‹ Les cinquante francs de JeannetteChapitre 26 sur 39 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Tendresse réciproque..

«j E AN N E T T E j SOI! petit paqiiet sous le tras j ses papiers clans son porte-feuille y înais le cœur serré , l'œil humide de larmes , s'en alla d'abord ,. sans s'arrêter , jusqu'à Versailles j où elle se reposa quelques momens. De là elle fut dîner à' Trape j et coucher à Hambouillet : c'était avoir considérablement marché poxnune femme ! Pendant la nviit , elle ne put dormir : elle pensa sans cesse à sa chère Cécile , qui ^ de son côté , san& doute 5 ne pouvait goûter de repos 5 et Jeannette , aussi éloignie d'elle que si. elle en eût été séparée par l'immensité des mers , eut du regret d'avoir quitté cette sensible amie. Jeannette n'avait jajïiaio connu l'amour j mais elle plaignait

C 6i ) ceux que cette funeste passion dominait: Cécile j loin de son amant , de son petit Charles et de Jeannette , lui parut être pax'venue au cora.ble deFinfortune : Jeannette se repentit de l'avoir laissée seule à sa douleur, et peu s'en fallut qu'elle ne projetât de revenir le lendemain à Paris ; mais elle réfléchit bientôt au but de son voyage , et sentant combien de& cliangemens dans sa fortune et dans sa situation seraient intéressans pour son amie y elle se raffermit davantage dans son projet. Jeannette était bonne, et même timide 5 mais elle avait beaucoup de caractère 5 et quand elle avait formé une entreprise , rien ne pouvait l'empêcher de l'exécuter : fermeté , constance , prudence et patience , elle réunissait tout pour arriver à son but 3 et l'on verra par la suite qu'elle savaélNnlreprendre et réussir.

Jeannette j sans avoir dormi j vit pa-

raître le jour, et se l'emit en route j' elle passa successivement Epemon , Maintenon , et vers le soir enfin , elle se trouva*»^ à une lieue de Chartres j dont les hauts clochers fixèrent de loin ses regards. Il lui fallait trouver la masure de Jacques,, et aucune chaumièje ne frappait son œil attentif. Cependant , elle aperçut dans un fond 5 à un quart de lieue dé la route., une petite cabane rustique , vers laquelle elle dirigea soudain ses pas. Le jour était sur son déclin ; et si Jeannette s'était malheureusement trompée y il aurait fallu qu'elle fît une grande lieue dans ce site" désert avant d'arriver à la ville.

Jeannette frappe à la porte basse de ce manoir isolé. Une voix de femme lui répond : on ouvre. Est-ce ici , lui dit Jeannette j la demeure de Jacques le cultivateur ? — Jacques , ma bonne dame ? il y a long-tems cju'il est mort ! c'est moi qui lui ai succédé. Si vous avez besoin

(63) àe quelque chose ? ... — Jacques est mort ! . . . Et Thérèse , sa fille ?. . . — Thé' rèse ? ah , pardi y Thérèse ! est-ce que je connais çà , moi ? ses affaires ne me regardent pas» Si elle vous doit ^ tant pis pour vous y car ça doit à tout le monde 5 et cependant je lui ai bien payé cette chaumière pour ce que ça est : un trou , comme vous voyez 5 il n'y a pas de quoi s'y retourner. — Thérèse n'est donc plus dans ce pays ? — Je ne sais où elle est , et je ne m'en informe pas : pardi j j'ai bien autre chose à penser ! C'est là tout ce que vous me voulez? — Madame....

il fait presque nuit 5 il n'y a pas d'auberge aux environs ? — Pas une seule : bonsoir. — . Mais s'il faut que j'aille jusqu'à Chartres ! — Pardi , il y a loin , n'est-ce pas? une petite lieue : et puis cette plaine est sûre 5 n'ayez pas peur y on ne vous y enlèvera pas ! Bonsoir.

Jeannette j choquée de l'impertinence

de cette femme , la quitta , Pâme triste^ et la larme à l'oeil. Elle était seule , et sans espoir de découvrir le mystèi'e qui était le but de son voyage. Jacques n'existait plus , et elle ignorait l'asile de sa fille.... qu' allait-elle devenir? quel parti devait- elle prendre ?

Celui d'aller au moins passer la nuit à Chartres : elle s'y détermina , et se mit en route avec avitant de courage que de résignation. Il était nuit lorsqu'elle arriva dans cette grande ville , dont on allait fermer les portes. Jeannette prit la première rue qui s'offi'it à elle , et se trouva dans la rue de la Visitation. Vis-à-vis le couvent, une femme du peuple tomba par mal-adresse , et pensa l'entiaîner dans sa chût«. Jeannette s'empressa d'aider cette personne à se relever : et la femme , la remerciant avec sensibilité , lui témoigna le regret de ne pouvoir rien faire pour l'obliger. — Pardoc- .

