CHAPITRE XXVI
On voit bien des mariages comme cela.
J EANiîETTEj d'après une circonstance du récit de sa mère , pressentit le tut des ordres qu'elle devait lui prescrire 5 mais elle n'y fit pas beaucoup d'attention pour le moment. Attendrie des événemens rapides et singuliers qu'on venait de lui retracer , émue du souvenir de son amie Cécile, victime sans doute d'un ordre arbitraire , Jeannette ne pensa toute la nuit qu'à l'infortunée d'Eranville. Elle se leva , s'habilla à la hâte , et fut rejoindre sa mère, qu'elle trouva prête. Piirtons , ma fille , lui dit madame Déricourt 5 ne perdons pas de tems , car il nous faut revenir demain ici : après demain j'attends compagnie
( 110 ) • ( elle sourit ) des parens que tu seras sans
doute charmée de connaître.
Jeannette et sa mère montent dans la chaise de poste ^ qui vole à Paris , où elles arrivent un peu avant la nuit. Elles se rendent soudain au logis de Cécile j où elles n^ apprennent de la bouche de l'hôtesse j que ce que cette femme leur avait marqué dans sa lettre. Madame Aubry n'en savait pas davantage. Jeannette se fait répéter toutes les circonstances de l'enlèvement de son amie : elle apprend que Cécile s'est écriée en suivant l'exempt ': Ah , Jeannette !... que n'es -tu témoin du malheur de ton amie !...
Jeannette verse des larmes , et se retire désespéra : le lendemain matin , elle court avec sa mère chez plusieurs magistrats , qvii ignoi-ent , ou feignent d'ignorer le sort de Cécile : et l'aprèsmidi j après avoir épuisé tous les moyens
fl'étre éclairées , la mère et la fille re-^ partent pour Chartres y où les suivent la douleur et le regret !
Madame Déricourt employa mille moyens pour calmer la douleur de sa fille 5 elle ne put que l'étourdir r Jeannette resta inconsolable. Le lendemain de leur retour , madame Déricourt adressa ces mots à Jeannette :
^cc Ma fille , ma chère Jeannette , tu as vu que j'ai fait tout mon possible pour t'aider dans ta recherche : je me suis prêtée à tes moindres vœux 5 ils prouvaient ta reconnaissance pour ceux dont tu as reçu des bienfaits : ils ne pouvaient que me plaire. A présent y mon enfant , qu'il ne te reste aucun, espoir de découvrir les traces de ton amie , attends tout du tems 5 fais comme ta mère , qui a passé vingt-huit années loin de sa fille , sans espérance de jamais la retrouver , et qui cependant
vient d'ottenir cette faveur du ciel. H est dans la vie j Jeannette j des événemens si extraordinaires y que toute la prudence humaine ne peut ni les calculer , ni les prévoir. Il n'y a que ceux qui n'ont rien éprouvé qui doutent des caprices du sort : nous les connaissons nous deux , Jeannette , et nous nous attendons à tout y pour n'être pas surprises ! . . . Ha ça , ma Jeannette j il faut que je te parle d'autre chose.
