‹ Les cinquante francs de JeannetteChapitre 22 sur 39 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Refus qui n'a pas d'exemple,

«Je t'ai laissée hier. Jeannette , au moment où le vieux commandeur de Mellery entre avec Saint -Ange chez M. de Servol , son ancien ami et le nôtre , à Calais. Pendant que illon père , enchanté, renoué connaissance avec ce vieillard , Saint-Ange m'apeiçoit, vole à moi , et me témoigne le regret d'avoir été hien cruellement trompé sur mon corripte. — Que voulez-TOus dire , monsieur ? — Ah j mademoisellej mademoiselle Saint-Brice !

la méchante femme que cette Linval l et de quels monstres ma crédule jeunesse

s'est trouvée environnée ! quels regi'etS éternels ! et quelle honte à jamais ineffaçable sur mon front ! . . . — Il est vrai y monsieur 5 la société de ces êtres corrompus n'était pas faite pour vous 5 et c'est sans doute d'avoir donné quelques momens à cette société , que vous rougissez aujourd'hui? — Mademoiselle!... vous ne saurez jamais , non , vous ne connaîtrez jamais tous mes torts : je vous deviendrais trop odieux. — Monsieur , les ïnœurs de votre sexe sont , m'a-t-on dit , bien moins sévères que celles du nôtre. Une liaison vicieuse j qu'on fuit quand on la reconnaît telle , ne peut exciter des remords étemels , et l'on a toujoui'S des droits à l'indulgence. — A l'indulgence ! Oh ! comme ce mot me rassiu^e , et combien j'en ai besoin ! il est trop vrai y mademoiselle, j'ai perdu tout droit à un autre sentiment ! . . .

Son oncle j qui l'appela j m'empêcha

(7) ^e lui faire des questions sur cet excès

de repentir, dont je ne pouvais deviner

le motif. Eh bien , Saint- Ange ! lui dit

le commandeur avec un ton d'humeiu^

qui ne m'échappa pas , est-ce ainsi que tu

t'empresses de présenter tes devoirs à M.

de Servol , le meilleur ami de ta famille?

— Mon oncle, pardon 5 mais j'ai tant da satisfaction à retroviver ici mademoiselle Saint-Brice ! — Je le crois... Voilà mon neveu , mon cher Servol ; tu dois le trouver grand et bien fait 5 et il a des droits à ton attachement, car tu l'as tii naître?

— Hélas , oui ! répondit M. de Servol en soupirant 5 je n'oublierai jamais ce moment fatal... — Chut! paix, interrompit le commandeur 5 il faut qu'une nuit éternelle couvre à jamais tant de malheurs ! Ha ça , sans façon , nous ve-. nons te demander un asile pour quelques mois peut-être 5 car j'attends ici des nouvelles des vaisseaux que j'ai envoyés là-.

tas y et qui n'arrivent pas : c'est maintenant ma seule ressource ; car , pour ma commanderie ^ dans ce moment oi\ Ton fait des changemens nécessaires ^ je crains bien qu'elle n'aille au diable , comme tous les ordres religieux.

Ici la conversation devint générale , et je ressentis un vrai plaisir d'apprendre que Saint- Ange allait passer quelque tems près de nous- Cependant une réflexion douloureuse vint bientôt empoisonner ce plaisir et troubler mon cœur. Trois mois encore, et j'allais être mère ! Quel embarras ! et quelle honte pour moi de devenir si méprisable auxyevix de riiomme dont l'estime et l'amour étaient si nécessaires à mon bonheur: î

Je fis part de cette réflexion à madame de Servol , qui était entièrement dans ma confidence , et elle s'effraya comme moi. Cependant elle me flatta de me servir à cette époque j et de tâcher de ca-

(9) cher mon déshonneur à tons les yeux»

