CHAPITRE XXVII
Mari comme il y en a tant, r TABLissoNS-Nous avec nos amis
dans leur élégant domicile ^ situé rue. de l'Université , et prenons notre part des Lniyans plaisirs qu'ils vont goûter. D'abord Briceval , que son oncle , immensément riche, comme l'on sait, avait aussi doté de son côté , donna à sa femme une voiture , des gens , et tous les meubles de fantaisie , ainsi que les ajusteniens du dernier goût. Jeannette ( nous servirons-nous encore de ce nom ? ) madame de Briceval eut les plus beaux diamans , tout ce qu.'elle voulut , et il sembla que son époux se fît un devoir de voler iiu-devant de ses moindres vœux. Mais cet époux si généreux , si grand en procédés, bornait là les preuves de sa teu^
^esse. Il était toujours triste , mélancolicjne 5 et quand sa femme lui faisait la guerre de sa misantliropie , il soupirait ^ se levait et sortait. Jeannette s'aperçut bientôt que son époux n'avait pour elle que de l'estime , et même une estime très-froide. Elle fit part de cette remarque affligeante à sa mère j qui lui répondit : Mais tu rêves j mon enfant 5 je ne vois pas cela du tovit. Ton mari est plein de
procédés , et les petits soins qu'il a sans
< cesse pour toi sont , je crois j assez de
preuves de sa tendresse.
Jeannette crut sa mère , et elle se fit peu- à -peu au caractère de son mari, qu'elle trouvait d'ailleurs toujours honnête , délicat et empressé de lui plaire.
Malgré la marche rapide de la révolution J l'hiver de cette année .fut trèsagréable J et offrit mille plaisirs vai'iés. Tous ces plaisirs étaient nouveaux pour Jeannette j qui n'en avait jamais joui.
Les concerts du tliéàtre Faydeau lui plaisaient sur-tout singulièrement. Elle était peu musicienne , mais elle aimait la musique 5 et depuis son mariage y elle l'étudiait avec passion. Le célèbre Garât lui paraissait être un chanteur par excellence. Mon dieu ! disait-elle à son mari , comme ce jeune homme a du goût ! et avec quelle ame il fait valoir tout ce qu'il
chante ! Madame de W a du talant
sans doute aussi ; mais elle n'est pas sure de ce qu'elle chante. Sa voix fraîche et délicieuse tremble j et la timidité paraît étouffer tous ses moyens. — C'est dommage j madame j lui l'épondaitBriceval : car il est difficile de posséder une voix plus touchante et plus mélodieuse. Si vous voulez l'entendre , ma chère amie , j'ai l'honneur de la connaître 5 nous arrangerons un petit concert , et vous verrez qu'elle est toute autre dans un salon.
Madame de Briceval fut enchantée de
( i3o) la partie que lui proposait son époux.
On prit un jour. Briceval se chargea <leS invitations , et une société brillante et nombreuse vint embellir cette lète nouvelle pour Jeannette. On la pressa de chanter 5 elle ne se fit pas prier , et un célèbre compositeur italien l'accompagna au piano. Tout le monde s'entretenait de ses grâces j de ses talcns et de son annable caractère. Briceval remarcjua cpie sa femme était le but de l'attention générale , et son légitime amour-propre en fut flatté.
Cette soirée charmante en amena d'autres chez les personnes étrangères qu'on y avait invitées , et Jeannette se trouva lancée ainsi dans la société. Les bals succédèrent , puis les thés , nouvelle mode adoptée en France d'après la coutume des peuples voisins , et l'hiver se passa ainsi pour Jeannette en fêtes et en plaisirs de tous genres. Par- tout elle était j sinon
( ^3i ) la plus jeune, du moins la plus aimableet la mieux mise. Son époux avait la manie de briller: et Jeannette, qui , femme comme une autre , ne haïssait pas la coquetterie , en profitait sans en abuser. Sa mère Faccompagnait par-tout , et cette femme estimable jouissait des éloges qu'on prodiguait à sa fille.
Cependant les préférences accordées à Jannette par les liommes et dans tous les cercles , excitèrent la jalousie de» femmes. On murmura tout bas que ce n'était pas grand'chose , une pauvre fille ^ tout bonnement , élevée aux Enfans-Trouvés 5 adoptée ensuite par charité : on pu^ blia même qu'un de ses oncles avait mérité une sentence infamante pour un crime qu'on exagéra , et bientôt la pauvre Jeannette se vit l'objet des coups-d'œil malins , des sourires sardoniques. Elle en apprit la cause : et sa raison réprimant ses désirs de jouir , elle renonça!
