‹ Les cinquante francs de JeannetteChapitre 27 sur 39 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Il va vite en amour.

U EAK NETTE fut qucstioiinée , comme on doit le prévoir , par sa mère j sur tout ce -qu'elle avait épi"ouvé depuis sa naissance. Jeannette raconta l'histoire de son adoption par des bienfaiteurs qui n'étaient plus, et elle fit partager à sa bonne mère l'intérêt qu'elle éprourait pour l'infortunée Cécile, dont néanmoins elle tut l'aventure avec Saint-Ange. Madame Déricourtj les larmes aux yeux j pénétrée de reconnaissance pour ceux qui avaient accablé sa fille de bienfaits , s'écria : Mon enfant , cette Cécile , il faut l'aider, il faut la secourir : faisons mieux, engage-la à venir passer sa vie ici près de nous : c'est un bien faible dédommagement des bontés que ses parons ont eues pour ton enfance aban-

(75) Joiinée. — Ali ^ ma mère ! répondit Jeannette, quel excellent cœur est le votre! Combien je suis heureuse de vous appartenir ! Cécile j mon amie I EUe ne connaîtra donc plus le travail, l'indigence ! Je vaisj je vais lui écrire cette heureuse nowvelle ! . . . . Madame , vous aurez désormais deux enfans qui vous chériront bien tendrement!...

Jeannette écrit vme seconde lettre à Cécile 5 et , d'après ce qu'elle lui a dit avant son départ , qn'e/Ie ne peut rougir des bienfaits de l'amitié^ Jeannette ne doute pas que son amie ne s'empresse de se rendre près d'elle 5 et , satisfaite , elle attend sa réponse.

Pendant ce tems , des ajustemens «légans viennent remplacer ses simples ha»

bits 5 des bijoux précieux ajoutent au charme de sa parure 5 elle prend en un mot le ton convenable à son état , à sa fortime. Madame Déricourt la présente

par-tout, à ses aniis,ià ses voisins, et

chacun reste enchanté des grâces et de

l'esprit de sa fille.

Cependant , quand les premiers momens de visites et de fêtes sont passés ^ Jeannette prend la liberté de demander à sa mère le secret de sa naissance , et ce qui a pu résoudi'e son père à l'ahandonner ainsi à la froide pitié des étrangers. Madame Déricourt la fait asseoir, et lui parle ainsi : ,

ce Tu n'as pas aimé, ma fillej tu me l'as dit, et je te crois. Tu n'as donc pas hérité du cœur ni des passions funestes do tes parens j et c'est un vrai bonheur pour toi. Ecoute-moi, Jeannette : tu vas apprendre une histoire bien singulière , et qui paraîtra sûrement un conte à tout être indifférent , peu propre à juger le cœur humain.

« Félix Déricourt était le plus jeimo £ls de monsieur le comte Déricourt , ma-

réclial-de-camp. Félîjl avait deux frères plus âgés que lui, mais d'un caractère bien différent du sien. Félix était doux , timide y vertueux. Octave et Roland étaient orgueilleux , ambitieux , et débauchés. Le vieux Maréchal préférait ses deux fils aînés 5 ensorte que Félix, engagé de bonne heure dans l'état militaire, fut expulsé de la maison paternelle , et se vit seul , livré à lui-même , errant de ville en ville , de garnison en garnison , sans recevoir des lettres de son père , qui était resté veuf de bonne heure. Un officier du corps de Félix était le seul ami digne de lui qu'il eût pu rencontrer. Cet officier j nommé BricevaL... 55

Ici Jeannette interrompit sa mère :

Briceval ! dit-elle 5 ce nom me lappelle des souvenirs!... Il y avait dans mon enfance un M. de Biiceval qui était l'ami intime de la maison d'Eranville. Il avait un fils de six ans qui. ... — Cela se peut ^

(7S) répondit madame Déricourt ; laisse- moi continuel-, mon enfant? Briceval donc ctait fils d'un homme de condition j Jules, son aîné , passa dans les îles , et fut longtems sans donner de ses nouvelles. Leur père à tous deux étant mort , sa femme avait fait la sottise de se remarier , et d'épouser un homme sans nom comme sans état. Tu sais qu'autrefois on appelait cela fléroger. Celte femme mourut en peu de tems , ainsi que son époux 5 et il ne l'esta de leur union qu'une lille en bas ^ige, qnî, orpheline, fut confiée aux soins de Briceval son jeune frère du premier li t. Roselle, c'était le nom de cette jeune enfant, était élevée par son frère , qui Pavait mise en pension dans cette ville , chez une nommée madame Robert , ancienne amie de la famille des Briceval.

