CHAPITRE XVIII
Voilà où cela mène,
Je fus très-long-tems à me réveiller, le lendemain matin 5 et sans une autre dro* gue , je crois , qui me fut apportée dans mon lit , je doute que j'eusse pu en sortir, tant j'étais abattue. Je ne fus point étonnée de me trouver dans un appartement étranger : je savais que , la veille , madame de Linval avait désiré m'avoir près d'elle 5 mais mon premier soin fut de demander des nouvelles de mon père. On me dit qu'il se portait bien , et qu'il m'avait déjà demandée pour partir. Je me hâtai d'aller le trouver 5 il me témoigna ses regrets de s'être laissé, la veille, dominer par le sommeil, et sur -tout de ce que j'avais passé la nuit loin de lui. Moi , qui ne me doutais nullement de tant de
trahisons, je l'assuiai que, près de madame de Linval , j'avais été en sûreté. Ce bon père secoua la tête , non comme pour dire qu'il n'en croyait rien , mais pour exprimer seulement que j'aurais été mieux près de lui. Il s'en fiait néanmoins à mes principes*, et moi, je lui aiuais juré que j'étais la plus innocente et la plus pure créature du monde.
Nous descendîmes pour faire nos adieux, et nous trouvâmes Saint- Ange auprès de madame de Linval , qui riait aux éclats. Madame de Linval , en nous voyant , ne cessa point de rire d'une manière même indécente 5 mais pour Saint- Ange , il se retira en l'ougissant jusqu'aux yeux. Madame de Linval lui cria : Eh bien , eh bien ! où va-t-il donc? est-ce qu'il faut être enfant comme cela?
Madame de Linval m'embrassa d'un air ironique , en me disant : Adieu , mon bel ange 5 plaise au ciel que vous vous
souveniez de voire séjour ici !... Elle ne croyait penl-etre pas si bien prévoir l'avenir. Elle salua mon père très-froidement : IMonsieur retourne donc à Paris? — Non, madame , je vais îi Dunkerque. — Y a-t-il là quelques l'ecouvremens à faire ? Ali , pardon ! je crois toujours parler au financier Dormon. — Madame, vous m'aviez promis de finir cette plaisanterie! — Mais elle est finie , monsieur 5 elle est finie dès ce moment. Je voiis salue , et vous souhaite à tous deux un bon voyage.
Un sourii-e sardonique accompagna ce souhait , et nous sortîmes de la maison pour monter en voiture. Tandis que mon père achevait de donner quelques ordres , Saint -Ange s'approcha de moi. Enfin , nie dit-]l tout haSj malgré vous, je suis le plus heurcLix des hommes. — Que veut dne monsieur? — Que je vous adorerai toujours , parce que je n'ai rien vu d'adorable comme vous. — Ce ton léger
ne
ne vous sied pas , nionsieiir 5 il est propre aux jeunes étourdis que vous appelez vos amis 5 mais si vous continuez de l'employer, il diminuera, je vous l'avoue, le regret que j'éprouvais de vous quitter.
Saint -Ange change de couleur, et prend un ton plus décent. Quoi ! vraiment , mademoiselle , vous auriez la bonté de regretter un homme qui vous aime ? — Je ne fus jamais assez ingrate pour n'être pas sensible à l'intérêt qu'on veut me témoigner. — Ah , mademoi»
selle! que n'êtes- vous ce que vous paraissez être !
Je fis peu d'atttention à cette exclamation que j'expliquai ainsi , d'après l'obscurité des discours des amans : Que n'êtesvous sensible pour moi comme l'accent de votre voix semble le témoigner l Mon père survint , et notre secrète conversation fut interrompue. Mon cœur se serra quand
( Ma )
je vis s'éloigner Saint-Ange , et lui-même se retourna plusieurs fois en me fixant avec des yeux remplis de larmes. Madame de Linval était là j qui souriait , regardait Saint-Ange , m'examinait , et ne pouvait contenir sa joie maligne. Pour les autres libertins , Dieu merci I ils dormaient en« core, et je fus ainsi débarrassée de leurs adieux.
Nous montâmes en voiture, et madame Linval adressa encore à mon père et à nioi qvielcjues traits équivoques qui nous persuadèrent qvie cette femme fausse et perfide avait joué la comédie, et qu'elle n'était pas désabusée sur le compte du faux Dormon.
