C H A P I T R E XVI
C'est un tovr affreux.
IVl ONSIKUR, s'écrie une femme qvii se présente clans le plus grand trouble ; monsieur , daignez m'entendre j et me permettre de l'econquérir votre estime , que ma funeste étourdcrie m'a fait perdre sans doute.
C'est madame de Linval qui s'exprime ainsi : mon père la fuit asseoir. Il voudrait pouvoir m'éloig^ier 5 mais la rapidité des discours de madame de Linval lui en interdit la faculté. Monsieur , poursuit cette femme , j'ai mille , oh mais lui million d'excuses à vous demander.
Je vois que je me suis abusée à un point... Vous n'êtes pas Dormon . je le vois , je le sais ; je viens de m'en convaincre , et , franchement, je vous ai pris pour lui.
( 2i5 ) Votre air , vos traits , des avis secrets y tout m'avait plongée dans une erreiu- qui Tn''a fuit commettre des imprudences cou§ paLles. J'ai même , convenez-en , franchi à vos yeux les Lornes de cette décence , de cette retenue qui font Fapanage le plus aimable de mon sexe. Dans la certitude que vous m'aimiez , et que vous ne veniez sous lin nom supposé que poui' m'éprouver , pour juger de ma conduite , je vous ai fait parvenir mon portrait , je vous ai fait même des avances qui m'ont Lien compromise. Pardon, monsieur, mille pardons j mais si vous daignez fermer les yeux sur cette extravagance , m'en promettre nn secret inviolable , j'ose exiger de vous que vous me donniez le tenis de réparer mes torts , de i-e-»' gagner votre estime. Vous me devez cette complaisance , et mes torts me donnent le droit de l'exiger. De gi-ace , monsleiu" , veuillez me donner encore deux
fOVL trois joui'S de votre tems ? Restez avec moi. Loin de toute société , de toute dissipation , je veux m'attacher à vous prouver que ma raison et mon esprit sont plus solides que je ne vous ai donné lieu de le penser. Plus de Dormon , plus •d'erreurs 5 c'est un ami que je veux en M. Saint -Brice; et il n'est pas assez inhumain pour refuser d'entendre la justificiition d'une femme coupable.
Mon père , dont le cœur était franc et confiant ^ crut voir de la franchise dans cet amendement de madame de Linval : il s'efforça de lui prouver que le terme de coupable , dont elle se servait , était trop fort ; qu'il n'y avait eu dans tout cela qu'une erreur bien légère. — Eh , monsieur ! répliqua la rusée, sans cette erreur qui m'aveuglait , vous aurais-je retenu avec tant d'instance le premier jour que vous vous présentâtes chez moi?...
aurais-je employé depuis mille moyens
pour
pour vous y garder? vous aurais- je adressé des demi-coniidences j insignifiantes pour vous , mais cependaut intelligibles pour moi ? enfin , malgré toute Pestinie que vous inspirez et que vous méritez ^ vous aurais -je traité si vite en amant attendu et favorisé ? Vous voyez que s'il y a de la légèreté de ma part , il y a aussi dans tout cela un jeu du liasai'd bien singulier, et qui vous étonnera le premier j quand je vous raconterai ce qui a donné lieu à cette méprise.... Monsieur, vous m'avez dit plusieurs fi)is qu'aucune affaire pressante n'exigeait , ne réglait vos voyages 5 accordez - moi la grâce que je vous demande. Deux jours encore , deux jours seulement ? et si ce n'est pour moi , ni pour vous j que ce soit pour cette charmante enfant , qui nous est si nécessaii-e j ici , dont les grâces , les talens et l'aimaj ble caractère font le charme de nos réunions ! Obtiendrai- je de vous cette faveur? 1. S,
Mon père , naturellement peu ferme en ses projets , balance un moment à répondre : ses yeux semblent me consulter 5 mais les miens se baissent pour ne pas y laisser lire le désir que j'éprouve de prolonger mon séjour dans un lieu dangereux peut-être pour l'innocence , mais où l'amour voudrait toujours me fixer. Je ne réponds rien 5 et mon bon père , prenant mon silence pour un aveu , touché d'ailleurs du ton honnête et pénétrant de madame de Linval , qui lui demande l'oubli de ses extravagances , mon père consent à prolonger son séjour; et voilà j pour la seconde fois , nos malles remises à leur place , en stagnation „
Je dois te faire remarquer, Jeannette , que , moi qui observais attentivement madame de Linval j sa joie secrète et maligne ne m'échappa point , quand mon père lui promit de souscrire à ses vœux. Elle se pinça les lèvres , et changea même
( *i9 ) âe couleur , lorsqu'elle remarqua l'atteil-
tion que je mettais à suivre ses momdreâ
mouvera.ens 5 mais , en habile politique ,
elle se remit j fit mille remercîmens à
mon père , et me mangea de caresses ^
car c'est le mot dont il faut se sei-vir avec
une femme aussi fausse. Elle se retira
donc ; et nous l'estâmes.
