CHAPITRE XX
Joie du Papa , et suite funeste.
<* 1 L était neuf heures Ju matin lorsque je fus heureusement délivrée. Une garde sûre j lui accoucheur , madame de Servol étaient près de mon lit 5 et , depuis deux joui'S les approches de mon accouchement nous avait tous tellement occupés j que mon amie n'avait pu se livrer à ses précautions ordinaires. J'étais donc mèrcj Jeannette, et déjà je tenais dans mes bras , en le couvrant de baisers, mon enfant j qui m'offrait 4a première idée de son sexe , et que j'appelais mon fils ^
mon cher fils!
La porte s'ouvre , et nous voyons paraître , qui , grand dieu ! Saint-Ange luimême , qui reste frappé d'étonnement.
Que voîs-je ? s'écrie-t-il. ... Et soudain je tombe sur mon. lit sans connaissance!... Madame de Servol, outrée de la hardiesse du jeune liomme , et désespérée de son imprudence , qui va l'éclairer sur ma faute , lui fait les plus vifs reproches de sa brusque visite , et Saint- Ange interdit n'a pas la force de lui répondre. Mon ainie vole à mon secours j elle me prodigue tous ses Soins 5 et je révbis enfin la lumière pour la détester. Quelle honte en effet pour moi , quelle hohte . Jeannette!... Je m'écrie : Monsieur, monsieur! (// veut sortir). Ah! restez, restez; ne na'accablez point de votre mépris : ne m'accusez point sans m'entendre?... Cet enfant, il est Vrai.... il est le jnien ! mais je suis innocente ! je le suis î J'ignore comment... O mon dieu ! fais éclater mon innocence !.... — Voilà Jonc cet obstacle , mademoiselle ? répond Saint -Ange pâle et balbutiant avec
peine.... C'est donc là ce mystère impénétrable !... Ah ! femme pei^fide I Je Tau-, rais cnie la vertvi sui" la terre ! -. — ^]1q Vest toujours, monsieur, interrompt ra^pn amie 5 elle m'aiine, elle n'a point de secret pour moi 5 et , ce qui me confond , c'est qu'eUb. m'a toujours juré- qu'elle n'avait connu personne ! Elle est même là-dessus d'uue naïveté.... JVIais quel mal vous, lui faites daiis unmoraent paa:eil! . . . Voyez, ses larmes, entendez ses. sanglots....
Je m'écrie : Il me croit coupable ! . . . — Je l'ai toujours dit, interrompt madame Servol;j il faut que quelque scélérat , abusant de sou sommeil — De
son sommeil ! que dites-vous? reprend Saint-Ange comme fîappé d'un trait àq lumière!... Ah, madame ! daignez -m'étîlaif^cir..,. Combien de gi'ossesse? — ^Eh y monsieur , neuf mois : cela se demander t-ij. ? - Neuf mois ! il y a neuf mois , juste !... Oui, ouij c'est la vertu même...
Il n'est pas possible qu'un autre!... C'est moi , moi ! Ali , mon épouse ! ah , mon fils!...
Saint-Ange se jette sur mon lit 5 il saisit l'enfant j le covivre de baisers 5 puis se précipitant à genoux , il cherche ma main pour en couvrir son front courbé sous le poids du remords. Madame de Servol j tous les assistans y et moi-même , nous restons interdits des cris de cet insensé y et personne ne sait ce qu'il veut dire : il nous éclaire enfin. Vous me regardez tous, s'écrie-t-il j et vous ne voyez pas que c'est moi qui suis ce scélérat , ce suborneur ! . . . Saint - Brice , Saint - Brice ! rappelle - toi cette nuit , cette dernière nuit que tu passas chez madame de Linval? chez elle, dans son appartement?.... Pour se venger , l'infâme avait engourdi tes sens par une liqueur soporifique :
égaré par l'amour, par d'autres passions que je n'ose rappeler, je trouvai ta porte
(^3 ) ouverte : tu dormais du sommeil des anges.... et... j'osai te déshonorer !...
Au lieu d'accabler Saint-Ange de mes reproches, il me sembla qu'un baume consolateur venait rafraîchir mon sang : le calme rentra dans mon ame , et je m'écriai : Eh bien , mon amie ! avais-je tort? suis- je encore coupable à vos yeux?
Madame de Servol ne peut revenir de son étonnement : Quoi ! jeune homme y dit-elle à Saint-Ange , c'est vous y vous qui avez pu outrager à ce point l'honneur et la vertu ! . . . Elle avait donc raison , cette chère enfant, en me jurant qu'elle ignorait. . . . Mais quel bonheur ! tout est réparé : Saint-Ange , voilà votre femme et votre fils. Et nous qui rougissions de lui avouer un état dont il était l'auteur ! Rassure-toi 5 mon amie 5 ouvre tes bras à Saint- Ange 5 tu as recouvré tous tes droits à son estime. — Oh ! que ne puis-je mériter la sienne ! reprend Saint - Ange,
Mot, moi, élevé dajns dçs-mœurs , dans des principes î . .. me dégrader à ce point ! Oh, quel torrent que le vicq!... Madamè , obtenez mùa pardon ?
