CHAPITRE XVII
Comment avouer cela ?
J- u devines bien , mon amie ^ que j cPaprès nne pareille lettre , madamiC de Linval ne p\it pas douter un moment , en nous voyant paraître chez elle , que nous^ ne fussions ^ mon père ^ le raystéiieux financier Dormon ^ et moi la jeune personne jolie , mais gauche , qui passait pour sa fille. De-là tant d'égards , d'instances pour nous forcer de rester 5 puis l'envoi du portrait à mon père , et ces demi-confidences y ces entretiens fameux^ en un mot , tout ce manège d'une coquette piquée de ce qu'un homme prend des détours pour l'éprouver. Le billet par lequel on avertissait mon père des dangers que je courais avec un séducteur y était aussi -dicté par elle : c'était un
aiioyeii de rendre suspecte à Dormon la lidélité de sa maîtresse , et de fixer les regards sur l'aimable objet qui voulait le séduire. Madame de Liiival s'était aperçne de la passion naissante de Saint- Ange j et c'était de lui dont elle voulait parler dans son perfide billet.
Je n'ai jamais conçu , par exemple , comment le commandeur et son neveu se trouvaient dans cette maison suspecte. Cependant , si l'on en croit certaine chronique ancienne sur le commandeur, il n'était pas étrangertoutà-fait à la maîtresse du logis. Quant au neveu, il suivait son oncle, à qui il était soumis j et tu verras bientôt qne, malgré la pureté de son cœur, ses mœurs se ressentaient de l'air qn'on respirait dans cet asile de la débauche . . . . O ma mère 2 vous n'y auriez pas laissé votre fille une senlé minute ! . . .
D'après le dernier enti'etien dans le-
( 229 ) quel elle avait deinaiidé à mon père sr'ii n'était pas Dormon , quoiqvie iTion père eût nié , eût plaisanté même de son erreur, madame de Liirval ne fut pas détrompée j mais persuadée que le prétendu Dormon rejetait sa main j et la dédaignait puisqu'^il voulait la fuir , cette femme scélérate avait médité une vengeance horrible- Pour l'exécuter , il fallait nous engager à rester deux jouis de plus , et c'est ce qu'elle obtint du trop facile d'Eranville. Enhardie par cette promesse , persuadée plus que jamais que mon père est Dormon j et moi...^ mie prostituée apparemment, car il faut dire ce mot, quoiqu'il me fasse rougir , la méchante de Linval fait soudain assembler son comité de débauchés , composé de Duvillier , de Lornevil et d'une femme digne de ces scélérats. Là , elle leur raconte , en versant des larmes du dépit , que le mallieur des tems , son peu de forlimc , l'ont en-
gagée à recherclier la main du riche Dormon , qtii même était devenu amoureux d'elle. Elle leur apprend tout ce qui s'est passé entre ce Doi-mou et elle depuis qu'il est dans sa maison^^ et finit par implorer leur secoui'S pour se venger d'un volage et d'une petite fille qui le domine. — Ma foi , dit Duvillier ^ c'est sur la petite fille que je voudrais me venger. — Et moi aussi ^ ajoute Lornevil.
L'idée de se venger sur la petite fille iiiit rire ces dames aux éclats ", et le coinplot se forme, ainsi que tu vas le voir exécuter. Tu frémis , Jeaimette ! dans unmoment, tu me plaindras bien davan^ tage I
Le soir , à souper , madame de Linval, qui depuis le matin avait changé de ton , de caractère avec nous, demanda à mort père s'il persistait dans son projet de partir le surlendemain ! — Madame y lui répondit mon père, je serais parti aujour-
( ^3i ) ^liui sans la promesse que je vous ai £a.ite , je ne sais pourquoi , de rester deux jouis encore. — Vous ne savez pourquoi^. monsieur? Ma conduite vous le dira ce pourquoi singulier qu'un homme honnête tomme vous n'aurait pas du laisser échapper de sa bouche. Pardon j monsieur, de ce léger mouvement de ma sensibilité ^ ce sera le dernier!..^
Mon père ne répondit rien : il m'a avoué depuis que , sans la faiblesse qu'iî avait eue de retarder son voyage j il serait parti dès ce moment-là.
Il était facile en effet à .madame de Linval , puisqu'elle croyait que mon père étaitDormony de remarquer qiie ce Dormon était bien loin de lui prouver de la tendresse et même de l'estime. Quoi qu'il en fut , elle dissimula y et proposa pour le lendemain une fête , un bal , afin de feire les adieux à M. de Saint-Brice. Je remarquai qu'elle appuyait avec affecta-
ttoii sur ce nom ♦, ce qui nie pei'SuacT.i qu'elle n'élait pas encore désabusée. On ne paila plus que des détails de la fête préméditée, et chacun se retira chez soi. Mon père parlait peu 5 et sans doute j ennuyé du genre de vie qu'il menait depuis quelques joui's , il s'en voulait intérieurement de s'y êti'c livré , sur- tout ayant avec lui sa fille j des yeux de laquelle il devait éloigner soigneusement tout tableau im peu cynique. Moi , je dormis fort bien j me réjouissant de l'idée que je verrais le lendemain mon cher Saint-Aiige , et que je danserais avec lui. A peine éveillée, madame de Linval me fit appeler ; il était question de bonnets , de toilettes : c'était une grande occupation ! Elle me fit plus d'amitié qu'à l'ordinaire , mais néanmoins d'iui air cavalier qui me surprit sans trop me choquer. Elle présida elle-même à mes ajustemens j et à chaque personne qui
( 233 ) entrait, elle disait : Est-elle jolie comme ça? hein? Fera-t-elle toui*ner des tètes? Allez , elle aura plus de conquêtes qu'elle «""en voiulra !....