A présent , Jeannette , je dois te mettre au fait du caractère ^ des intrigues et des projets de cette femme vile et méprisable : et tu vas voir dans quel piège l'imprévoyance de mon père avait conduit l'innocence de sa malheureuse fille. Ecoute-moi avec attention : tout ce que je vais te raconter, je ne l'ai su, pour mou malheur , que bien long-tems après.
Madame de Linval était une de ces femmes de moyenne vertu , qui , veuves de bonne heure, se jettent dans la coquetterie et dans tous les travers possibles
pour briller. Madame de Linval , après
Avoir mené à Paris une vie assez dépravée, avait eu le bon esprit d'amasser quelques rentes 5 et elle vivait depuis trois ans dans une maison de campagne trèsvaste et très- belle , qu'elle avait achetée au village de d'Orneval , près d'Abbeville. Là y et pour ses menus plaisirs sans doute , elle recevait nue cour iniinie de jeunes libertins , de vieux escrocs et de femmes de son geni'e. Duvillier était l'amant du jour 5 et Lornevil , ainsi que les autres y attendaient leur tour, qu'ils savaient ne devoir pas être long. Cependant une madame Dumérel 5 dont elle avait enlevé l'amant , jalouse et furieuse à l'excès centre madame de Linval, imagina, pour se venger d'elle , un moyen assez plaisant , ixiais, hélas ! dont je devais être la triste victime ! . . .
Tu sais , Jeannette , qu'à Paris les sociétés sont composées de toutes sortes de gens? Cette madame Dumérel, qui
faisait la prude et la femme honnête j allait dans une maison des amis de mon père. Là y elle entend dire que M. d'Eranville va partir, avec sa fille, pouf sa terre près Abbeville , et qu'il ira rendre ses devoirs à une dame Duroclier , son ancienne amie, qui demeure au village d'Oi'neval. Madame Dumérel sait que cette dame-Durocher est morte , que c'est son ennemie, madame de Liiival, qui a acheté sa maison 5 et là- dessus, elle dresse ses batteries pour jouer un tour à sa rivale , lui enlever ses amans , et la mistifier. Mais cette méchante femme ne pense pas qu'elle compromet un père de famille respectable , et sa fille vertueuse 5 ou , si elle y pense , elle s'en moque : tout lui est indifférent pourvu qu'elle se venge.
Il n'était bruit à Paris que de la fortune immense de Dormon le financier, et de ses regrets d'avoir perdu son épouse.
Dormon passait néanmoins pour un épicurien , ami du plaisir et des femmes.
Madame de Linval ne l'avait jamais vu , et ne le connaissait que de réputation. La Dumérel écrit à celle-ci, avec le style de l'amitié , qu'elle est bien heureuse , que , dans le dernier voyage qu'elle a fait à Paris, Dormon l'a vue au spectacle j que Dormon est devenu amoureux fou de ses charmes, et qu'il ne parle rien moins que de l'épouser , etc. etc. Cette nouvelle tourne la tête à madame de Linval : elle remercie , par écrit , sa fausse amie , de l'intérêt qu'elle lui témoigne en lui apprenant tout cela , et la prie de lui marquer ce qu'il faut qu'elle fasse pour profiter de cette fortune.