Saint -Ange,, répliquai- je d'une voix £à.ible, vous m'avez confondue avec les plus viles créatures; vous avez servi la cruauté d'un monstre à qui je n'avais, jamais fait de mal : vous m'avez causé bien des maux!... Mais je les oublie j je pardonne tout, puisque vous êtes le père de mon enfant , et si vous me jurez sur-tout de ne jamais vous écarter des devoii'S que TOUS impose ce titre sacré.
Saint-Ange saisit ma main, l'inonde des larmes du lepentir, et bientôt nous nous livrons tous à l'ivresse dans laquelle Taveu du coupable et ce fortuné moment devaient nous plonger. Quel heureux hasard avait guidé Saint-Ange à Rémival, ce jour-là, précisément à cetta heure? Ennuyé de ma longue absence,
g'apercevant
8* apercevant bien que madame de Servol l' éloignait de sa maison de campagne ^ il s'était décidé à s'y rendre secrètement j et au moyen d'un domestique qui lui avait confié la clef d'une petite porte du jardin, il était parvenu , sans obstacle, jusqu'à mon appartement j où le tableau le moins attendu venait de faire son bonheur , après avoir excité sa douleur et son ressentiment»
Saint- Ange passa la journée à Rémival : il me jura cent fois que je serais son épouse , quelque obstacles qu'on apportât à son bonheur. Ce mot me fit frémir ; je vis clairement que Saint-Ange craignait y de la part de son oncle , une opposition dont il me cachait le motif. Je le pressai de s'expliquer : il détomna les yeux , versa quelques larmes , et il repartit pour Calais, où sa longue absence avait sans doute inquiété le vieux Commandeur. Je passai un mois entier encore
(26) â Rémival , où Saint-Ange viiû me voir presque tous les jours. Mon .père luimême y vint aussi , accompagné de ses deux vieux amis. Madame de Servol leur dit (jue , depuis mon séjour dans cette campagne, je n'avais pas- cessé d'être alitéeC Mon père parut sensiVjle à mon indisposition 5 mais il ne se douta de rien. 'Pour Saint-Ange, il devint triste, sou- • cieux, et nous nous aperçûmes qu'un fond de chagrin altérait singulièrement fia santé. Ce fut en vain qvie nous le pressâmes de verser dans notre sein ses secrètes inquiétudes. Il s'obstina à garder un silence cruel , toujours en me jurant qu'il m'obtiendrait de son oncle inhumain j inflexible , ou qu'il perdrait la vie ! .. . .
Nous avions mis mon petit Charles chez une nourrice dont nous connaissions la discrétion , la fidélité , et qui demeurait au bout du village même de Réiuival. Il y avait un mois qu'il était dans
ceRe maison sûre , lors(ju'un jour cette femme entra chez madame de Servol eu versant un tbrrent de larmes : Madame;, me «dit- elle en sanglottant, ô madame!
tjue je suis coupable ! Non , vous ne me le pardonnerez jamais ! — Qu'avez-vous. Hélène ? — On me Va. pris , madame , ott me l'a enlevé. — Qui? — Je ne sais, madame j qui s'est permis , pendant mon
absence — Ciel ! expliquez-vous?
Que vous a-t-on pris? — Eh, mon dieu, madame , mon nourrisson , le petit Charles. — Mon £ls ! on vous a enlevé mon fils ! Malheuieuse ! . . . — Accablez-moi , niadanîe , je le mérite pour une paieille négligence 5 mais pouvais-je me douter?
pouvais- je prévoir ?. . .
Je jette des cris lugubres : madame de Servol, non moins émue , mais plus réfléchie y me calme , interroge cette femme : Remettez-vous j lui dit-elle, et raconteznous au moins comment cela s'est passé ?
«— J'étais sortie , madame , répond Hélène 5 j'étais dehors pour un moment.
Ma petite nièce ^ une enfant de dix ans , était restée auprès du petit Charles. Un monsieur entre ^ me demande , caresse le petit , l'embrasse j et dit à ma jeune nièce <|u'il va me l'apporter chez la voisine vVitry y oii je le demande. Il remet une lettre à ma nièce , sort avec le petit dans ses hras, et monte dans une chaise de poste, qui s'éloigne aux yeux de la jeune Elle étonnée. Voilà, madame, l'exacte vérité : vous jugez de ma surprise et de ma douleur en rentrant chez moi ! — Et cette lettre , Hélène , l'avez-vous ? — La voilà ; c'est à madame qu'elle est adjessée. ►~ A moi !
