CHAPITRE XXII
Adieu f Jeannette !
Jeatînette revint , toute rêveuse ^ chez Cécile. Ses parens ! il lui est possible de les retrouver , et ils sont immen- -^ément riches I Ce n'est pas pour elle jque Jeannette voudrait la grandeur, la fortune 5 mais pour son amie , pour Cécile , à qui elle céderait soudain un partage égal de ses biens. Cécile ne travaillerait plus pour exister, Cécile rentrerait dans l'état d'aisance auquel sou enfance et ses parens l'avaient accoutumée , et Jeannette paierait ainsi , aux mânes de monsieur et madame d'Eranville , le tribut de reconnaissance qu'elle leur doit ! O Jeannette 1 comme cette idée plaît à ton cœur excellent ! Et cette autre idée., Jeannette? si Cécile retrouve
Tin Jour ce jeune Saint- Ange et son fils, Cécile j riche j peut prétendre encore à la main de son amant ; et c'est Jeannette qui ferait tant d'heureux ! . . . Elle vivrait alors près de ce couple fortuné, avec leur petit Charles , dont elle serait la seconde mère. Toute cette famille lui sourirait : elle en serait l'ame , l'amie tendre et chérie ! quel heureux avenir !.., Allons j Jeannette , il n'y a pas à balancer. Pour toi seule , Jeannette , tu ne chercherais pas à quitter l'état obscur auquel tu es habituée 5 tu n'irais pas t'exposer aux troubles , aux inquiétiules qu'accompagnent toujours une grande fortune , et dont tes bienfaiteurs t'ont donné un funeste exemple ! tu ne t'exposexais pas à voir vérifier les prédictions; que t'adressa M. d'Eranville nioiîrant, et tu n'irais pas te jeter au travers d'une famille où tu pourrais rencontrer des gens étonnés , fâchés même de ta
(47) reconnaître Mais l'amitié te rend
capable de tout 5 -c'^est à Famitié qne tu dois sacrifier tes craintes et ton amour pour l'obscurité : Jeannette , il s'agit d'une antre , et non de toi 5 ce motif doit seul te faire asrir , et svirmonter toutes les difficultés que ton \ esprit veut offrir à ton cœur. Voilà qui est décidé : Jeannette va chercher ses parens : mais , pour cela , il faut voyager, il faut quelques moyens pécuniaires j et Jeannette ne possède pas une pièce d'argent. Tout ce qu'elle i^agne , elle le donne à Cécile 5 c'est Cécile qui tient la bourse , et cette bourse est bien peu garnie ; mais à propos , Jeannette se le rappelle , madame de Saint-Albin a donné cent francs pour le raccommodage de son voile et de plusieurs autres dentelles : Cécile a ces cent francs encore intacts 5 si Jeannette lui en de- * mandait la moitié , cela suffirait san^
cloute pour la faire arriver chez ses parens?.... Oui 5 mais comment oser demander cette somme à une amie gênéç ? comment lui apprendre qu'on veut la quitter, se séparer d'elle, ne fiit-ce que pour un mois ? Cécile va se croire seule , abandonnée dans le monde 5 elle accusera Jeannette d'ingratitude, et Jeannette ne pourra pas lui dire que c'est pour Cécile qu'elle va travailler ! Quel embarras ! et comment Jeannette s'y prendra-t-elle pour annoncer son départ à son amie , et pour lui demander le partage de sa modique fortune ? Allons toujours 5 peut-être le hasard amenera-t-il un moyen de placer cette explication et ces demandes indiscrètes.
Ainsi léflécliissait encore Jeannette lorsqu'elle entra dans la chambre de Cécile. Celle-ci courut au-devant d'elle : Ah , mon amie ! lui dit-elle , ma chèra Jeannette , apprends l'événement le plus
heureux !
(49) heureux ! monsieur de Verneuil est libre :
on a reconnu son innocence : il sort d'ici 5 il a bien d.emandé àe tes nouvelles j il est libre , tranquille maintenant ; et j pour comble de bonheur y il se flatte ^ avi moyen des nouvelles lois , de rentrer dans les biens de sa famille , dont les aînés j par une coutume injuste autrefois, étaient enrichis aux dépens des cadets.
Il est heureux , te dis-je , et ce bon ami veut f dit-il , reconnaître au centuple les faibles services que nous avons eu le bonheur de lui rendre. Jeannette, il va voyager, il va dans son pays , et tout lui fait croire qu'il triomphera de la cupi-' d ité de ses frères : Jeannette , tii me vois au comble de la joie !... As-tu — d'aussi heureuses nouvelles à m'apprendre ?....
