint - Brices-là ? ■ — Madame devine juste. Je suis étran-r ger, .hélas I et je n'ai plus rien de cheç
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sur la terre que ma fille ! — Mademoiselle est accomplie , et doit faire le bonheur de son père : mais je vous retiens là ^ et je ne pense pas que vous avez voyagé ^ que vous êtes fatigués : bonsoir , bonsoir j à demain.
Madame de Linval prit sa bougie ^ rentra chez elle , et nous fûmes nous installer , mon père et moi , dans l'appartement qu'on nous avait destiné. J'y trouvai une femme-de-chambre complaisante à mes moindres ordies , et mon père y fut servi aussi par un domestique intelligent.
Mon père , toujours sombre , taciturne y me dit fort peu de chose : il se retira, et j'entrai chez moi , où je me livrai aux réflexions que m'inspirait la singularité du caractère de notre hôtesse. Je te la peindrai , Jeannette , dans un avitre moment 5 car moi-même alors je ne pus me rendre compte ni de sa fortune , ni de ses
( 172 ) liaisons , ni de sa conduite. La Suite ne
m' éclaira que tx'op cruellement sur cette femme perfide à qui je dois tous mes maux.