Madame de Servol prend la lettre , qui en effet porte son nom sur la suscription , et nous reconnaissons toutes deux l'écriture de Saint -Ange. Voici ce qu'il mandait à mon amie :
« Madame , le malheur qui s'est atfa-^ » ché à mon berceau dès ma naissance y » vient d'épuiser ses derniers traits sur 35 moi. Un obstacle invincible me sé- 5) pare à jamais de celle cjue j'aime , que 3> j'adoi'erai jusqu'à la mort. Un oncle 3> intraitable à qui j'ai tout dit, ra'en- 5) traîne , m'arrache des lieux où j'ai 3> connu l'amour et la paternité. La sé- 5> vérité, dirai-je l'honneur? oui, l'hon- » neur même me prescrivent d'autres » nœuds que j'abhorre , mais auxquels je 3) ne puis me soustraire!.... Il m'a été » impossible d'annoncer cette fatale nou- » velle à mademoiselle de Saint-Brice î » j'aurais perdu la vie en voyant sa dou- » leur. Il m'a donc fallu m' éloigner sans « la voir .... Mais je suis père ; et du » moins , si je lui dérobe son enfant , si je » la prive de ce bien précieux, le seul 3) qui puisse me consoler loin d'elle , c'esk » dans l'espoir de le lui présenter un
(3o) y> jour, en la suppliant d'accepter la mam 3) de son père.
3) Amie rare et précieuse , daignez la » consoler , daignez implorer mon par- 3> don poiir le larcin que j'ose lui faire. 3) Assurez -la du bonheur et de tous les 3) soins que cette faible créature doit atx> tendre de celui qui lui donna le jour , 33 et jurez -lui que , si mon secret est d'une 33 nature à ne pouvoir être révélé encore y 33 un jour viendra ovi elle saura tout , et 33 pardonnera tout , j'ose le croii'e , en 33 faveur des . motifs qui me forcent au 33 silence. Adieu , madame 5 c'est sur vous » que je compte pour me donner de tems 33 en tems des nouvelles de cey.e que ja- 33 mais je ne cesserai d'adorer. îj^
Point Je signature j Jeannette. Et il partait; pour totjjours j avec mon enfant ! Juge de ma situation, ma pauvre Jeanïiette ! ... . Une fièvre ardente vint consumer mon sanij. Mon amie , effravée d«
( 3> ) îïXùTL état , en prévint mon père, qnlyinï à Rémival , accompagné de M. de Servol. Us nous apprirent que depuis quelques jours le vieux commandeur de Mellery , qui les boudait tous deux , sans leur en dire les motifs , les avait quittés un beau matin , ainsi que son neveu , sans les prévenir de leur départ, sans même les charger de faii'e leurs adieux aux dames. M. de Servol était furieux de cette conduite à laquelle il ne comprenait rien , et mon père l'interpréta en disant qu'il avait toujours regardé le Commandeur comme un original. Mon père me témoigna le plus tendre intérêt j et , grâces aux soin^ obligeans de mes amis , je me rétablis assez promptemeut. Mon père alors me déclara qu'il était dans l'intention de continuer ses voyages, et je partis avec lui , peu curieuse du coin de terre qu'il me fallait habiter désormais. Tu sens bien. Jeannette, que je n'oubliai pas de
remercier ma tendre , ma généreuse amie, fjni me promit d'entretenir une correspondance suivie avec moi , et de me donner des nouvelles de Saint -Ange , si elle parvenait à en découvrir.
Nous fûmes de là visiter j toujours sous le même nom supposé , les quatre coins de la France ^ et nous étions en Bretagne lorsque nous apprîmes la mort de madame de Servol , que celle de son époux suivit de près. Une maladie épidémique , qui régnait alors à Calais , me privait de deux amis j sur-tovit de la seide femme de qui je pusse attendre des nouvelles de Saint- Ange et de mon fils ! Que de coups y Jeannette ! que de malheiu'S accumulés ! . . . Tu nous apprends notre ruine : mon père tombemalade. Il se rétablit : nous revenons à Meudon. J'y perds le meilleur des pères , et tu connais la suite de mes infortunes. Accablée de chagrins de tous les genres , je n'ai pu te
(33) faire part alors de ma secrète aventure avec Saint- Ange 5 et la honte, le l'egi-et m'auraient engagée à te la laisser toujours ignorer, si le hasard n'eût pas envoyé ici , hier soir, Saint- Ange luimême,' qui sans doute ignore ce que je suis devenue, et ne se doute guères que son amante est cette pauvre Dascourt qu'il est venu demander, obligée de travailler pour exister! ... Il paraît, par la lettre qu'il a égarée ici, qu'il m'aime toujours, et qu'il est encore libre de sa main ! Ah , Jeannette ! si je pouvais le
découvrir , m'offrir à ses yeux !
Mais que dis -je? Saint -Ange pourraitil donner sa main à une femme sans fortune , sans nom , sans état ! Ah ,
Jeannette ! »