CHAPITRE XXI
Sa tête va bien travailler.
J-j A bonne et naïve Jeannette resta longteins muette d'étonnement d'apprendre tant d'événemens bizarres, et dont jusqu'alors elle était bien éloignée de croire que son amie fût l'héroïne. Cécile , Cécile , la décence et la vertu sur la teiTe , Cécile était amante, mèi'e, et son père était mort sans connaître le mystère de son amour ! Elle en avait même fait un secret à Jeannette ^ et , quoique son erreur fôt l'effet du malheur et de la séduction, Cécile rougissait de sa faute : comment Jeannette aurait - elle pu lui en faire des reproches ? La sévère Jeannette ne pouvait que plaindre son amie , la consoler <et l'aider de ses conseils. O Cécile! lui sait -elle quand celle-ci eut fini de parler^
quel encliaînement singulier d'infortunesproduites par le hasard î Eh quoi I ce Saint -Ange , cet liomnie qiii vous a ravi Totre fils d'une manière aussi étrange, c'est ce même particulier que j'ai vu hier, hier soir , ici ! Oh y si j'avais su votre secret , comme je l'aurais examiné ! Il y a tout lieu de croire que y ne vous connaissant que sous le nom de Saint-Brice, il ignore ce que vous êtes devenue , puisque le seul confident de votre liaison ,cette respectable madame de Servol y n'existe plus. Il est libre comme vous le dites 5 sa main ne s'est pas encore donnée : s'il savait que mademoiselle existe encore , et qu'elle l'aime toujours, il lui rendrait son fils, et peut-être lui donnerait- il un époux. Mademoiselle , il Hie vient une idée : madame de Saint- Albin connaît Saint -Ange, puisqu'elle l'a envoyé ici. J'irai , moi , oui , j'irai voir Miadame de Saint- Albin , je retrouvera*
(36) Saint -Ange , et je l'amènerai à vos pieds. — A quoi bon j Jeannette, à quoi bon troubler son repos et le mien? Son oncle yit encore : cet inflexible vieillard veut toujours tyranniser son neveu : tn le vois parla lettre que Saint -Ange lui écrit. Je suis sans parens , sans fortune ^ sans appui sur la terre. Je ne l'etrouverais Saint -Ange que pour m'en voir séparer de nouveau par l'ambition et la cupidité ! — Mais votre fils ! — Ah , mon fils ! Jeannette , tu as raison 5 j'oubliais que je suis mère ! . . . . Va , Jeannette , vole chez madame de Saint- Albin •, iniorme-toi de mon amant; apprends-lui mes malheiu'Sj ma triste position 5 non pour qu'il m'offre des services indignes de ma délicatesse ^ mais pour qu'il me rende mon fils j que je le voie ce fils chéri 5 que je l'embrasse une seule fois, et j'oublierai toutes mes infortunes !
Jeannette ne perd pas de tems : elle
(37) Tole clie25 madame de Saint- Albin , qu'elle a le bonheur de l'encontrer au moment
où elle va sortir : Madame — Qui
êtes -vous, mon enfant? — C'est moi, madame j qui travaille chez mademoiselle Dascourt. — Ah , mademoiselle Dascourt ! je suis contente de son ouvrage.
— On vous Fa rerais ? — Sans doute.
— Monsieur .... Saint - Ange ? — Monsieur... . Saint-Ange? Que dites- vous, ma fille ? — Oui , ce monsieur qui est Tenu?.... — Eh bien , ce monsieur ne s'appelle point Saint -Ange. C'est le fils d'un des anciens amis de ma famille.
Jamais il n'a porté ce nom. — Ah ! c'est que ce monsieur a laissé tomber chez *
nous un papier — Important ?
■— Non , madame 5 mais auquel il peut cependant attacher de l'intérêt. — L'avez-vous ? — Non, madame : je prenais la liberté de demander son adresse à madame pour le lui reporter. — Son adresse,
(38) BTa fille ? Il est Lien loin à .présent 5 il court la poste 5 et moi , telle que vous me voyez j je monte dans Tinstant en voiture pour aller le j'ej oindre. — Madame , je vous demande bien pardon. Ce monsieur n'est point M. Saint -Ange, neveu du commandeur de?. . .
Ici on avertit madame Saint- Albin que la voiture était prête. Cette dame fit signe de la main à Jeannette de se retirer 5 et Jeannette , timide et confuse , sortit. Comme elle était dans la rue y elle rencontra une femme qui la fixa, et se jeta bientôt à son col. Est-ce toi, Jeannette? s'écrie cette femme j ab ! quel bonbeur pour moi de te revoir après deux ans d'absence ! Eb quoi ! tu me regardes ? Tu ne reconnais plus sous cet babit ton ancienne amie, la sœur Emilie, qvii n'est plus religieuse? — Quoi! c'est toi, Emilie ? Eb , par quel basard? — Bien simple, yxià pauvie Jeannette. Tous les ordres
(39) religieux sont supprimés 5 je suis rentrée dans le monde. J'ai quitté l'hospice ii y a deux ans , et j'ai bien voyagé depuis! . . . Mais j dis-moi donc toi-même ce tjue tu es devenue ? Je t'ai cliercliée à Meudon , par tout Paris: j'avais d'excellentes nouvelles à t'apprendre. — A moi j Emilie ? — A toi , ma. pauvi'e Jeannette î Mais, quelle joie ! Ta fortune est faite, înon enfant : il ne tient qu'à toi de retrouver tes parens. — - Mes parens? Que me dis - tu ? ... . Tu les connais ? — Non pas mai j mais je, te donnerai les moyens de les retrouver. — Et ils sont riches ?
