CHAPITRE XIII
C'est sans doute un caprice.
JUe lendemain matin , mon père ne me parla pas de poursiiivre son voyage, et je respectai ses volontés. Madame de Linval nous fit prévenir que le déjeuner était servi. Nous descendîmes , et reti'oiivâmes près d'elle le commandeur de Mellery y et son neveu , qui s'informèrent de notre santé. Bon! interrompit madame de Linval j sans attendre notre réponse j est-ce qu'on se porte mal ici ? Je veux que chacun y suive mon exemple : la gaieté ^ le plaisir , voilà la source de ma santé. Vous voyez monsieur de Saint-Brice un peu pâle , taciturne ; eh bien , avant un mois d'ici , je veux qu'il ait ces aimables \ couleurs qui décorent les jolies joues de sa fille.
( 174) Ces couleurs dont elle parlait s'amoncelèrent soudain sur mon front , et je baissai les yeux , tandis que Saint- Ange y ce neveu du commandeur , n'eut pas assez des siens pour m'examiner.
Mon père sourit , me regarda à son tour, et l'attention générale arrêtée sur moi augmenta mon trouble et ma rougeur.
Sans doute , dit mon père , la gaieté de Tnadame et l'agrément de sa maison seraient bien propres à me rendre la santé et le calme de l'ame , si je pouvais prolonger chez elle mon séjour 5 mais cela m'est impossible 5 et tout-ài'heure je vais partir pour Abbeville , où je prendrai la poste. — * Partir toutà-l'lieure ! répondit madame de Linval.
Ali ! vous n'aurez pas cette cruauté. Vous ne vous serez pas montré un moment pour disparaître soudain ! Je ne le veux pas : entendez-vous, Saint-Brice, que je jie le vêtu pas? — Madame —
( 175) Qu'avez -vous à faire? Rien. Qui vous fait voyager? le désir de vous distraire , n'est-ce pas? Je veux vous procurer ici plus de distractions que deux cents lieues de pays ne pourraient vous en offrir.
Vous resterez , cela est entendu , vous resterez? —=- Cependant.... — Eh! vous ne demandez pas mieux , malin que vous êtes ; je lis dans votre cœur , et j'y vois. . . . plus que vous ne pensez. — Je vous jure pourtant y madame y que mon cœur ne recèle aucun secret qui ne puisse vous être dévoilé ! — Il en est un peut-être que bientôt. . . . Mais ne parlons pas de cela avant le tems : c'est à vous d'ailleurs à rompre le premier le silence. Mes amis, le tems et beau aujourd'hui : si nous allions tous dîner à ce joli rendezvous de chasse de la forêt prochaine?
Duvillier et Lornevil y chassent depuis ce matin } nous les suj:prendi'ons ; hein ?
( 17^ ) Voilà qui est dit , n'est-ce pas? Je cour»
donner les ordres nécessaires.
Mon père veut lui parler; elle est déjà bien loin, appelant ses domestiques j faisant un tapage affreux sur l'escalier.
Mon père me dit tout bas : Voilà une bien, singulière femme î je suis curieux de l'étudier; car, ou elle est folle , ou elle a des projets que je ne puis deviner. — Nous restons donc , moix père? — Quelijues jours : voyons ce que tout cela dewiendra.
Mon cœur se serra de nouveau y et je 3aie tus. Je sentais que je n'étais pas à mon aise avec madame de Linval , d'ailleurs plus âgée que moi , et qui me traita.it comme une enfan-t. Mon père voulait rester néanmoins j il fallait bien m'y ressoudre.
Pendant que le vieux commandeur parlait A mon pore de la singularité du
( 177 ) caractère Je madame de Liuval, qu'il appelait sa meilleure amie, Saint- Ange trouva Poccasion de me dire des choses flatteuses 5 et ce jeune homme, que-mes yeux avaient déjà distingué , me parut unir l'esprit à la décence et au bon ton. Au bout d'un moment, notre hôtesse rentra : Grâce au carillon que j'ai fait , nous dit-elle, tout est prêt, et nous pouvons partir. Mademoiselle Saint - Brice , son père , le commandeur et moi, nous irons dans ma grande berline , et pour notre jeune homme , il ira à pied : il saura bien nous rejoindre 5 il n'y a que deux lieues d'ici là. La partie est arrangée ; mon père y consent , et nous voilà tous quatre emballés dans une voiture gothique , et traînée lentement par deux chevaux étiques. A peine arrivés au rendezvous de chasse , nous y vîmes accourir Saint-Ange , accompagné de Duvillier ^ de Loi'neyil , deux grands jeunes gens
que je me rappelai avoir vus , la veille ,
à la maison , ainsi que plusieurs de leurs amis.