L'arrivée du commandeur et de Saitit- Ange répandit , pour toiit le mande , un charme infini dans cette maison. Servol, son ami , et mon père y toujours caché sous le nom de Saint-Brice , qu'il ayait prié Servol en secret de lui garder, ces trois vieillards , dis-je , étaient inséparables , tandis que Saint-Ange et moi nous foi'inions la société de madame de Servol , qui'j connaissant notre tendresse , nous aidait à l'épancher en sa présence. Les aveux suivirent de près nos demiconfidences, et bientôt nous fûmes, mon aiuant et moi , de la meilleure intelligence. Cependant il parlait toujours de ses fautes, de ses remords et de l'hoiTeur que lui inspii'ait madame de Linval. Je le pressai im joiu- de me donner l'explication de ce que je trouvais d'obscur dans ces exclamations j et il le fit , mais toujours en me cachant son crime envers

( lo

moi. Il nous apprit que l'àstucieiise Linval j n'ayant pas cessé de croire que M. de Saint-Brice était Dornion , erreur de laquelle il me donna l'explication dont je t'ai fait part hier, ma bonne Jeaimette y cette méchante femiue m'avait fait passer aux yeux de sa vile société pour la maîtresse de ce faux Dormon : Je l'ai cru comme les autres , ajouta-t-il avec timidité. «Pardonnez , mademoiselle ; mais j'ai offensé votre vertu au point. ... au point de vous croire une de ces créatures qui vivent du produit de leur déshonneur ! Erreur coupable ! Votive décence , votre conduite , tout en vous ne devait-il pas la détruire ! . . . Mais ma jeunesse j les mauvais conseils , l'état d'ivresse où l'on se plongeait dans cette maison de débauche, tout m'a porté.... tout m'a fasciné les yeux ! . . . Cependant , quelque tems après votre départ , nous avons tous été désabusés sur votre compte j et ce fut la

Dutnérel elle-même qui prît ce soin.

Cette intrigante , qui , pour se venger de la Linval , lui avait ourdi la fable de l'amour et de la visite prochaine y mais incognito , d'un monsieur Dormon , apprit que son ennemie était tombée dans le piège qu'elle lui avait tendu : elle commença à dévoiler par écrit à la Linval le tour qu'elle Ivii avait joué , ajoutant que celui qu'elle avait pris pour Dormon était un respectable père de famille qui voyageait avec sa fille. Ensuite la Dumérel fit courir des lettres circulaires, où toute cette aventure était relatée : et la vanité , ainsi que l'ambition et la cupidité de la Linval , devinrent ainsi la fable et la risée de tout le monde. Vous jugez du dépit de la Linval , de l'étonnement de tonte sa société , et sur-tout de ma douleur ! . . . Mon oncle apprit ce tour singulier , et cela lui ouvrit les yeux 5 il fit une scène à son hôtesse j et nous la qixit-

târhes pour jamais. Depuis ce teras nouf? avons visité quelques amis, et nous nous sommes enfin airêtés ici , où le bonheur m'a fait vovis rencontrer ! ?>

Je fus indignée j ainsi que madame de Servol j de la conduite de la Linval 5 et nous l'aurions été bien davantage j si nous avions été instruites de l'outrage auquel elle avait exposé mon innocence- Saint- Ange se taisait sur ce point , et il était trop coupable en effet pour avouer un tel crime.

Quand mon père apprit du commandeur cette erreur de madame de Linval y, il en rit , sans se douter, hélas î de la vengeance inouie que cette femme scélérate avait exercée sur sa fille. Cette vengeance , que Saint Ange connaissait seul ,, devait bientôt éclater , et me livrer à des regrets étemels.

Cependaait l'amour de Saint - Ange croissait de plus en plus , et le mien ré-

(i3) pondait à l'excès de ses transports. Madame de Servol f témoin toujo^iis de tou* nos entretiens , jouait le rôle d'nne amie Sensible , et n'appréhendait , pour mon amant , cpie la découverte de ce qu^elle appelait ma faute. Un jour Saint-Ange hasarda le mot d'hymen : il se jeta k mes pieds en me suppliant de lui accorder msl main y qu'il allait demander à mon père. J'étais prête à l'encourager dans cette démarche 5 mais madame de Servol , d'un regard expressif ^ me rendit à la prudence en me rappelant mon funeste état. Ah y monsieur ! lui dis-je en mettant mes mains sur mon front , ces nœuds si désirés dans un autre tems , ne sont plus faits pour moi! Ne m'interrogez pas, et cessez d'espérer î . . .

A ces mots , je me précipitai dans une autre pièce , et laissai Saint - Ange , à genoux encore , bien étonné sans doute de ce refus et de cette brusque sortie.