3> Le jeune Briceval, qui ne partageait pas le préjugé qui couvrait de l'idée de roture la naissvince de sa sœur Roselle ,

(79) avait pour celte jeune personne tous les

soins d'un père tendre , d'un tuteur délicat. Elle avait seize ans lorsqu'il vint la voir à Chartres , accompagné de son ami Félix. Félix ne put résister aux pi'emiers traits de l'amovir , qui percèrent àla-fois son cœur et celui de Roselle 5 et tandis que celle-ci rêvait sur le changement qui venait de s'opérer en elle , Félix s'en retourna triste j pensif avec son ami, qui y sans prévoir le mal qu'il lui faisait , ne cessa pas de faii'e l'éloge des charmes et des talens de sa sœur. Voilà donc Félix amoureux 5 le voilà soupii'ant , cherchant la solitude , cachant l'état de son cœur à tout le monde , à son ami le premier , qui crut que sa mélancolie provenait des mauvais traitemens que sa famille lui faisait éprouver. Félix sentit bien que jamais son père ni ses frères ne consentiraient à son hymen avec une fille sans nom comme sans biens j et cette ccrti*

(8o) tufîe, loin d'affaiblir son amour, sembla l'accroître davantage. Irrité par les difficultés qu'il prévoyait , Félix se livra sans réserve à sa passion , et la noiurit , le plus souvent qu'il put, de la vue de celle qui en était l'objet. Félix pressait souvent son ami de faire des voyages i\ Chartres , pour y voir la jeune Iloselle. Briceval , sans soupçonner le motif d« son ami , y consentait , et chaque entrevue augmentait la tendresse des deux amans , qui s'entendaient très-bien san?

s'être jamais communiqué leurs mutuels >*s fientimens.

5) Félix était vif, étourdi, entreprenant-, il voulut à tout prix obtenir celle qu'il aimait , et l'excès de la passion le rendit coupable envers l'amitié. Madame Robert, chez laquelle Rosclle était élevée, était une de ces femmes sans principes comme sans délicatesse. Elle n'aimait point Rosellcj à qui elle trouvîjit raille

(8i) défauts , et qu'elle avu-ait été bien aise d'éloigner de chez elle. Félix, après avoir bien étudié le" caractère de cette femme , i^rma un projet hardi, et qui ne peut trouver d'excuse que dans l'excès du délire qui troublait sa raison. Félix sentait bien qu'il ne pouvait mettre Briceval dans sa confidence , ni obtenir son agrément pour les desseins qu'il se proposait : en conséquence , après avoir combattu longtems entre l'amour et l'amitié , il donna la préférence à celui de ces deux sentimens qui le dominait davantage. Félix prétexte auprès de Briceval nne lettre de son père qui le rappelle près de lui : il quitte son ami , désolé de le perdre 5 il embrasse cet ami , non sans remords de sa conduite , car il va lui poi'ter un coup mortel 5 puis , au lieu de retourner chez M. Déricourt j il va droit à Chartres , chez madame Robert, à qui il demande à pailer en particulier. J'aime, lui dit*

il j j'adore mademoiselle Roselle : je suis prêt à l'épouser en secret pour le moment 5 car je n^ obtiendrai qu'à la longue le consentement de mon père ; mais je l'obtiendrai. J'ai, à Paris, une tante qui me chérit 5 c'est dans cette maison respectable que je conduis sur-le-champ votre belle pensionnaire , si vous y consentez^

3i La E-obert fait des difficultés. Une somme d'or la décide , et cette iemme méprisable se ligue avec un insensé pom: plonger l'innocence dans un piége affreux. Ori fait descendre Roselle. On lui dit que son frère l'envoie chercher •, on lui laisse à peine le tems de faire ses préparatifs de voyage 5 et la jeime Roselle, sans méfiance , comme sans expérience , ajoute foi au mensonge qu'on lui fait. Une chaise de poste est à la porte , elle y monte, après avoir embrassé la perfide Piobcrt, et la vojlù seule, en tête-à-léte

(83) avec un étranger , à la merci de cet amant ardent et passionné.^ ,

» Je ne te dirai point , Jeannette y de quels divei'ssentimens je fus agitée j quand je me trouvai seule avec Félix 5 car c'est moi qui suis cette infortunée Koselle à qui cette démarche préparait tant de malheurs ! La voiture nous amena en lin jour jusqu'à Paris y ville que je n'avais jamais vue y et où je ne ci'oyaispas troviver mon hère , sachant qu'il était d^in autre côté. J'en lis l'observation à Félix, qui me répondit : Cela est vrai.... 11 est ailleurs poiir le moment 5 mais il nous rejoiïidra y mademoiselle 5 il est sur qu'il nous l'e- . joindra à Paris.