Eh bien j leur dit madame de Linval , convenez qiae vous ne nous attendiez pas, là? J'ai des idées comme cela^ moi j qui tournent toujorurs au profit de mes plaisirs. Car nous aurions dîné seuls , an lieu que nous aurons de la société.
Tous les jeunes gens se hâtèrent de lui faire leur cour. Duvillier sur -tout me parut le plus empressé. Il baisait la main de cette femme avec des démonstrations de tendresse qui paraissaient même appartenir à un autre sentiment qu'à celui de l'amitié. Est-ce pour moi, dit en riant la dame à cette troupe joyeuse , que vous témoignez tant d'allégresse , ou si c'est pour le plaisir que je vous procure en vous amenant mademoiselle de Saint- Biice ?
, Cette question donna lien à mille pro-
( 179 ) pos gai ans , dont madame de Linval fut
le principal objet. Saint-Ange seul garda le silence , et cette retenue me fit intérieurement plaisir. La journée se passa très - bien ^ et le soir nous revînmes tous à d'Orneval , où la soirée fut employée à jouer ou à médire. Petit souper ensuite , et toujoure les pKis grands soins j les plus grandes prévenances de la part de madame de Linval pour mon père et pour moi.
Quand je fus retirée avec monsieur d'Eranville , j'osai lui demander si son intention était toujours de rester dans une maison étrangère où il n'était retenu ni par le lien des affaires , ni par celui de l'amitié ? — Mon enfant j me dit-il, dans l'état de douleur qui me consume , peu m'importe le coin de la terre que j'habite 5 tout séjour m'est parfaitement indifférent. Il est vrai que celui de la paix j de la tranquillité y me convien-
( i8o) tirait mieux que la mai son tle madame cte Jjiijval , où l'on ne songe qu'aux fêtes , qu'à 1^ dissipation y cm il se rassemble un essaim d'étourdiS' dont le caquet m'impoittme et m'ennuie : il n'y a^ dan& tout cela, que le vieux commandeur de Melr lery dont je fasse cas. C'est un homme d'iui excellent commerce 5 et son neveu lui ressemble pour la solidité de la raison et de l'esprit.
Je ne sais pourquoi mon cœur battit vio'lement à cet éloge de Saint-Ange fait par mon père Ivii-même» Il ne s'en aperçut pas 5 et continua. Je n'ai cependant point , ma Cécile j l'intention de rester long-tcms dans cette maison 5 mais le caractère original de l'hôtesse-, sa manière de se mettre à son aise avec moi, de me forcer à devenir son ami , ses demiconfidences , son soui'ire ironique j tout cela me cache un mystère que je veux découvrir avant de me remettre un voyage.
Dans tous les cas ^aa Cécile , je compte assez sur ton cœiu' et sur tes principes pour te croire en sûreté au milieu de cette foule d'étourdis cfont les mœurs me sont aussi suspecter que celles de la maîtresse du logis. En nê^uittant pas ton père, en no paraissant jamais cpi'aTcc lui, tu ne cours aucun danger. Je te le répète , j'ai toujours mené une vie tranquille , et j'ai dans l'idée qu'on me ménage ici xinQ ayentuje qui pique ma curiosité 5 je veux la courir , et je t'expliquerai tout cela , si toutefois cette aventure ne blesse ni la décence , ni la délicatesse dont je me suis toujours fait rnie loi.
Mon père m'embrassa , et fut se livrer au repoa y tandis que le sommeil vint s'appesantir svu* mes paupières.