— Pviches à millions ! — Ah , Cécile , mon amie , vous ne travaillerez plus ! Je trouverai donc enfin l'occasion de*EéCônnaître les bienfaits de votre famille l
— Que dis-tu de Cécile ?
Jeannette apprend à Emilie les malheurs de mademoiselle d'Eranville , en lui cachant cependant le secret de ses
aniours avec Saint- Ange. Emilie prend de ce récit roccasion de parler des vicissitudes humaines 5 puis elle fait à Jeannette le récit suivant :
« Ainsi j ma chère , pendant que le destin se plaît à abaisser celui-ci y il donne à celui-là les inoyens de s'élever , et c'est la providence sans doute qui m'a fait te rencontrer pour te donner avis du bonheur qui t'attend ! Ecoute-moi avec attention Tu sauras qu'après avoir quitté l'hospice des en fans - trouvés , je voulus aller retrouver mes parens qui demeurent dans une province très - éloignée d'ici. En passant près de Chartres, la nuit me surprit y ou plutôt un orage affreux menaçant d'éclater , je me vis forcée de suspendre ma marche pour chercher un abri. Il n'y avait aucune auberge aux environs. Je tremblais d'être surprise par le mauvais tems y lorsque je découvris près de moi une petite masui'e d«
cultivateur , isolée , et absolument la seule qu'il y eût dans quatre lieues d'étendue de plaine. La pluie commençait à tomber ; je me hasardai à eutrei- dans cette cabane pour y demander l'hospitalité. J'y fus parfaitement reçue par un vieillard et une jemie personne qvii nie parut être sa fille. Thérèse, lui dit le yieillard , donne à madame du lait , quelque chose pour la désaltérer 5 car elle me paraît être bien fatiguée : vous resterez ici toute cette nuit , n'est-ce pas? Thérèse partagera son lit avec vous , et c'est un vrai plaisir que vous ferez au bon Jacques. — Jacques, je vous dérangerai-, je crains de gêner .... — Qui donc? ma fille ? Ah , elle sera très- contente de pouvoir vous rendre ce léger service !
« J'accepte , et bientôt je me mets , avec ces bonnes gens , à une table sur laquelle Thérèse a servi une collation frugale. La conversation s'entame. Madame vient do
Paris? me demande ra.on hôte. — Ouî^ Jacques 'j je quitte pour jamais peut-être cette ville , où je croyais bien finir mea jours. — Y a-l-il toujours du nouveau?
— - Vraiment , il y a de nouveau que moi y qui étais religieuse, on m'a rendu ma liberté. — Ah ! madame était religieuse?
— Aux en fans-trouvé s. — Aux
ce Mon hôte pâlit , et détourne les yeux.^ ■^Qu'avez-vous, Jacques? — Vous venez:
de prononcer un mot qui me rappelle bien des fâcheux souvenirs. — Comment?
— J'avais un frère j devant Dieu soit son a me ! le pauvre garçon , il n'a fait qu'une faute dans sa vie 5 mais il en a eu tant de regret , qu'au bout du compte il en est mort! — Ah, oui! j'entends : un enfant y son fils , peut-être , qu'il aura été obligé de mettre aux enfans-trouvés ? •^Non, ce n'était pas son fils, une jolie petite fille à son maîtx'e : pauvre petite ! Il la déposa dans une allée , près de Thos-
plce même. Un papier déclairé en Jeux à côté d'elle.... — - Que dites-vous? un papier déchiré près d'elle? et combien y a-t-il de tems de cela? — Yingt-six ans y Juste aujourd'hui. — Le jour de l'ascension? Miséricorde ! c'est Jeannette î — Vous connaissez cette petite fille? elle Tivrait ? — Son père , comment se nommait-il ? — Je ne puis vous dire les noms de ses parens 5 mais ils sont bien riches î — Si elle se présentait h eux ?
Ils la recevraient comme l'enfant du
malheur. — Daignez me raconter, bon Jacques... — Il ne m'est pas permis de révéler les secrets des autres. Envoyezmoi Jeannette : je lui dirai tout , et la rendrai à sa famille , hemeuse de la retrouver.
5) Enchantée de cet éclaircissement inattendu , je quittai , le lendemain , cet homme sensible et généreux , qui m'assura de nouveau que les parens de Jean-
nette eomLleraient tous ses vœux , s'ils la retrouvaient j et je poursuivis ma route. Depuis j mes pi'opres affaires j mes voyages , tout m'a disti'aite du projet que j'avais de te faire part de cette heureuse nouvelle. J'ai cependant écrit à Meudon 5 je n'ai point reçu de réponse : depuis mon retour à Paris, je t'ai cherchée inutilement par-tout , et je bénis le ciel de t'avoir offerte à mes regards aujourd'hui. Adieu, ma bonne Jeannette, je suis pressée 5 voilà mon adresse et celle du bon Jacques , cultivateur près de Chartres 5 va , cours 'trouver cet homme qui doit te%endre à ta famille j et si tu deviens heureuse , que Cécile d'Eranville partage ta félicité ! n
La bonne Emilie embrassa Jeannette j et la quitta.