3) Félix ne pensait guères sans doute qu'il lisait si bien dans l'avenir. Je fus fort étonnée , quand Félix prit un domicile dans Paris , de voir qu'il m'y faisait passer pour sa sœiu' : je voulus parler 5 il me dit tout bas : Ce soir , ma-

demoiselle , je vous expliquerai ce mystère. En effet, le soir, quand je me trouvai seule avec lui , dominée par de funestes pressentiniens , je lui demandai le but de cette conduite ) qui avait lieu de me surprendre. Roselle, s'écria-t-il en se jetant à mes pieds , vous voyez en moi un amant qui a employé la ruse pour vous posséder 5 mais un amant timide , respectueux, qui brûle d'obtenir de vous son pardon et un retour digne de sa tendresse. — Eh quoi ! monsieur , ce n'est donc pas à mon frère que vous me conduisez ? — Que vous importe un frère , quand vous pouvez trouver ici lui époux ? — Un époux , grands dieux î . . . . Vous m'avez trompée , vous ! . . . Laissez-moi vous iiiir, homme faux et dangereux ! laissez - moi retourner dans ma paisible demeure î j'y étais heureuse y je vous croyais vertueux! — Eh puis -je cesser de l'être à vos yeux ! l'amour est-il un crime ? c'est un sentiment qui fait tout

(85) excuser. — Non la séduction , ni un enlèvement. — Roselle ! — Mon frère ! ah ciel j que va-t-il penser de moi î — Rien que d'avantageux pour nous deux. Dès que vous aurez consenti à me donner la anain, je vous présenterai à Briceval comme mon épouse : il est mon ami , il ratifiera ce doux nœud. — Pourquoi ne lui avez-vous pas demandé son aveu? il avait donc des raisons pour ne pas le donner ? — Aucune : de sa part il n'y a rien itcraindre: mais, Roselle, j'ai un père vain et ambitieux... Briceval aurait craint.... Roselle, votre main, et nous mettrons à la raison et mon père et mon ami !

» Je ne l' écoutai plus ^ jepleurai, je l'accusai , je voïàus sortir , retourner à Chartres.... Mais, Jeannette, te l'avouerai -je? l'amour parlait à mon cœur en faveur du perfide 5 il prenait sa défense, et me faisait sentir que de tous les malheurs qui

(86) pouvaient m'arriver , celui de le fuir, Je me séparer de lui était le plus douloureux Je pleurai toujours : je ne cédai

point 5 mais Je restai. Pour abréger, Jeannette, tu sauras que des ainis, mie bonne parente qu'il avait à Paris , les larmes , les prières , tout fléchit ma résistance , et j'eus la faiblesse de contracter avec lui un hymen secret î . . .

» Cependant Briceval, ne recevant point de lettres de son ami , qu'il supposait bien loin , ni de moi qu'il croyait toujomg chez madame Robert , courut à Chartres , et resta fort étonné d'apprendre que Félix était venu me chercher en son nom. Briceval fit les reproches les plus sévères à la llobert, qui , jouant parfaitement la surprise , s'excusa de sa complaisance sur l'amitié qui liait Félix à Briceval , amitié qui ne lui avait donné aucun soupçon sur les intentions du premier — On

sont -ils allés, madame, ces perfides?

Je rigiiore , monsieur , puisqu'ils ne

sont pas près de vous !

M Bi-iceval est furieux; il jure qu'il retrouvera sa sœur, qii'il se vengera d\m traître... Mais où les trouver?... Pendant qu'il voyage , qu'il cherche , qu'il s'informe, il nous arrive une aventure que nous devions prévoir , et qui commence le cours de nos longues infortunes Mais attends , Jeannette :

que nous veut Thérèse ? w

/ on \

Page 1