3) Je t'ai dit , je crois , que Jules de Briceval avait emmené son jeune neveu en Amérique ? Ils sont revenus en France depuis quelques années : j'ai revu mon neveu 5 mais ce neveu n'est plus un enfant : c'est à présent im jeune homme de trente ans, grand, bien fait , et très- ■ aimable. Jules et son neveu ont profité des nouvelles loix pour faire casser le jugement injuste rendu autrefois contre Briceval j et ils sont parvenus à £a.ire
(ii3) réhabiliter sa mémoire : en conséquence , ils ont repris leur véritable nonij et ce sont eux que j'attends aujourd'hui. Je lisais la lettre qui m'en donne l'assurance , au moment même où Bernard est venu m'apprendi'e que j'allais embrasser ma fille.... Jeannette ^ je te recommande ce jeune homme,... rappelletoi que son père n'a été malheureux que pour avoir approuvé mon union avec le tien. Souviens- toi que Bricevalj en mourant , ordonna à son fils de te donner la main ; que je lui promis ton aveu pour cet hymen , et qu'ainsi , dès l'enfance , le jeune Briceval et toi , vous êtes destinés à devenir époux. Ne m'as - tii pas dit toi - même que chez M. d'Eranville , tu nommais le petit Briceval ton petit mari ? Heureux pressentiment du lien qui devait un jour vous unir ! Il va venir , Jeannette : il sait j ainsi que son oncle j que }'ai ea
le bonlieur de te retrouver 5 ye leut al fait savoir celte heureuse nouvelle par un exprès que j'ai envoyé au-devant d'eux. J'exige de toi , mon enfant j que tu t'hatitues , dès aujourd'hui , à regarder ce jeune homme comme ton futur époux.... Jeannette, tu ne réponds rien? ton cœur est libre 5 tu me l'as assui'é ? - — Ma mère j il est vrai 5 mais son cœur l'est-il ?... — Mon neveu ! oh , je te réponds de son cœur 5 je n'ai jamais entendu dire qu'il se soit donné à une autre. Sois tranquille sur ce point.... Eh bien , aurais -je de la peine à obtenir de toi la promesse que je désire ? — Madame.... j'ai toujours fui les liens de l'hymen. — C'est pourtant le but de toute personne honnête et vertueuse.— ^ A mon âge , madame ! à vingt-huit ans ! c'est bien tard. — Tu n'en sentiras que mieux le bonheur conjugal. — Eh quoi ! à peine ai - je le bonheur d'embrasser
(ii5) ma mère j qu'elle me presse de me séparer d'elle ! — Jamais j non j mon enfant, jamais je ne vous quitterai, toi et ton époux. Nous vivrons ensemble 5 et peut-être , avant de mourir , aurai-je le bonheur de te voir mère à ton tour. Oh ! donne-moi cette satisfaction? — Madame j permettez-moi de vous objecter.... — Jeannette , songe donc que je suis engagée par un serment fait à un homme expirant , dont les dernières volontés doivent être respectées. J'aurai peine y ma fille , à user des droits que j'ai sur vous 5 ce n'est qu'à la dernière rigueur que je prendrai sur moi de vous dire î Je l'exige , je le veux jj.
Jeannette se jeta sur vme main de sa mère , qu'elle couvrit de baisers. Bonne mère , lui dit-ell e , vous ne serez point frustrée dans votre attente : tant de bonté me pénètre 5 oui , je vous obéirai : pour peu que mon coiisni ne me dé-
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plaise pas trop, je je l'épouserai;
■ — Oh ! il te plaira : c'est un cavalier charmant. Il sait aussi qu'il va voir en toi son épouse 5 il en est enchanté. — • Soyez donc sûre , ma mère j de la soumission de votre fille ; mais Cécile ^ madame, Cécile !... Est-ce au moment où l'amitié est noyée dans les larmes , que je dois allumer les flambeaux de l'hymen !
Et ses pleurs recommencèrent à couler. . . . La bonne madame Déricourt s'empressa de les essuyer 5 elle embrassa sa fiile un peu calmée , et l'on annonça messieurs de Briceval.
A ce nom , Jeannette tressaillit. Elle voit entrer un vieillard assez gros et coui't 5 mais vif, et d'une physionomie gaie. Voilà l'oncle j se dit Jeannette : pour le neveu j il lui parut bien audessus de l'éloge que madame Déricourt en avait fait. Grand j bien fait j doué
àe toutes les grâces , et d'un ton excellent, son seul aspect décida sur-lechamp Jeannette en faveur de l'hymen projeté. Nous voilà , ma sœur j dit l'oncle à madame Déricourt 5 mais est-ce là ma nièce , Jeannette , cette enfant d'un frère infortuné ? — Vous la voyez j mon frère. — Briceval ^ poursuit l'oncle , tiens , mon ami , regarde donc ta cousine. Estelle aimable j hein?... CorbleUj que tu vas être heureux ! mais tu la regardes là!... embrasse-la donc , nigaud? A ton âge , est-ce qu'on m'aurait dit ces choseslà?...- — Mon oncle j répondit le jeune homme avec douceur , c'est une favetu:
qu'il faut mériter avant d'oser même la demander. — Je suis charmée, interrompit madame Déricourt j que vous trouviez ma fille aimable : eh bien , ses ^.ttraits ne sont rien encore en comparaison des vertus de son cœur. Qu'il
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sera heureux , celui qui possédera une épouse aussi intéressante !