La Dumérel lui récrit ces mots qui font la base de toute sa conduite avec mon père et avec moi :
« Ma clière amie , en vérité , quand je 33 pense au service que je te rends , je suis.
» éonTaincue qu'on n'en croira jamais >> notre sexe capable. Moi , qui aurais 3> tant de motifs pour t'en vouloir , c'est » moi qui m'intéresse à ta fortune , aux » dépens même de la mienne ! . . . Mais 3J n'importe y il faut rendre le bien pour » le mal^ et d'ailleurs, je n'ai pas tant cîe » charmes que toi pour fixer le cœur de » M. Dormon, cpii me voit comme son » amie , et toi comme une amante , ime 3) épouse future. Cependant , mon amic^ » ce financier est difficile , scrupuleux et » bizarre. Imagine- toi , ma chère , qu'a- » vant de se déclarer, de t'offiir sa main, » il a formé le projet le plus fou , le plus » extravagant I . . . Si je ne t'en prévenais » pas, tu pourrais en être la dupe: il » faut donc , pour ton bien , que je te le » dévoile, et j'espère qu'un jour ta for- 53 tune et ton bonheur seront les doux » fruits de mes soins : voici le fait.
» Dormon doit se présenter chez toi ,
5> à d'Orneval , sous prétexte de demander 3> une dame Durocher , à qui appartenait » avant toi ta maison. Il prendia un y> nom supposé 5 et , si tu le retiens , s'il 3> parvient j selon son désir , h passer quel- 35 ques jours chez toi , tu le verras t'épier^ » t'éprouver , toujours sous un nom supy> posé j et il ne s'ouvrira à toi , que s'il » te juge digne de sa main. Prends bien 5) garde aie ménager , à ne point sur- 35 tout lui faire entendre que lu es au fait » de la ruse dont il se sert : car alors il » deviendrait furieux j et nul espoir ne te » resterait. Je te préviens en outre qu'il 33 sera accompagné d'une jeune personne 33 de dix-hvîit ans environ j brune j jolie^ 33 remplie de talens , qu'il fait passer 33 pour sa fille 5 mais au fond , on sait ce 33 qu'il en est. Tu penses bien qu'il se gar- 33 dei'a de dire k ce tendron le motif de sa 33 visite chez toi : ainsi sa jolie maîtresse 33 ne saura i-ien. Ne fais rien paraître ,
» ma chère bonne : et , comme tn sais Si qu'il aime le plaisir j réunis chez toi des » fêtes 5 des bals j bonne société j en un 3) mot: mais sans inconséquence ! tu » m'entends ?
» Adieu , ma toute belle ! arrange - toi 3) là- dessus. Dormon, homme de cin- 3) quante à cinquante - deux ans j brun j » bien fait , sombre , taciturne 5 sa ... . 3) fille , si tu veux : dix- hiut anS', jolie , 33 mais gauche et pincée : et tout cela de- 33 mandera, sous un faux nom , la Du- 33 rocher dont ils feindront d'ignorer la 33 mort. Situ te tires bien de cette épreuve, 33 ta fortune est faite : entends - tu bien ? 33 Adieu encore une fois , ma belle et 3) bonne : je t'aime à la folie. 33
PuLCHERIE FaRE DuBIÉrEL.
Ici Jeannette ne put s'empêcher d'interrompre Cécile , pour lui exprimer son indignation et son effroi. G Dieu , mi*
ciière maîtresse , s'écria- 1- elle , quel complot ! Vous passiez là pour la maîtresse d'un financier ! Ah ! tout mon sang se glace. Quel sera le résultat de cet odieux mensonge? — Le malheiir le plus grand, ma chère Jeannette! Ecoute-moi j; nous y touchons.