Mon père regretta le séjour qu'il avait fait complaisamment dans cette maison peu décente 5 et moi, si j'emportai dans mon cœur l'image de Saint -Ange, la suite me prouva que j'emportais encore ,
(243) de ce séjour de crime , une source féconde de pleurs et de tourmens , le cachet dvi déshonneur.
Il ne nous arriva rien d'exti'aordinaire jusqu'à Boulogne-sur-iner , où mon père avait une de ses anciennes propriétés à visiter. Celle-là était perdue comme les autres y et nous nous arrêtâmes dans l'intention de passer quelques mois chez un riche particulier de la connaissance de mon père. Valence , c'était le nom de notre ami , était un homme honnête , d'un excellent ton 5 et son épouse , femme aussi modeste que sage et spirituelle, s'oC" cupait avec soin de l'éducation de ses deux enfaiis en très-has âge. Quelle différence du séjour de cette maison avec celui que nous avions fait chez la scélérate de Luival!... Ici, des plaisirs non bruyans, mais honnêtes 5 une société peu nombreuse , mais choisie 5 des amis d'un commerce sûr 5 un chef de làniille
Il z
(Mi)
actif, laborieux, quoique aisé, et une bonne mère qui avait la complaisance de me traiter comme sa fille , ayant soin de ma santé, me questionnant sur les plus petits détails, et me prodiguant les soins les plus tendres. Madame Valence avait été l'amie de ma mère , à laquelle tu sais, Jeannette, que je ressemble parfaitement, et madame Valence témoignait à la fille le même attachement qu'elle avait prodigué à la mère.
Nous passâmes six mois dans cette maison , et il s'en fallut bien , ma pauvre Jeannette , que les derniers fvissent aussi , gais pour moi que les premiers. Un dérangement imprévu dans ma santé m'alarma d'abord singulièrement. Je fis paxt naïvement de ce changement à madame Valence , qui fronça le sourcil , et m'affligea avi point de soupçonner ma vertu. Cet injuste soupçon m'humilia au point que j'en versai des larmes. Madame Va»
( ^45 ) lence j convaincue par mes protestations , que me dictaient la candeur et l'ignorance la plus complète de la constitution de notre sexe , eut néanmoins la prudence de ne point confier mon état à mon père. Elle manda secrètement des gens de Tart, qui tous décidèrent que j'étais enceinte.
Enceinte! moi ! juge, Jeannette, de ma surprise, et de la naïveté de mes questions! Enceinte, bon dieu! Et de qui?
comment? en queltems? Jamais femme s'est-elle trouvée dans un pareil embarras ! Madame Valence ne pouvait pas raisonnablement ajouter foi à mon ingénuité : elle resta convaincue que j'avais fait une faute , et que la honte m'empêchait de l'avouer. Tu sens bien , Jeannette, qvie je ne pouvais rien avouer, puisque moi-même j'ignorais comment cet état , que j'appelais mie maladie, m'était survenu. Quoi qu'il en soit ^ convain-
eue , comme les gens de l'art et madame Valence, que j'étais enceinte, je voulus leur persuader à tous que cela pouvait venir naturellement j et qu^ils étaient tous des ignorans. Pour le coup, les graves docteurs se seraient fâchés , sans la tendre amitié de mon amie qui les appaisa j mais cette amie , sans rien diminuer de son attachement pour moi, me letira néanmoins une partie de sa confiance 5 et quand je poussai la mienne jusqu'à lui avouer que mon cœur brûlait en secret pour un jeune homme charmant nommé Saint-Ange , madame Valence ne douta plus que , malgré mon obstination à le taire, ce charmant Saint- Ange ne fûtl& père de l'enfant à qui j'allais donner lo jour.