Saint -Ange , frappé comme d'un coup de foudre , questionne madame de Ser- Tol j qui lui répond qu'un obstacle invincible s'oppose à notre union. — Et lequel j grand dieu ! en est-il un seul que je ne puisse briser?. — Il en est un j monsieur j terrible , insurmontable ! . . . pour le moment du moins. — Pour le moment ! c'est-à- dire, madame, qu'un jour. . .

— Un jour , monsieur, un joiu' vous saurez tout 5 et alors , si vous pei^sistez dans votre projet d'hymen, vous n'aurez de reproches à faire à personne ! ... — Des reproches 1 . . . Daignez vous expliquer.

— Je ne le puis , monsieur •, c'est le secret de mon amie , et non le mien. — Des secrets ! . . .

Madame de Servol se lève , vient me joindre , et s'empresse d'essuyer les pleurs qui coulent abondamment de mes yeux.

Mon amie , me dit - elle , ce n'est point là le moment d'ajouter à vos remords j

mais si Saint-Ange vous eût rendue coupable ; voyez quel bonheur ce serait pour vous aujourd'hui de l'épouser ! de couvrir de son nom votre déshonneur ! — Eh y madame , sais -je qui m'a rendue criminelle ! . . . — Encore votre incertitude, mon amie? vous sentez bien que je ne puis y croire. Entre nous , il fatxt bien que quelqu'un... — Personne, madame , personne ! — Qu'est-ce que cela veut dire ? Est-ce qu'on aurait abusé de votre sommeil?... mais encore il faudrait dormir d'rme force ! . . . Allons , allons , cela n'est pas possible ! . . . — J'ignore , madame , si cela est possible ou non j mais je sais bien, moi, et j'atteste le ciel que Saint -Ange est le seul que j'aie aimé, et qu'avec lui j'ai toujours suivi les loix de la vertu.

Madame de Servol secoua la tête , et ne me pressa pas davantage. Cependant Saint- Ange , persistant toujoms dans son

projet^ fut, avant d'en parler à mon père, demander le consentement de son oncle.

Le coramandem- s'emporta. Y pensezvous j monsieur? lui dit-il 5 ignorez- vous que votre père m'a donné le droit de disposer autrement de votre main , et que j'ai d'autres vues sur vous?

Le commandeur s'oppOsa formellement aux vœnx de Saint - Ange 5 et ce jeune homme désespéré vint confier à madame de Servol , en mon absence y son embarras et son malheur. Madame de Servol consola cet infortimé , et l'engagea à obéir à son oncle dans cette affaire, surtout où il ne pourrait espérer le consentement de son amie. Mademoiselle de Saint-Brice , ajouta -t- elle , vous aime, vous adore 5 mais elle ne peut vous épouser. Saint-Ange , désolé , fui. se livrer en secret à l'excès de sa douleur.

Cependant le terme de ma grossesse approcliait, et, grâce aux soins de mou

(^7) amie ^ elle avait échappé encore a tons

les regards. Madame de Servol , pour me tirer de ce fatal embarras , prétexta deS affaires à sa maison de campagne. Madame de Servol voulait y faire des réparations, des embellissemens à l'approché du printems. Elle n'eut pas de peine à obtenir de mon père la permission de m'y emmener avec elle 5 et elle sut si bien arranger ce voyage y qiie les hommes restèrent tous à Calais , pendant que , nous deux mon amie , nous partîmes pour rester un mois à lléiuival , où était située sa maison. Là j nous attendions de jotir en jour le moment de la maternité 5 et notre seule crainte était d'y voir arriver , non M. de Servol , qui avait trop d'affaires^ Calais j mais le Commandeur, vieillard fort pour les surprises; ou son neveu, dont l'amour impatient pouvait s'ennuyer de mon absence. Mon amie cependant, au moyen de sei-viteius fidèles et surs , était

instruite de toutes les démarches de nos interrupteurs 5 et , au moindre avis de leur arrivée, nous aurions quitté Rémivalpour un autre séjour.

Heureusement aucun d'eux ne vint troubler notre solitude 5 et , au bout de trois semaines, je mis au monde mi joli petit garron. »

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