Briceval soupira j et leva les yeux au ciel. Son oncle y sa tante , et Jeannette elle-même , se persuade l'ent que ce soupir était l'effet de l'idée du bonheur dont il allait jouir. Mais vous vous portez bien , mon frère j dit madame Déricourt au gros Jules 5 je vous trouve encore engraissé depuis quelques mois que je ne vous ai vn : d'où venez-vous comme cela ? — Bah ! ne m'en parlez pas , ma sœur 5 je viens de m'ennuyer à la campagne d'une folle qui m'avait prié d'y diriger quelques travaux. Mon neveu était chez elle , à Paris ^ pendant ce tems. J'ai fait revenir mon jeune homme j mais dès que j'ai su que la maîtresse de la maison le suivait, crac j je siiis pai'ti y et me voilà. — Toujours gai j toujoxus le même ? — Que voulez vous , ma sœur ,
( 1^9) j'ai perdu mes dignités j mes croix ^ une
partie de ma fortune 5 eli bien , je m'en console en pensant que tout cela est sans doute pour le bien général , et je ris , et je bois toujours. — Vous faites bien : j'ai fait une visite à ma cave exprès pour vous : j'ai mis à part des vins !.. '— Tant mieux : c'est le trait d'^ine bonne sœur. Je suis d'avis que nous en fassions sur - le - champ l'examen ? — Volontiers.
Madame Déricourt sonne ; on apporte à déjeûner 5 et pendant qvie l'oncle boit et rit , Jeannette et son coi\sin s'examinent avec timidité , sans oser se dire un mot. Cependant il semble à Jeannette qu'elle a vu ce jeune boramelà quelque part 5 et de son côté , Bricevai ne sait s'il n'a pas rencontré Jeannette dans une de ses sociétés. Ils se communiquent réciproquement ce doute, et ne peuvent deviner où ils se sont vus.
Au reste , Jeannette est enchantée de son cousin , quoiqu'il pax'aisse un peu froid et mélancolique. De son côté, le cousin trouve la cousine fort aimable 5 et ces jeunes gens paraissent bientôt s'entendre très -bien .
Jules et madame Déricourt sont enchantés de voir leurs enfans réunis. La journée se passe en félicitations réciproques j et tout le monde est content. Tout le monde!... ai-je pu généraliser ajnsi la satisfaction qui ne brille pas également sur tous les visages !... Briceval est mélancolique 5 il est honnête , galant même avec sa cousine 5 mais ressent-il pour elle autant de tendi'esse qu'elle commence à en éprouver pour lui?...
Jeannette pense aussi sans cesse à son amie y et ce seul souvenir trouble le plaisir qu'elle doit avoir d'un changement d'état aussi heureux pour eUe. Cependant
pendant la dissipation , l'idée de son mariage , les tendres consolations de sa mère , tout fait quelque diversion à sa douleur j et un mois s'écoule en fêtes , en plaisirs , en préparatifs d'hymen ; car tout est arrangé , décidé entre les parens et les^ jeunes gens. Il n'y a eu pour cela que deux mots de dits entre eux : IVIon cousin , je me fais un devoir de remplir le vœu de ma mère.
— Ma cousine , l'ordre de mon père est encore présent, à ma mémoire. Voilà ce que se sont dit Jeannette et Briceval. Briceval ! il a souvent de fréquens entretiens avec son oncle 5 et il en sort toujours les larmes aux yeux, tandis que la colère sillonne le front du vieillard. Quel est donc le sujet de leurs secrètes conversations? Jeannette le demande à sa mère j sa mère l'ignore comme elle. Madame Déricourt en parle à Jules Briceval : Jules lui répond que ce n'est II. V
rien , sinon quelques reproches qu'il fait à son- neveu , de ses anciens tovirs de jeunesse j et voilà tout.