A son réveil j mon père resta fort étonné de trouver sur la cliemmée un bijou qu'il n'y avait pas remarqué la veille* C'était une boëte d'or-j il l'ouvrit ^ et fut
( i82) tien plus surpi'is encore de reconnaître le portrait de madame de Linval. Qu'estce que cela veut dire? Qui a mis là ce porti'ait ? Dans quelle intention?... Estce madame de Linval elle-même que
Allons, c'est une idée folle : on ne donne son portrait qu'à celui qu'on aime 5 et il n'y a pas d'apparence qu'une femme de trente ans au plus soit devenue , en deux jours de tems , amoureuse d'un homme de cinquante ans passés. C'est un oubli apparemment de quelque domestique , oubli qu'un galant homme doit s'empresser de réparer, en remettant ce bijou à celle à qui sans doute il appartient.
Mon père descendit chez madame de Linval , la trouva seule y et eut avec elle une conversation assez originale , et qvi'il me l'apporta de point en point. Madame, lui dit mon père , quelqu'un occupait-il, avant moi , l'appartement que vous m'avez donné? — Personne, monsieur. Il
(i83) y a un an qu'il a servi à une de mes tantes que j'ai perdue depuis : mais pourquoi cette question? — C'est qu'apparemment votre femme -de -chambre y aura oublié j hier, ce bijou que j'ai trouvé sur ma cheminée. — Ha ha ! ( d'un air in^ différent), ce bijou? Oui.... je sais ce qvie c'est.... c'est mon portrait, n'est-ce
pas? Vous l'avez regardé? — Et
admiré , madame ( /'/ lui tend la boëte. ) — Vraiment ( sans la prendre ) , il y a un mois qu'il est fait 5 il me ressemble j n'estce pas ? — Beaucoup ( il ouvre la boëte et examine ) 5 et puis , il me paraît bien peint. — C'est original ( elle rit ) : il est heureux que le portrait ne se soit pas trouvé dans l'appartement de quelque amant de mes faibles charmes , car il l'aiirait gardé ! — Madame , il serait plus doux de le recevoir comme un bienfait, que de le voler. — Bon ! ( elle minaude ) : voilà qui m'embarrasse : est-ce
( i84 ) itiie demande que vous mVn faîtes ? ■— Je n'ai aucun droit à un pareil présent. T — Fort bien 5 c'est-à-dire ^ que monsieur ne m'aime point? r—r Aimer d'amour, madame j est le propi'e d'un jeune homme 5 un homme de mon âge ne peut plus qu'estimer. -, — Votre conduite cependant n'est point une preuve d'estime. — Ma... conduite? — Voua devez, m'entendre? — - Nullement , je vous jure. -— Vous êtes Lien mystérieux , et c'est une véritable injure pour moi. — Daignez m' expliquer , de grâce — Allons , allons
( en coltire ) , l'endez-moi ce portrait ? — Je n'ai point l'intention de le garder. — Ni le talent de le mériter. — Ha ça, ma chère hôtesse , pardon de ma réflexion 5 mais jouons-nous ici la comédie ? — Si qtielqu'un la joue, à coup sûr ce n'est pas moi. — Ni moi non plus. Certainement, je ferais un acteur très - ridicule , si, à mon âge , j'allais former une passion ^
( i85 ) quelque belle que fut la personne qui la causât. — Qui vous parle ici de passion^ monsieur? qui vous dit qu'on prétende à être aimée? — Pardon; ce portrait,..
— Eh bien , c'est un oubli d'un de mes g'^ns : il vous déplaît ^ vous me le rendez, rien de plus naturel . — Ha, ha, ha, madame ! il me déplaît ! vous me rendez bien peu de justice. — Et vous , monsieur , vous m'estimez bien peti pour jouer aussi loiig-tenis le rôle que vous prenez ici. — Voilà encore de l'obscurité. Au surplus , madame , permettezmoi de me retirer , de me remettre en route , et vous n'aurez plus sous les yeux lin homme qui , je ne sais pour quel motif, vous paraît insupportable ? — Monsieur. . . . vous êtes le maître. — Adieu, madame.
