CHAPITRE XV
Les voilà d'accord.
X u as connu , ma chère Jeannette y M. d'Eranville et ma mère? tu sais qu'autant ma mère était susceptible , et même ©utrée sur les convenances sociales, autant mon père, avec de l'honneur sans doute, était léger sur ces mêmes convenances. Vertueux par caractère plus que par principes, mon pèie riait des folies des autres , et les excusait même parce qu'il savait que s'il fût né avec des passions , il en aurait fait tout autant que ceux que le monde blâmait. Ma mère poussait jusqu'à la rigueur la pratique des vertus. Mon père les observait toutes en applaudissant ceux qui les traitaient de ridicules : ma mère, en un mot, avait
lan caractère foit éiiexgique , et mon père n'en avait point.
Tu me blâmeras peut-être, Jeannette, de parler avec tant de liberté des auteurs de mes jours : mais je dois à l'un mon amour pour les moeurs 5 et malheureusement c'est sous les yeux de l'autre, peut-être par le peu de sévérité de ses principes et de son exemple , que j'ai manqué, quoique sans le vouloir, à toutes les règles de l'honneur. Ma mère m'a abandonnée à l'âge des passions , sur le bord du précipice , et mon père ne m'a point tendu la main pour m'empècherd'y tonaber. Revenons à mon récit.
A peine fus-je éveillée, que je vis entier mon père dans mon appartement. Ma fille , me dit-il, un billet singulier vient de frapper mes regards à mon réveil. On m'y annonce que votre cœur s'est laissé toucher par les propos flatteurs d'un des lialîitués de cette maison : on ne me l'a
point nommé*, mais, si j'en juge d'après ce qni s'est passé hier j ce séducteur ne peiit éti'e que M. Duvillier. — Mon père. .. avant de prononcer, daignez me communiquer ce billet, anonyme sans doute.
— Oh ! très-anonyme , et d'une écriture qui m'est absolument inconnue, LeYoici :
Je prends le billet , et lis :
ce Vous qui voulez éprouver les autres , y> vous qui vous croyez un sage par excel- 3> lence , et qui fuyez les noeuds de Fhyy> men , dans la crainte de rencontrer 3J une compagne peu digne de vous , son- » gez aux dangers auxquels votre célibat ?> volontaire expose votre fille. Un séduo- 5) tevu* l'a rendue sensible à son faux D> amour : elle brûle poui; lui j et , si vous y> ne lui donnez une seconde mère , votre 55 fille tombera dans im piège dont elle » <t vous-même serez à jamais les victi- 5) mes. Recevez cet avis d'un ami de la » maison que vous habitez. »
Je restai interdite , après avoir lu ce fatal billet : une sueur froide glaça tous mes membres, et il me fut impossible de prononcer d'autres paroles que ces deux mots : Le monstre !
Quel est- il j ma fille, me demanda doucement mon père , ce monstre que vous accusez? Qui supposez-vous capable de m'avoir donné cet avis ? — Je n'en sais rien , mon père 5 mais si ce n'est pas madame de Linval , c'est quelqu'un d'aussi méchant qu'elle. — Madame....
de Linval!... Il ne sagit pas ici, Cécile, de méchanceté j il est question de savoir si l'avis qu'on me donne est vrai , si ce freluquet de Duvillier....
J'interromps mon père , profitant avec joie de son erreur : Duvillier , mon père î Eh quoi ! vous rendez assez peu de justice à votre fille pour la croire capable de s'attacher à un étourdi de cette espèce ! — Ce
n'est donc pas Duvillier, ma fille? Mais
qui est-ce donc? cai' je ne vois ici que ce jeune homme qui puisse être accusé Je séduction y de perfidie : d'ailleurs j il vous a peu quittée hier de la journée. — Eh , jnon père j en croyez-vous ces faux rapports? Ne voyez -vous pas que cet avis controuvé ne vous est donné que pour vous préparer à l'entretien secret que madame de Linval veut avoir avec vous?
Cette femme sait peut-être que vous êtes veufj et vous croit riche 5 elle veut vous épouser. En vérité , c'est une maison infernale que celle-ci !