Enfin tout est arrangé. Il est décidé que le mariage des jeunes gens se fera à Chartres , et que tout le inonde ira ensuite passer l'hiver à Paris , où madame Déricourt a du bien. Cette bonne mère est charmée de faire jouir ses enfans des plaisirs que cette grande ville offre dans cette saison. Jeannette y va paraître d'ailleurs dansl'état le plus brillant 5 et il faut qu'elle jouisse de tous les privilèges de son état et de sa fortune. Madame Déricourt , en faveur de cet hymen 5 a doté sa fille de deux ou trois fermes et d'une bonne terre. Elle a de plus un hôtel à Paris: Jeannette est riche au-delà de ses souhaits , et cependant Jeannette n'est pas contente. Dans le silence de ses nuits , fatiguée des divei'S . plaisirs qu'elle a goùlés dans sa journée.
( 1^3 ) elle se dit : Pendant que je jouis de toutes les aisances dife la vie ^ mon amie souffre , et pleure peut-être dans l'horreur d'une prison ! Ingrate que je suis ! étourdie du chaos des visites , toute entièx'e à la société de mes parens , qui ne me laissent pas un moment de repos y j'oublie Cécile ! Cécile , à qui j'avais promis une amitié constante , que je devais venir retrouver , que je n'avais quittée que dans le projet d'adoucir son infortune ! Cécile , elle m'est ravie î elle accuse peutêtre Jeannette , et Jeannette peut - elle s'arracher des bras de ceux à q\ii elle est si chère , pour aller chercher son amie? où? où, grands dieux? Sort injuste et barbare , nous as-tu séparées pour jamais? Ne reveiTai-je jamais l'amie de mon enfance , Cécile , que je rendrais aujourd'hui si heureuse ? Que dis-je? elle ne peut l'être désoimais : loin de son amant, loin de son fils, Cécile.... ca-
clions à jamais ce fatal secret 5 que cette faute cle mon amie ne sort^ point de son cœur ni du mien. Ne couvrons point son nom du cachet du déshonneur 5 elle en souffre assez , l'infortunée....
Ainsi Jeanne l te pensait souvent à Cécile ; mais elle allait à Paris , et c'était moins les fêtes de ce séjom brillant qui souriaient à son imagination , que le desir de chercher Cécile , de s'informer d'elle , et de parvenir peut-être à s'en procurer des nouvelles. Il lui semblait que f dans le séjour que Cécile avait habité , Jeannette aurait moins de peine à la rencontrer. Enfin , elle se promettait de visiter les magistrats, d'employer toutes les protections possibles pour la découvrir , pour briser ses fers , si elle en était encore chargée. Voilà le seul motif qui faisait désirer à Jeannette le voyage de Paris.
Quant à son mariage ^ comme il étail
( 1^5) dé convention , arrêté , clécidé dès son enfance par des parens au lit de la mort , Jeannette n'y mettait ni retard ni empêchement. Elle sentait néanmoins qu'elle aimait mievix Briceval que tout autre , et l'hymen s'offrait à ses yeux sous lui aspect aimable. Briceval , de son côté y avait l'air d'agir d'après les mêmes principes 5 il semblait acquitter une promesse , et ne montrer ni amour ni répugnance.
Ses procédés étaient honnêtes j mais des yeux plus clair-voyans que ceux de Jeannette auraient vu qu"'il se résignait , et qu'il était tourmenté par quelque chagrin secret. Il ne se plaignait point cependant , et son oncle sans doute était le seul qui fût dans sa confidence. Madame Déricourt j aveuglée par l'excès de son bonheur , après tant d'infortunes , croyait ou voulait croire que les jeunes gens s'adoraient. Elle faisait valoir auprès de Jeannette les moindres complai-
( 1^6) sauces de Bricevalj et à ce dernier j les moindres mots de Jeannette étaient interprétés comme des preuves d'amour j ensorte que ces jeimes gens s'épousèrent, persuadés qu'ils étaient amoureux foux l'un de l'autre.
Ainsi se célébra cet hymen , comme tant d'auti'es qu'on voit souvent , assez froidement j et comme une affaire de calcul et de convention. Quelques jours après j on fixa celui du départ pour Paris : ce jour arriva 5 mais le vieux Jules , retenu par sa goutte , ne voulut pas accompagner sa famille. Il exigea même qu'elle partît d'avance , lai» promettant d'aller la rejoindre bientôt. On le laissa donc aux soins de Bernard et d'autres domestiques intelligens 5 puis madame Déricoiu't et ses deux eufans partirent jiour aller habiter leur bel hôtel que la tolère avait cédé à sa fille.