Je la suppliai néanmoins de n'en point parler à mon père : elle me le promit , tint parole ; mais elle ne me dissimula pas que je serais Lien embarrassée pour
(^47) cacher cela à l'époque naturelle où |e devais devenir mère. Elle regretta de ne pas m'avoir chez elle à cette époque-; redoutable 5 et moi , ce fut en vain que je pressai mon pèi'e de passer chez ces amis la rigueur de la saison de l'hiver : mon père fut inexorable 5 il nousfallut partir au bout de six mois de séjour , et de ma grossesse qui déjà devenait très-visible pour tout le monde , excepté ^ heureusement pour moi , pour mon père^ riiommelemoins'propre à ce genre de remarque. Nous quittâmes monsieur et madame Valence, pénétrés d'estime, moi particulièrement , pour ces rares et précieux amis , et nous poussâmes jusqu'à Calais y où mon père avait encore d'anciens amis à visiter. Je tremblais de n'en pas trouver là d'aussi indulgens que ceux que je venais de quitter 5 mais le sort combla mes vœux , en m'en offrant d'estinw.bles audelà de meis sovihaits.
Monsieur de Servol était un ancien militaire que l'hymen avait vu s'enchaîner trois fois au pied de ses autels. Devix de ses épouses n'étaient plus , et la troisième, âgée au plus de vingt-trois ans, était bien la femme la plus aimable et la meilleure que j'eusse jamais vue. Madame de Servol avait connu ma mère comme madame Valence , et elle me témoigna le plus tendre intérêt. J'osai lui révéler mon état, en l'assurant toujours que j'ignorais absolument comment cela était arrivé : elle sourit, ne me crut point , et eut même la délicatesse de ne point me presser pour lui confier ce qu'elle appelait mon secret. Nous devions attendre le printems dans cet asile de l'amitié. Madame de Servol me promit de m'aider de ses soins pour cacher à tous les yeux le résiiltat de la faute qu'elle prétendait que j'avais commise, et je vécus plus tranquille,
Concois-tu mon état, Jeannette? Te
( M9 ) mets-tu à la place d'une jeune personne
innocente et modeste, qiii se voit mère sans savoir comment cela a pu se faire ? N'est-ce pas une situation bien cruelle,, bien douloureuse ? Car enfin , moi qui ne connaissais absolument que mon sexejmoi qui n'avais jamais quitté mon père , pouvais-je me douter que mon malheur provenait de cette seule nuit , où je m'étais c éloignée de l'asile paternel? Mais toute cette nuit j'avais dormi , ou du moins je croyais avoir bien dormi. Il ne me vint pas même dans l'idée que mon accident pût provenir de cette fatale nuit j qui ne me paraissait pas plus suspecte que les autres. Cependant j je ne tardai pas à être éclairée sur la cause de cette infortune j et c'est ici, Jeannette, où tu vas connaître le cœur grand et vraiment vertueux de celui qui l'avait causée par une étour* derie due aii licii , au tems , à sa situa-
( 25o ) tion , et aux gens dépravés dont il était environné.
Un jour que nous étions à déjeûner chez M. de Serv'ol avec sa femme et ses cnfans , un domestique vint annoncer le commandeur de Mellery , et monsieur son neveu. A cette annonce imprévue, je palisj mon cœur palpita , et je fus prête à tomber en faiblesse. Bientôt cependant la certitude de revoir un ami à qui je n'avais pas cessé de penser depuis mon départ d'Orneval , rafraîchit mon sang , et me rendit mes forces et mes couleurs. Pour mon père , il fut enchanté de revoir son vieux Commandeur , le seul homme qui lui avait plu dans la société de madame de Linval. Comment ! dit-il à M. de Servol, vous connaissez le commandeur de Mellery? — Si je le connais! c'est mon ami de quarante ans ! Eh , le voilà ! . . .
Le Conunandeux entre , et tandis qxi'il
( a5i ) embrasse son ancien camarade, Saînt- Ange m'aperçoit , me l'econnaît , et vole à moi en s'écriant : Mademoiselle Saint- Brice ! Ah , mademoiselle ! (jae de torts envei'S vous j'ai à réparer!... On nous a bien cruellement trompés!...
A ces mots.... Mais, Jeannette , il est ^ tard : depuis le tems que je parle , je ne m'aperçois pas que je me fatigue , et que l'heiire s'écoide. A demain, Jeannette, à demain soir : je t'achèverai le récit d'aventures non moins singulières que les premières, mais qui vont bientôt finir, n Cécile et Jeannette se livrèrent au doux repos du sommeil , et , le lendemain P soir , Cécile reprit en ces termes sa narfc ration bien intéressante pour la bonne IL Jeannette.
^"" lin du Tome premier.