(65) nez-moi , ma bonne , lui répondit Jeannette , vous pouvez me rendre un grand service , car je suis étrangère dans cette ville , et je voudrais trouver un asile où ime femme pût passer décemment la nuit. — Venez chez moi , madame : mon mari sera charmé de vous recevoir, après la manière honnête dont vous mVavez secourue. Je demeure là : mon mari y Bernard, est compagnon menuisier, et moj^ Je vends des fruits , des légumes , toutes sortes de petites choses pour subsister : nous avons une chambre à deux lits j vous voudrez bien en accepter un ?

Jeannette fut sensible à l'offre obligeante de la jeune Bernard : elle entra chez elle , fut enchantée de l'honnêteté de son mari, jeune encore , et qui berçait sur ses genoux un enfant âgé au plus de quatre à cinq mois. On servit un souper frugal , et Jeannette raconta à ôes hôtes le peu de succès qu'elle avait

(66) oBtenu dans la recherche de Jacques et de sa fille Thérèse. A peine eut-elle prononcé ces noms , que la femme Bernard s'écria : Quoi ! c'est Thérèse que vous cherchez, madame? Eh , vous la voyez ! c'est moi qvii suis la fille de ce bon Jacques , que j'ai perdu il y a dix-huit mois. Forcée j par des malheurs, à vendre ma chaumière à ime feinrae jalouse et méchante , je me suis mariée depuis à ce brave homme 5 et le ciel , en nous envoyant un enfant , a béni nos travaux et mon petit commerce , qui va bien selon notre ambition et notre manière d'exister .^

Eh quoi ! c'est vous que le ciel me fait rencontrer par hasard , s'écrie à son tour Jeannette ! O mon Dieu , je te lemercie ! Je craignais bien de m'en retourner sans savoir ce que je voulais apprendre! — Que desirez-vous? — Avez-vous entendu quelquefois votre père parler d'une

- (^7) pauvre petite Jeannette , abandonnée par

son frère , votre oncle , et reléguée aux enfans- trouvés , le jour de l'Ascension, il y a vingt-huit ans de cela? — Comment! sans doute ! Et il y a deux ans qu^une sœur de l'hospice vint nous voir, et nous apprendre que cette Jeannette existait : nous l'attendions à tout moment 5 elle n'est ^a s encore venue. Serait-ce vous? — Moi-même ! — Ah , mon dieu , Bernard ! Regarde donc ? Voilà la fille de M. Déricourt !... cette enfant qu'on a tant pleurée ! qui était née pour être si heureuse ! Ah , mademoiselle ! que je suis ravie de vous voir ! Votre père n'est plus j mais il vous reste une mère , oh , bien estimable j et qui sera bien contente de vous revoir ! — Oii est - elle , madame Bernard ? — Ah , pardi , à deux pas d'ici : c'est notre bienfaitrice, c'est elle qui a daigné nous aider de sa bourse au raonient de la mort de mou père j c'est elle

(68) enfin qui nous a mariés! — Quoi! ma mère serait dans cette ville? — A deux maisons plus bas. Mon dieu, que vous serez étonnée quand vous la verrez ! quand vous apprendrez ses malheurs, ceux de son époux ! C'est une femme jeune encore, quarante- huit ans au plus. Belle^^ grande, bien faite : eh, tiens, Bernard y vois donc si ce n'est pas là tout son portrait?... Ah! il est frappant 5 et, à cette se^^le ressemblance , j'auiais dû deviner que vous êtes sa fille. Allons, demain matin ^ pas plus tard que demain matin , nous irons la voir ensemble. Quelle sera sa joie! et combien j'éprouve de plaisir à reconnaître ce qu'elle a fait pour moi ^ en lui rendant sa fille. !

Jeannette questionna beaucoup la bonne Bernard , qui lui apprit seulement que son père était autrefois un militaire distingué. Quant aux infortunes qui avaient traversé sa vie , la femme Ber-

narJ les taisait : c'était , disait-elle , le secret de madame Déricotirt 5 elle seule avait le droit de le révéler. Ai-je des frères , des sœurs , demanda Jeannette ? — Point du tout, mademoiselle : vous êtes fille unique, et vous serez bien riche un jour ! — Si je le suis , bonne et sensible femme , vous ne ferez plus , je l'espère j un métier aussi peu lucratif.