Le dîner fut gai : on but à la santé de M. de Saint-Brice , mais avec une ceitaiue ironie qui n'échappa pas à mon père , ni à moi. On dansa : je fus fêtée , choyée , vantée avec exagération, et je me serais plaint volontiers de l'excès des éloges de tout le monde , si Saint- Ange ne m'eût tenu une fidèle compagnie, et ne m'eût charmée par des pi'opos moms flatteurs , mais plus vrais. Saint- Ange cependant ne me parut ni avissi galant, ni aussi honnête qu'à son ordinaire. Il me parlait d'une manière un peu libre , et souriait en choeur avec les autres , en me regardant du coin de l'œil. Hélas! on avait débité au pauvre Saint -Ange le conte absurde que j'étais une aventurière, maîtresse et non /ille
clu financier Dormon, etc. et le créclul« Saint-Ange avait donné tête baissée dans ces horribles calomnies.
Le bal finit : on servit un souper si beau , si prolongé , où les vins furent prodigués avec tant d'abondance , que , vers la fin , tous les convives se tx^ouvèrent en avoir trop pris. Duvillier, Lomevil étaient dans le dernier état de l'ivresse : mon Sain^Ange était plus qu'étourdi , et j'eus la douleur de voir mon père lui-même ^ mon père qui usait de tout avec sobriété, s'endormir comme un liomme qui a fait un excès.
Je me sentis bientôt à mon tour dominer par le sommeil 5 et croyant cet état natiuel j je demandai à me retirer. Non pas j mon ange, me dit madame de Linval , qui seule avait conservé sa raison 5 non, s'il vous plaît 5 vous n'irez pas seule : vous coucherez dans ma chambre celte nuit? Voyez donc tous ces hommes ?...► O mon Dieu ! j'ai une si grande pexir
<îes ivrognes ! je ne dormirais pas ! vous nie rendrez ce service , n'est-il pas vrai ,
mon cœur? — Madame, mon père
S"'il se trouvait indisposé cette nuit ? Je voudrais ne pas le quitter. — Cela serait naturel , s'il n'avait pas du monde ^ mais il a Comtois , Saint-Louis , et je vais lui donner Champenois , qui veillera près de lui. Oh I c'est un serviteur unique 5 vous pouvez vous reposer sur ses soins. Venez^ ma belle ?
J'insistai pour voir mon père se mettre au lit. On me le permit 5 mais soudain mes paupières s'appesantirent, et je ne pus ni agir, ni parler.
Frémis, Jeannette ! les barbai'es avaient mis dans mon verre une poudre plus que narcotique : l'effet en était tel , qu'elle donnait avi sommeil toute la quiétude de la mort, sans arrêter la circulation du sang ^ sans nuire au principe ni aux effets de la vie» Ou rae transporta , dans cet état d'im-
( 236 ) jyassibilité , jusqu'à un appartement voisin de celui fie matlame de Llnval , où l'on me mit au lit. On laissa ensuite la porte de ma chambre ouverte , pour me laisser en butte aux insultes des jeunes libertins à qui on avait donné carte blanche pour ane déshonorer.
Cependant , par un effet de la justice divine sans doute , qui ne permit pas que l'innocence devînt la proie du crime j ces misérables avaient tant pris de vm , qu'il leur fut impossible de songer à autre chose qu'à dormir : Duvillier , Lornevil et leurs dignes camarades j ronflèrent , sans pouvoir s'éveiller, jusqu'au lendemain. Un seul.... Jeannette j dois-je te confier cette particularité ! un seul , le jennë Saint- Ange y malgré son état d'ébriété moins fort que celui des autres , rôdait , à ce qu'il m'a dit depuis , pour me défendre , car il savait le projet de vengeance sur la petite fille ^ et loin d'y entrer , il l'avait
( ^37 ) combattu. Saint-Ange , ah, Jeannette!..." Saint- Ange trouve ma porte otiverte 5 il entre , guidé par la linnière qu'on m'a laissée j et le cx'uel , loin de me défendre , de me piotéger dans un état d'ailleurs de déraison, le méchant, dis-je, se laisse entraîner par la passion , le lieu , l'heure j le silence , et. . . . . ô Jeannette ! . . .
Toute engourdie que j'étais par le narcotique morrifer qu'on m'avait fait prendre , il me sembla qu^m rêve bienfaisant me rapprochait de Saint -Ange : il me parlait de son amour , et même un baiser qu'ail osait me donner me plongeait dans une espèce de ravissement. Voilà , Jeannette , voilà toiit ce que je puis me rappeler de celte nuit de déshonneur, où im jeune étourdi , hors de raison , convaincu d'ailleurs qu'il avait affaire à une vile intrigante déjà déshonorée cent fois, osa .... C'en est assez 5 suivons le cours de cette fatale aventure.