Madame de Saint-Albin?.... — Madame de Saint-Albin , mademoiselle , ne connaît pas Samt-Ange : le particulier qui est venu ici ne porte point , n'a même 11. c
(5o) ■jamais porté ce nom.... ce n'est point votre amant.... —Ce n'est point lui!...
mais le nom de cet étranger? — Je n'ai pu le découvrir 5 il vous suffit de savoir que ce n'est point Saint-Ange. — Mais, Jeannette j cette lettre de l'écriture de mon amant , comment se serait- elle tiouvée dans la poche d'un autre ? C'est bien pourtant son écriture. — Qui sait, mademoiselle ! cette lettre était adressée au Commandeur : ce vieillard peut l'avoir reçue , perdue ovi confiée à quelqu'un. — Tu as raison 5 amsi plus d'espoir de
retrouver celui Jamais , Jeannette ,
jamais je ne le reverrai ! Conçois-tu cet excès de malheur? — Il semhle en effet qu'une barrière insurmontable vous en sépare — Sort bizarre! ou plutôt bizarre amant! quel motif a pu engager ce jeune homme à vous fuir, à vous ravir votre enfant ? Je vous l'avouerai , mademoiselle , ce trait de sa part m'a paru très-
mal dans votre récit: c'est une cruauté !... une horreur!... S'il voulait vous fuir, ou s'il était forcé de vous fuir , il n'avait qu'à vous laisser le fruit de son crime 5
cela aurait pu — Eh ! c'est peut-être
pour effacer les traces de ce cx'ime honteux dont je l'ai vu souvent rougir, qu'il m'en a enlevé la preuve vivante. Jeannette , il a de l'honneur , de la délicatesse : il m'aimait , il m'aimera toujours ; mais soumis à un oncle barbare , habitué à se plier sous le joug des événemens , Saint-Ange est un sage , un philosophe capable de nourrir vingt ans un projet
qui peut le conduire au bonheur
En£n , ce n'est pas lui Jeannette,
n'y pensons plus , et attendons tout du tems.
Cécile baisse ses beaux yeux dont s'échappent quelques larmes , et Jeannette j remplie de son projet, ne sait comment en faille part à son amie affligée. Made-
(50 moiselle? — Jeannette, qu'as-tu? tu es pâle et tremblante ! . . . — Mademoiselle ?. . . — Eh j bon die VI , comme tu es agitée ! tu tombes à nies genoux , Jeannette ! est-ce là ta place ? Viens dans mes bras 5 et parle-moi franchement. Aurais- tu quelique secret à me communiquer? — Oh oui , mademoiselle j un secret de la plus haute importance ! — Parle donc , tu an' effraies , et ton état m'afflige sensiblement.
Cécile fait asseoir près d'elle Jeannette , qui prend enfin assez de force sur ellemême pour lui parler ainsi :
Vous savez j mademoiselle j que je ne suis qu'une pavivre fille abandonnée , «levée jadis par la pitié d'un hospice , et depuis par les bienfaits de vos respectables parens ? Mademoiselle , les miens. . . ils existent.... je suis libre d'aller me jeter dans leurs bras : on me l'a dit : ils m'attendent et soupirent après moi... — Que
(53 ) me dis - tu y Jeannette ? tu as reçu des nouvelles de ta famille , et tu brûles de la connaître? Ce désir est naturel , Jeannette j très-naturel 5 mais prends gai'de aux derniers avis que te donna mon père avant d'expirer î Qui sont- ils tes parens ? Sont- ils riches? — Oui, mademoiselle, très - riches. — Jeannette ^ t'a dit mon père , si tu m'en crois , tu resteras dans l'ignorance où tu as vécu jusqu'à présent : tes parens ont été assez dénaturés pour t' abandonner \ s'ils sont opulens , tu t'exposeras à leur mépris , aux vexations peut' être d'héritiers avides , dont ta présence détruira les espérances , et qui peuvent te tourmenter de mille manières ! Jeannette ^ voilà le moment de peser ces sages réflexions. — Mademoiselle , je n'ai jamais oublié ces conseils dictés par la prudence ; mais je me sens assez de fermeté pour résister à toutes les tracasseries de l'ambition ou de la cupidité. Un motif...
secret.... bien puissant sur mon cœur, 3n'en donnera la force. Mademoiselle , permettez-moi de vous quitter.... pendant quelques jours seulement : je reviendrai. Oh ! ne doutez pas que je ne revienne vivre et mourir près de vous ! — Mais , Jeannette , comment as-tu découvert l'asile de tes parens ?
Jeannette raconte à Cécile sa conversation avec la sœur Emilie 5 puis elle ajoute : Il n'y a pas un moment à perdre 5 mademoiselle le voit bien. Depuis deux ans , ce cultivateurj ce bon Jacques peut avoir cessé d'être , ou ne plvis demeurer dans le pays 5 il est cependant essentiel que je m'y rende dès demain.