Mon père reste un moment pensif 5 puis après un silence , il me dit : Cécile y vous tiendrez de votre mère pour la sagacité ^ pour la prévoyance. Vous l'avez trouvé y ouij je crois que vous l'avez deviné.... à rr/oins que , voulant me donner le change sur... — Allez, mon père, allez entendre cette femme dont la démence ou des projets bien noirs guident
îa contliiîte, et vous reviendrez, guidé par la confiance dont vous m'honorez, me dire : Cécile , tu m'as éclairé sur les perfides qui voulaient te iioicir à mes yeux : ton père te rend justice : il sait qu'il est ton ami , ton premier confident , et que ton cœur ne peut se donner qu'à un époux de son aveu , et digne de le posséder ! . . .
M. d'Eranville , ému par cette sortie énergique , me prit dans ses bras , et me serra étroitement contre son sein. Ma fille , s'écria-t-il , ma Cécile ! oh ! tu seras toujours digne de moi , et tu es bien faite pour remphicer ta mère dans mon cœur.... Allons , voyons cette femme :
mais soudain tantôt , Cécile , nous quitterons cette demexue , où les mœurs , l'innocence, la candeur, la réputation, tout est en danger ! .. . Adieu , ma Cécile : embrasse ton père, et crois qu'il t'eslimc, qu'il t'aime toujours !
iJû.re d'avoir ramené l'aulcur de nies
jours à des sentimens plus dignes de moi, je le pi'essai contre mon cœur, et il descendit chez madame de Linval.
A peine était-il parti, que je vis entrer chez moi Saint-Ange lui-même. Quelle fut ma svirpi'ise, quel fut mon trouble, en voyant qu'il se peiinetlait une démarche aussi hardie , aussi dangereuse pour moi , après ce qu'on avait écrit à mon père, et qui ne pouvait concerner que lui î Monsieur, lui dis -je txouhlée , je ne sais qui vous permet de venir.... Souffrez que je sorte? — Oh nonj restez, belle Saint-Brice , restez ! Je ne veux être pour vous qu'un amant passionné , mais respectueux et sotunis. — Donnez-moi donc une preuve de cette soumission , monsieur , en vous éloignant sur-le-champ ? — Je suis prêt à vous obéir , charmante personne 5 mais avant , jurez-moi que vous ne me haïssez pas? — Cette question, monsieur, est si fade, si rebattue dans
les romans et dans les drames , que Je ne puis y répondre : n'est-il pas de nuance .entre adorer et liaïi ?... — Il n'en est point pour les amans : qui n'adore pas, hait , déteste , et l'amour ne peut se contenter d'un sentiment intermédiaire.
— Enfin, monsieur, que desirez-vous?
que voulez -vous? — Entendie un seul mot de votre bouche , et je me retire.
— Ce mot?... — Est-il si difficile à prononcer? Quand je vous 'répète cent lois, je vous adore , ne pouvez-vous me dire ces trois mots si doux : Je vous aime? — Eh mais ! à quoi me servirait cet aveu? Sais-je qui vous êtes? me connaissezvous? pouvons -nous nous flatter d'être unis? — Qui nous en empêcherait? L'enfer même n'aurait pas de barrière assez forte pour nous séparer de vous ! pour me séparer du moins • car je ne puis ici parler que de moi. — Vous n'avez point répondu à ma question? Vous flattez -vous, par
fôtre naissance , par votre état, de mériter le consentement de mon père?...- -—Hélas!.... ce serait peut-être le plus facile à obtenir. — Vous soupirez j Saint- Ange? Vos yeux même se baignent de larmes? Vous ne croiiez jamais à quel point vous m'intéressez ? — Adorable
personne!... Vous- n'êtes donc point
libre de votre main? — Oli! je... je le serai. — Et vous voulez me faire partager une flamme dont vous n'êtes ponit le maître de régler le cours! Fuyez-moi.
— Que je vous fuie ! — Laissez-moi ma liberté. — Rendez-moi donc la mienne.
Il plevirait , Jeannette , il pleurait , ce beau jeune homme ! Dis y à ma place , n'aurais-tu pas été attendrie ?... J'essuyai ses larmes , Jeannette 5 j'eus la faiblesse de lui avouer qu'il ne m'était pas indifférent j et nous nous entretînmes longtems des douceurs de l'amour. Il me quitta enfin en me jurazat qu'il me don-
( 209 ) lierait bientôt des preuves du sieu.... Il m'a tenu parole , Jeannette 5 mais quelles preuves , grand Dieu!... et comment me les a-t-il données !... Pwirsuivons.