Mon père salue profondément madame de Linval, qui paraît être très-piquée j il monte me rendre compte de celte con-
( i86 ) versation énigmatique , à laquelle nous ne pouvons rien concevoir ; et nous nous occupons soudain des préparatifs de notre départ»
( i87 ) CHAPITRE XI Y.
Intrigue épistolaire,
X^ENDANT que mon père était dans ce singulier tête-à-tête avec notre hôtesse , j'éproiivais des sentimens bien délicieux 5 et il semblait que Tamour voulut attaquer en même-tenis et le père et la fille. J'étais descendue seule au jardin, rêvantj sans former précisément des réflexions ^ et pensant peut-être confusément aux deux mots d'éloges que mon père avait dits en passant du jeune Saint - Ange. Guidée par ma rêverie, je m'étais enfoncée dans un bosquet touffu pour y respirer la fraîcheur de l'ombre , lorsque j'aperçus un livre ouvert à moitié , mais par terre , et paraissant oublié. Je le ramasse, et je vois que c'est V Art d'aimer de Bernard. Pendant que je le parcours en
niarcliant j et les yeux fixés sur ce livre , une Toix douce me tire de ma méditation; c'est celle de Saint- Ange. Pardon, mademoiselle, me dit- il, j'avais oublié ce livre ici , et je revenais le cliei*clier ; mais s'il peut vous intéresser , je vous prie de le garder. — Moi , monsieur? lui dis -je machinalement en lui tendant le livre. — Le sujet en est beau, mademoiselle , et digne de voti'e attention. C'est .... V^r£ d'aimer l — Je ne croyais pas , monsieur , qu'on pût soumettre à l'art le plus beau sentiment de la nature? — Tous les sentimens sont des vices ou des passions , quand ils ne sont point assujétis aux lois de la délicatesse. — J'aime à le croire , monsieur ; et d'ailleurs je n^ai point lu ce livre , et je ne connais point le sujet que son auteur y a traité. — Vous n'avez jamais coiuiu l'amour , mademoiselle ? — Monsieur n'a pas cru sans doute que je répondrais
( ^89 ) sérieusement à iine pareille question. «— Ah , mademoiselle ! que ne puis - je en badiner comme vous ! Depuis votre séjour ici...* — Pardon, monsieur, je vais rejoindre mon père. — Et vous ne daignez pas m'écouter, mademoiselle?
Je brûle pour vous, je vous adore, et, pour la première fois , tous lés feux de l'amour sont concentrés dans mon cœur ardent! Un mot, mademoiselle, ah! un seul mot ? — Monsieur , monsieur , doisje vous répondre ailleurs que devant mon père ! . . . — Et toujours votre père ! J'ai un oncle , moi , et je me passe bien de sa présence pour exprimer mes sentimens ! . . .
Je ne pus m'empêcher de sourire à cette naïveté. Il voulut saisir ma main, je la retirai ; et , malgré ses prièi'es , ses protestations, je revins jusqu'à la maison , où il me suivit, en me jurant que, malgré mon insensibilité , il me forcerait à
( ipo ) répondre à son amour. Je trouvai sa menace peu délicate j et je m'enfermai chez moi j combattant néanmoins entre le devoir , la décence et l'amour qui commençait à pénétrer mon cœur. Saint-Ange était bien fait , aimable , plein de grâces et d'esprit. Il me plaisait, en un mot, et je sentis que son image , en vain repoussée par ma faible raison j était pour jamais iixée dans mon cœur par l'estime et par la tendresse.
Je réfléchissais sur cet état nouveau pour moi , lorsque mon père entra, ainsi que je te l'ai déjà dit , et m'ordonna de l'aider à préparer tout pour notre départ.
Il était près de midi 5 nous allions donner les ordres aux domestiques pour transporter nos effets à la voiture , lorsque mon père reçut un petit billet ainsi conçu :
ce Si vous faites cas de l'estime parti- 5> culière que j'ai pour vous , et de la ré-
( 190 » ception que je vous ai faite dans ma
» maison y vous différerez votre départ 5î jusqu'à ce qu'un entretien que je vous 5> demande, et dont je prescrirai l'heure 3) et le lieu, vous mette à même de me x> rendre justice , et vous dévoile enfin à 3> mes yeux. J'attends cet égard d'uu n homme qui a l'usage du monde , et ?) qui doit ne rien savoir refuser à une w fennne. »
Ursule de Linval.