Jeannette passa une nuit inquiète , agitée : elle fit des rêves sinistres : il lui sembla même que sa bonne amie Cécile était tourmentée , l'appelait à son secours , et lui reprochait de faire son malheur par une démarche inconsidérée. Jeannette se réveillatriste, les yeux baignés de larmes, et son cœur battit violemment en pensant au moment prochain qui allait la réunir à sa mère , à une grande dame étrangère pour elle jusqu'à ce jour- La femme Bernard la fit déjeûner 5 et 5' apercevant de son trouble, elle fit tous

(7o) ses efforts pour la rassurer , pour lui donner (lu courage. Bernard se rendit ensuite chez madame Déricourt j pour savoir si elle était visible. Il trouva cette dame j Ksant une lettre qui paraissait lui faire beaucoup de plaisir. Bernard saisit ce moment pour la prévenir sur le bonheur ines péi'é que le ciel lui envoyait. Il lui apprit que sa femme avait retrouvé Jeannette , et que toutes deux allaient venir se jeter dans ses bras. Rien n'égala l'alégresse de madame Déricourt que son impatience de voir, d'embrasser sa fille. Bernard revint chez luij et Jeannette sûre enfin de la bonne réception qu'on allait lui faire, suivit labonne Thérèse, qui la présenta à sa bienfaitrice : Est-il bien vrai, s'écrie madame Déricourt en apercevant Jeannette? Est-ce là cette enfant du malheur? Etes-vous ma fille. Jeannette, et ne me berce- t-on pas d'une vaine illusion ? — Madame , ce papier déchiré", trouvé près de moi ....

(71 ) — Oui , ce papier, je le reconnais j j'en

ai l'autre moitié 5 je viens de la retrouver : c'est bien cela 5 en les rassemblant on y lit :

« Cette enfant s'appelle Jeanne Victoire Déricourt :

» elle a été « baptisée le jour d'hier; mais sa naissance a comblé

M les malheurs de M son père. Si vous plaigne^ la cruelle destinée qui le

» force à s'en w défaire, n'accuse^ ni son cœur ni son indifférence

» pour i> sa mère, La fatalité qui a poursuivi ces infortunés ^

w se las- » sera peut-être de les persécuter. Un jour, on se pré-

w sentera aux enfans- »> trouvés j où l'on est prié de garder ce précieux dépôt

» qu'on ira re- M connaître. »

Pour ces deux lignes en bas, ajouta madame Déricourt , pa^^a/z/, ayez pitié de l'enfance abandonnée y elles sont de la main de Ferrand , de ce domestique infidèle qui. . . . Mais ne pensons qu'au bon-

( 7^ ) liewr de te revoir , ma fille ! Comme elle

«st grande ^ belle ! Elle me ressemble 5 n'est-ce pas, Thérèse j qu'elle me ressemble? — C'est ce que je lui ai dit , madame j répondit Thérèse j elle est tout votre portrait j et celte preuve suffirait seule pour ne pas douter de sa naissance ! — La voilà donc enfin j après vingtannées de privations ! Voilà cette fille de l'homme que la fatalité a poursuivi jusqu'à la mort! Pauvre Félix! tu es mort «ans avoir joui du bonheur d'embrasser ta fille ! Que ne peux-tu sortir de ta tombe pour partager la douce ivresse de ta veuve inconsolable! — Madame — Appellemoi ta mère , Jeannette 5 que ce nom si doux frappe pour la première fois l'oreille de celle qui t'a donné le jour! Je crois n'avoir rien en moi qui t'en impose : tu dois être libre de m'exprimer ta tendresse, comme je le âuis de te serrer dans mes bras !

Jeannette

(73) JeamiEtte répondit aux tendres effusions de cette bonne dame 5 et soudain j pour récompenser Thérèse et son mari du zèle qu'ils avaient mis à lui rendre saillie, madame Déricoiut exigea qu'ils quittassent tous les deux leur état. Beinard fut retenu pour être concierge de la maison y et Thérèse entra au service de Jeannette , qu'on n'appela plus que mademoiselle Déricourt. Pour moi , qui suis son historien , je me plairai encore à lui donner, pendant quelque tems, son premier nom, sous lequel elle nous a déjà bien intéressés. Jeannette donc , enchantée de retrouver une mère tendre , et qui lui paraissait si empressée à combler ses vœux, Jeannette bénit sa destinée, et, dès le. même jour, elle écrivit à sa chère Cécile l'heureux changement qui venait d© s'opérer dans sa situation.

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