Mon père rentra : l'entretien annoncé avec tant d'importance , et désiré si longtems , n'avait abouti q^u'à faire counattre à M. d'Eranville l'erreur dans laquelle on était sur son compte , et que j'avais su deviner. Voici quel fut ce grand entretien.
Mon père entre d'un air très -froid et très-sérieux : Madame, je me rends à vos ordres. — Ah , vous voilà , monsieur.... monsieur de.... Saint-Brice, comment?
n'est-ce pas là votre nom? — Madame...
' — Vous cliangez de couleur? on ne m'a donc pas trompée? — Vous aurait -on parlé de moi ? —Beaucoup , oh , beaucoup . Je vous connais enfin 5 et c'est assez vous •dire que ma fierté a droit de s'irriter de Tespèce de mépris que vous me témoignez. — Du mépris , madame ? — Oui ,
( ^10 ) monsieur , du mépris , et sur-tout un mailqvie absolu de confiance. Puisque vovis m'aviez vue , puisque vous m'aimiez , fallait-il prendre ces détours indignes d'un galant liomme? Qu'est-ce que c'est que ce changement de nom 5 ce prétexte de venir chercher ici madame Durocher , dont vous ne devez pas ignorer la mort ? Pourquoi enfin tous ces déguisemens j tous ces mystères ? Sans parler encore d'un autre , sur lequel je me tais , mais qui excite justement ma jalousie et mou indignation ?... — Madame ^ tout ce que vous venez de me dire est tellement obscur pour moi , qu'il m'est impossible d'y répondre.— Saint-Brice est-il votre nom?
parlez. . . Vous vous troublez? — Cet interrogatoire me fatigue à la fin. Vous n'avez pas plus le droit de me le faire, que moi je ne dois avoir la patience de l'entendre. Je vois que vous me pi'enez pour un autre , ou que votre esprit est dérangé. Adieu,
maclaîHe. — Non , traître , tii ne sortiras pas. Tu ne me taxeras pas inutilement de démence 5 et si je t'ai plue , si je t'adore , j'aurai raison au moins de ta perfidie à mon égai'd. — Il est fort , par exemple , de m'entendre appeler perfide après quarante ans d'une probité à toute épreuve. — Voyons , ingrat, voyons? Je vais trancher le mot , et si tu persistes à me tromper , rien ne pourra te soustraire aux effets de ma liaine. Regarde-moi bien, là?... Oses me dire à présent que tu n'es pas Dormon ? — Dormon? — Oui , Dormon. Tu l'estes interdit? — Eh quoi , madame ! Dormon , ce riche fijiancier qui a plus de cent mille écus de rente ! vous me prenez pour lui? — — J'ai toi't , n'est-ce pas ? — Eh mais j vous ne l'avez donc jamais vu? — Ajoute de nouveaux détours. — Donnon est bien plus grand que moi : vous l'attendiez ici apparemment ? — Oui , et j'ai été trompée dans
mon attente. — Ah ça , c'est une plaisanterie dont , en vérité , je ne puis m'empêclier de rire.
M. d'Eranville éclate , et la dame fuluense l'accuse d'ajouter l'ironie à l'outrage. Mon père, voyant qu'elle persiste dans son erreur , se lève pour sortir , en s'écriant : Eh bien , madame , je suis ce Dormon que vous attendiez , dont apparemment vous ambitionnez la main et la fortune 5 mais votre conduite tous retire pour jamais mon cœur, et je vais svxr-lechamp retourner à Paris , où assez d'autres belles se feront vm bonheur de me subjuguer sans me tyranniser.
Mon père sort en disant ces mots que lui dicte cette situation plaisante 5 et il en rit encore en me racontant ce bizarre quiproquo , dont cependant nous ressentons les effets , sans en avoir la clef. Il est sérieusement question de partir , de quitter cette folle et sa bxnyante société :
( ^i3 ) ■mon père m'en presse 5 et malgré la douleur que me cause la certitude où je suis de ne plus revoir mon cher Saint-Ange , il me faut obéir. Déjà les domestiques se mettent en devoir de transporter nos effets.... Un nouvel incident vient pour la seconde fois suspendre ce départ, et combler mes vœux.