« Nous aurons beavicoup de monde à ?5 dîner , je vous placerai près de moi. »
Mon père relut deux fois ce billet singulier*, et souriant de Ta r de l'ironie y il s'écria : Cette fennne est folle assurément , et je ne me suis pas trompé sur la négligence de ses mœurs. Est-ce sérieit ] sèment qu'elle veut me faire le héros d'une aventure galante ? Je ne devrais pas en. parler si haut devant ma fille 5 mais c'est qu'en vérité cela est si eçtraordinaiie '..,,
( 19^ ) Et d'ailleurs , cette femme n'a point le
ton d'une femme perdue. Il y a ici un cjuiproquo , à coup sûr 5 il y a du malentendu de sa part on de la mienne 5 voyons, attendons encore l'explication qu'elle me demande. Au surplus , cette intrigue m'amuse , me distrait , et il me paraît plaisant de la dénouer. Laissons toujoius ces paquets ainsi arrangés : ce soir, ou demain au plus tard, notre départ aura lieu. Voyons cependant 5 répondons à ma belle ! . . .
Mon père sourit , et cet instant de gaieté j le premier qu'il ait eu depuis la mort de ma mère , me fit un sensible plaisir. A cette satisfaction intérieure , je dois te l'avouer , ma bonne Jeannette , se joignait encore celle que je ressentais de lester, de revoir Saint- Ange. Il m'en eût coûté de quitter cette maison , sans espoir de jamais rencontrer celui que je commençais à aimer. Je me servis donc
du
( 193) du voile du badinage pour déguiser l'excès de ma joie , et je fis à mon père des complimens sur sa nouvelle conquête , en l'engageant à répondre du style d'un amant soumis. Mais il ne suivit pas mon avis , car le style de son billet ne Fut rien moins que léger et galant. Voici ce qu'il écrivait à la <lame ;
ce Ce qui m' arrive me paraît si extraor- » dinaire, madame , que je ne sais qu'en w penser. Vous me chassez, et vous me 3) retenez ? Je me rappelle d'avoir été >5 autrefois l'objet de ce petit manège 5 5) mais il n'est plus fait pour mon 35 âge, ni pour la nature de mes senti- T> mens. Vous voulez t^ue je reste cepen- 3i dant?Eli bien , madame , je vous obéi- 3i rai , et j'attendrai avec soumission l'insw tant d'une explication que je désire 5) plus que vpus ne le pensez, n
Il signa ce billet, et l'envoya. Un quart- 1. I
(194) d'heure après , nouveau billet de la part de la dame.
ce Tu te trahis , ingrat , en disant que 35 tu desires plus que moi l'explication 55 que je t'ai demandée. Je t'ai deviné 55 dès le premier moment que tu as mis 35 les pietls dans cette raaison. Il n'est 55 plus tems de feindre 5 tu déchireras le 5) voile que tu as pi'is , ou tu me prou- 55 veras , par ton silence j un mépris trop 55 injuste pour que je l'aie mérité. 55
Tuf^ toi ! voilà du tutoiement à présent! dit mon père. Oh ! mais cela devient sérieux Je crains , ma fille , de ne pouvoir confier à ton innocence la suite de cette aventure ^igne des plus preux chevaliers. Quoi qu'il en soit, je suis ré : si^né à toiu. — Je commence à croire , lui dis -je, qu'on vous prend pour un autre. Comme vous l'ayez fijrt bien dit , il y a un quiproquo dans cette affaire ^ et que le tems éclaircira.
Nous nous amusâmes long-tems , nous deux mon père y de ce genre de folie de notre hôtesse 5 et , la cloche du dîner nous appelant près d'elle , nous descendîmes dans la salle cT. mangerj où nous vîmes loeaucoup de monde. Duvillier , Lornevil , tous les chasseurs de la veille étaient \h 5 mais la seule personne que mon cœur devina , que mes yeux distinguèrent avant tout j fut Saint - Ange y dont les regards inquiets, en cherchant les miens , semblaient me demander si j'étais encore courroucée de son audace du matin. Mes yeux lui apprirent qu'ils n'en voulaient à personne j et. dans cette amnistie générale , Saint - Ange ne vit que son pardon en particulier.