soudain à toute société. C'est alors que le souvenir de Cécile lui devint plus amer : elle n'avait pas cessé d'y penser 5 elle avait même fait quelques démarches vagues ; mais entraînée par le tourbillon des plaisirs , elle n'avait pu y ainsi qu'elle l'avait projeté y s'occuper toute entière de sortamie. Elle se promit de ne rien négliger pour déconvrir ses traces»
Briceval , de son calé y toujours en proie à sa sombre mélancolie, ne s'était livi'é à la société que pour sa femme , pour laquelle il avait une grande estime et un sincère attachement. Il fut ravi àa voir que j d'elle-même y elle se retirait des cercles médians et corrupteiu's où elle s'était jetée d'abord en étaurdie. Une nouvelle triste vint encore ajouter à lci;r goût commun pour la solitude. Le vieil oncle Jules y que sa goutte avait retenu tout l'hiver dans la maison de sa sœur à Chartres y y venait de mourir. Cette
( i33) circonstance , qui affligea beaucoup plus madame Déricouit que Briceval j rappela nos amis à Chartres. Briceval était l'unique héritier de cet oncle qui Pavait élevé : il lui fallait faire différens voyages pour recueillir sa succession , et sur-tout en Amérique , où il possédait de vastes habitations.
En conséquence ^ Briceval , voyant le printems annoncer un été superbe , résolut de ne pas différer plus long-tems son voyage aux îles , voyage qui devait l'éloigner pendant six mois au moins. Jeannette éprouva un véritable chagrin- en pensant qu'elle allait vivre quelque teins séparée de son époux j mais décidée à passer ce tems fatal auprès de sa mère , elle mit un régisseur sur dans son hôtel de Paris , et suivit madame Déricourt^ qui voulait finir ses jours dans sa maison de Chartres.
Cependant ces deux femmes isolées et
( i34 ) tristes cîeTaient avoir une société agréabicr pour elles j et à laquelle elles étaient bien éloignées de s'attendre.
Quelques jours avant son départ j Briceval y qui paraissait de plus en plus triste <?t soucieux j disparut sans rien due à persoiuie y et ne revuit que le sui'lendemam matin , au grand contentement de son épouse ^ que son absence avait singulièrement inquiétée.
Briceval descend de voiture j et tient dans ses bras un jeune enfantj beau comme Tajnour, âgé tout au plus de quatre ans. Ma femme , dit-il à Jeannette qui s'est empressée au-devant de lui , jusqu'à présent le ciel n'a pas décidé encore que vous devinssiez mère , soyez-le dès ce moment ! Oui, daignez servir de mère à ce pauvre enfant auquel je mmtéresse... beaucoup ! Je l'ai vu naître : j'ai connu sa mère j sa mère infortunée qu'il a perdue pour jamais. Jeannette j si tu yeim. faire une
chose agréable à ton époTix j ce sera d'é" lever cet enfant comme le tien : j^ai promis à ses parens de ne jamais l'abandonner , d'égaler leur tendresse pour lui : hélas! il ne les connaîtra jamais ! — Eh quoi, mon ami ! répond Jeannette, cet enfant est orphelin , et tn daignes lui tenir lieu de père ! Pourquoi me l'as-tu caché jusqu'à présent ? Que ne m'as-tu dit plutôt!... — Je ne le pouvais pas, mon amie. J'ignorais moi-même que cet enfant pût mi jour entrer dans ma maison. Il recevait.... alors.... les caresses de son père : — Qui n'est plus apparemment? Etait-ce un homme.... aisé? — Un infortuné. — Un indigent? que tu protégeais? — Qiie j'aimais... comme moimême. Enfin , Jeaniielte , qu'il te suffise de savoir que je m'y intéresse : prends cet enfant, qu'il adoucisse les ennuis dé mon absence , et qu'à mon retour je te voie partager l'affection que je lui ai
( i36) rouée ? — N'en doute pas , mon ami ! qu'il est joli! comment s'appelle- 1- il ? — Ha ha... Oui , son nom ? il est essentiel en effet que tu saches. .. Il s'appelle.. . Auguste. — Auguste! eh bien, qu'il me soit aussi cher qvi'à toi ! Quel âge? quatre ans environ, n'est-ce pas ? Le voilà au même âge où je fus jadis recueillie par M. d'Eranville , par un bienfaiteur aussi généreux que sensible. Rendons à l'orphelin les mêmes soins qu'on a prodigués a mon enfance abandonnée 5 oui , faisons pour lui ce qu'on a fait pour la pauvre Jeannette. Enfant ! je fus comme toi , et comme toi j'ai trouvé une famille nouvelle , des protecteurs. Sois mon fils dès ce moment, et que jamais ceux que le ciel peut m'envoyer n'altèrent la tendresse que je te dois jusqu'à ton établissement dans le monde. Mon cher Briceval , c'est un véritable cadeau que von» me faites là ?
Briceval regarda sa femme avec un intérêt si vif, qu'une larme tomba de ses paupièi'es. Il prit ensuite les mains de Jeannette 5 et les sei'rant dans les siennes , il lui dit d'un ton de voix étouffé : Tu es une bien digne femme!...