Je suis désolée sans doute de vous quitter dans le moment où un espoir trompé vous plonge dans une juste affliction : mais c'est un bonheur qne monsieur de Verneuil soit libre 5 cet ami vous Aa^rra , vous consolera. ... — L'jt il piut aussi ^
(55) Jeannette 5 tout le monde m'abandonne ! — Mademoiselle , il nae faut sans doute toute l'énergie que me donne... le motif qui me fait agir, pour résister à mon propre cœurj qui se brise à la seide idée de se séparer du vôtre 5 mais songez que ce n^est que pour un moment, que notre...
que mon bonheur, veux-je dire , dépend à jamais de cette démarche essentielle y et que nous nous reverrons plus..'., oh , oui, plus heureuses ! — Ah , Jeannette ! ils n'ont qu'à te garder, ces parens fortunés ! s'ils vont t'éloigner de moi ! — — Jamais ! ah , jamais ! quelle puissance humaine pourrait m'emj)êcher de rejoindre mon amie ! S'ils en avaient l'intention , je leur dirais : Gardez votre or, vos richesses , tout l'éclat que vous faites briller à mes yeux *, je préfère l'indigence à laquelle vous m'aviez condamnée , pourvu que je passe ma vie auprès de ma chère Cécile ! . . . — Excellent cœur! , . . Ainsi y
(56) Jeannette , tu pars !... tu me quittes T... je ne te retiens plus. , . Va , Jeannette , va chercher le bonheur ! pour moi , les larmes , les regrets et l'abandon , voilà désormais mon triste partage ! . . . Mais je t'afflige ! tu pleures , bonne Jeannette Y ah ! loin de moi la pensée de te retenir , d^abuser de l'amitié pour m'opposer à ton avancement ! Ce serait une tyrannie , et je dois t'aimer pour toi avant îout... Jeannette , il te faut de l'argent r tu sais ce que nous avons ici? voilà cent francs : acceptes -en la moitié 5 prends îe tout j s'il t'est nécessaire : le travail de mes mains me suffira, et je serai consolée en pensant que cette faible somme peut être utile à mon amie.
Jeannette, émue de ce nouveau trait, couvre de larmes et de baisers la main de Cécile. O mon amie ! s'écrie-t-clle , combien vous savez épargner ma délicatesse ! cette somme , la moitié seu-
(57) ïement était l'objet de mes vœux : jer
n'osais vous en dépouillei' j et vous me' l'offrez avec tant de générosité ! . . . Cecile , mademoiselle , puisque vous l'exigez y j'accepte cinquante francs f et si j'ai le bonheur de les voir fructifier, vous me permettrez bientôt de vous les rendre y avec... les intérêts ? Oui, n'est-ce pas? vous ne rougirez pas de recevoir de la main de votre amie une restitution qu.'elle vous doit , ainsi qu'à la mémoire de voj cliers parens , de mes généreux bienfaiteurs ! . . . — Ne parlons pas de cela , Jeannette : j'estime trop l'amitié pour rougir de ses bienfaits. — Oh ! comme ce mot me console ! comme il rafraîchit mon sang ! il me donne du courage pour vous quitter , oui , pour vous quitter ! . . . — Jeannette , ye crois t'entendi'e : mais Je sais que l'amitié doit mettre plus debornes au plaisir de recevoir qu'à celui d'offrir. Ya y Jeannette j cours embrasser
(58) un père y une mère sans doute qui s'estimeront bienheureux de retrouver dans leur fille une femme aussi estimable y aussi intéressante que toi. — Bonne Cécile ! — Voilà , dans ce coffret j le papier qui fut jadis déposé près de toi. Jusqu'à présent aucune de nous deux n'avait témoigné le désir de le lire. Yoyons ce qu'il contient.
Ce papier , qvii avait été déchiré autrefois j et dont il n'existait qu'une moitié j était ainsi conçu :
« Cette enfant s'appelle Jeanne Vie...
» baptisée le jour d'hier; mais sa nais....
» son père. Si vous plaignez la cru....
M défaire, n'accusez ni son cœur ni....
» sa mère. La fatalité qui a poursui....
» sera peut-être de les persécuter. Un jour,....
» trouvés, oii l'on est prié de garder ce....
w connaître.
» Passant , ayez pitié de l'enfance
3> abandonnée }
Ces deux lignes r Passant, etc. étaient
d'une auti'e écriture que le corps de la lettre , au crayon et sans orthographe , ce qui annonçait qu'elles avaient été écrites de la main d'un subalterne. Les administrateurs de l'hospice avaient mis au bas de ce papier la date du jour et de l'année où on leur avait apporté l'enfant. Jeannette prit ce papier , sa petite somme , et le lendemain matin elle se sépara , non sans douleur et sans verser des larmes , de sa chère Cécile , à qui elle promit d'écrire souvent , et de revenir le plutôt possible. Suivons Jeannette y à qui il va ai'river bien des événemens : nous pourrons être quelque tems sans revoir Cécile 5 mais ce n'est pas elle y c'est la bonne Jeannette qui est l'héroïne; de cette histoire.