Madame de Linval plaça en effet près d'elle mon père, qui , ne sachant comment la regarder , avait des envies fréqvientes de sourire en me lançant des regards à la dérobée. Le grand Duvilliej
( 196 ) j)arut très -piqué de la préférence accordée à M. d'Eranville ; et je l'entendis même dire tout bas à Lornevil : Elle a sans doute des liaisons que je saurai pénétrer.
Duvillier , qui , par l'effet du hasaid , était placé près de moi j affecta de me parler beaucoup , de me faire les compliniens les plus flatteurs 5 et je remarquai que cette conduite de Duvillier £t pâlir plusieurs fois la jalouse madame de Linval. Elle en témoigna même son dépit si Tisiblement, qu'elle m'adressa quelques mots fort dursj auxquels Duvillier me répliqua par des fadeurs outrées. Ce petit jeu ne me plaisait pas du tout , et je vis qu'il faisait souffrir également le sensible Saint- Ange, placé en face de moi. Il se leva même de table , et sortit sans doute pour cacher l'impression douloureuse que ses traits en éprouvaient. Son oncle l' appela : il revint, et, au dessert , le manège
( 197 5 doucereux de Duvillier , la jalousie de
madame de Linval , tout cela devint si elair , que le reste de la société s'amusa ouvertement de ces êtres ridicules. Mon pèi-e , à qui rien n'échappait ^ saisit cette occasion pour glisser quelques mots satyriques à l'oreille de sa voisine j et l'on se leva de table, où chacun avait souffert j pour dire , en bâillant , qu'on allait danser.
Le bal s'ouvrit , et ce fut pour aggraver la peine de madame de Linval. D'abord Duvillier vint m'inviter à danser avec lui : je ne sais comment j'eus la hardiesse de lui dire que j'étais retenue , quand je ne l'étais pas en effet 5 mais j'avais pris le paiti , ou de ne pas danser du tout de la soiiée , ou de commencer le bal avec Saint - Ange. Duvillier , pour narguer madame de Linval , ne l'invita point : il fut à une petite provinciale assez gauche , qui l'accepta j toute orgueilleuse
( 198) d'être préférée à la maîtresse de la maison. Pour Saint-Ange , il s'approcha de moi 5 ce qui me fit grand plaisir , et me dit d'un ai? timide : On dit, mademoiselle, que vous êtes retenue?... — Mais par vous j je crois, monsieur , lui répondis-je, sans penser à ce que je disais : soudain la réflexion me vint, et j'ajoutai : Je croyais que tantôt vous m'aviez proposé?... Me serais-je abusée? — Non, oh non , mademoiselle , et je me trouve bien heureux d'obtenir cette préférence sur tant de rivaux que j'ai ici ! — VouJ n'avez rien à en craindre, monsieur 5 anoai cœur n'est plus capable d'en distinguer un seul. — Charmant aveu ! — Quoi, monsieur ! vous prenez pour un aveu ?... Je fus interrompue ici pai' l'appel des danseurs , au nombre desquels se trouva à la fin madame de Linval , invitée par Lornevil. Elle était si piquée néanmoins, qu'elle dausa mal j gronda les violons ^
( 199 ) critiqua tçrut le monde 5 et, pour l'aclie-
ver, le peu d'étude qvie j'ai mise à l'art de la danse , me fît tellement remarquer, que tous les hommages se toiu'nèrent sur moi pendant cette soirée assez agréable , où j'aftectai de danser également avec chaque cavalier, pour ne point novu'rir l'espoir de Saint-Ange , ni faire remarquer ce que j'avais tant d'intérêt ci cacher. Cette lète terminée , nous nous retirâmes nous deux mon père , qui m'apprit que le fameux entretien demandé par madame de Linval , devait avoir lieu le lendemain matin dans son boudoir. Le choix du lieu fit l'ire mon père, qui se coucha avec plus de gaieté qu'à son ordinaire.
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