Il embrassa le petit Auguste, fit ses adieux à son épouse , à sa belle-mère , et partit pour son grand voyage. Madame de Briceval fiit d'abord affligée de recevoir les adieux d'un époux qu'elle allait perdre pour long-tems 5 mais bientôt , en pensant qu'il lui écrirait souvent , et qu'il presserait ses affaires , ainsi qu'il l'avait promis , elle se livra toute entière aux caresses que l'enfant méritait. Elle demanda cependant à madame Déricourt si elle avait entendu quelquefois son neveu parler de cet enfant et de sa"famille ? Jamais , répondit sa mère 5 voilà la première fois que je le vois, que j'entends prononcer son nom. Si mon frère vivait, il nous
( i38) mettrait sans cloute an fait 5 car j lui qui accompagnait par-tovit son neveu , il devait connaître ses amis , ses sociétés. C'est sans doute le fils de quelque domestique j de quelque indigent à qui il faisait du bien 5 car il a un excellent cœur, ton marij ma chère ! oh, le meilleur cœur !... Il faut néanmoins qu'il ait pris bien de l'intérêt aux parens de cet enfant j car il en parlait!... Il regardait Auguste d'un air si tendre !... Son cœur battait violem- . ment j et j'ai remarqué même que ses yeux étaient mouillés de larmes. — C'est que ces gens-la étaient appai'emment bien I malheureux! — J'ai ouï dire à mon frère que ton époux même en voyageant allait secourir Tindigence jusques sur les grabats j dans les greniers qu'elle habite. C'est un homme 5 oh, c'est un homme!
, tu dois te trouver bien heureuse j Jeannette , d'avoir suivi mes désirs en épousant un si galant homme ? - — Bien heu-
reuse , ma. mère , parfaitement heureuse î et le ciel a récompensé la docilité que je vous devais.
Jeannette serra sa mère contre son sein , et bientôt ces deux amies toiu'nèrent toute leur attention sur l'enfant , qui paraissait timide et contraint près d'elles. Auguste, lui dit Jeannette, viens ici?
' — Je ne m'appelle pas Auguste, lui dit timidement l'enfant, je m'appelle Charles. — Hein? qu'est-ce qu'il dit là, deniande Jeannette à sa mère ? — Bon , répond madame Déricourt , Auguste , ou Charles, cela est indifférent 5 apparemment qu'il a deux noms, Charles-Auguste. Dis-moi , mon petit homme , comment s* appelait ton papa? — JVIon papa ?. . . Je n'ai pas de papa , moi ? — Oui , il est mort? Et ta maman? — .Ni de maman non plus. — Pauvre orphelin ! Leurs noms? — {^U enfant ne n'-pond pas^. Il l'a onblié: peut-être sont -ils morts depuis
long-tenis. Et qui est-ce qui a eu soin de toi jusqu'à présent ? — Ma nourrice.
— En quel endroit? — {V enfant se tait).
— Vous lui faites là des questions, interrompt Jeannette , auxquelles il est impossible qu'il réponde. A cet âge tendre, est-ce qu'on sa rappelle?... Il est vrai qu'à quatre ans , moi, je me soutenais de tout ce que j'avais vu à l'hospice , même des nouis de mes petits camarades. Voyons , que yi l'interroge à mon tour?
Jeannette prend l'enfant sur ses genoux : Tu connais bien , n'est-ce pas , le monsieur qui vient de t'amener ici? — MonsieiirBriceval? c'est mon bon ami. — Tu l'as donc vu souvent ? — Oii, très-souvent : il m'apportait toujours du bonbon, et puis il m'embrassait : oh , je l'aime bien.
— C'est chez ta nourrice qu'il allait?
— Oui , où il y avait un petit garçon bien méchant, qui me pinçait toujours, et le gros chien m'a mordu en voulant me dé-
fencUe : mon bon ami , qui était là ^ m'a cru blessé , et il s'est trouvé mal. — Il s'est . . . trouvé mal? — Oui , et il pleurait 5 il pleurait , en disant que j'étais mort , qu'il m'avait perdu ! et moi j je lui ai dit : Non , mon bon ami j je ne suis pas perdu j me voilà !
Jeannette rougit et pâlit successivement. Sa mère s'aperçut de son trouble : Qu'as - tu y mon enfant ? — Rien , ma mère... Mais c'est que.... Me pardonnerez-vous si je vous fais part du soupçon , injuste sans doute , qui s'élève dans mou cœur? — Parle? — Cet enfant, s'il était celui de mon époux? — Oh , non , interrompt l'enfant-; il n'est pas mon papa 5 car il m'a bien défendu de l'appeler comme cela. — Vovis l'entendez, ma mère?... — Quelle folie, Jeannette l votre mari serait-il capable de vous présenter.... d'introduire chez vous.... Allons, ne me parlez jamais de cela? J'ai
trop d'estime povir lui pour le supposer aussi peu délicat.
Madame Déricourt voulut prouver à sa fille qu'elle avait tort 5 mais rien ne put détruire des soupçons aussi natu.relsj et <jue Jeannette se contenta de dissimuler.