CHAPITRE XXYIII
Petite cause et grand effet.
Jeatstnettej seule , réfléchit. Mou époux ; se disait-elle , est un honinie estimable j mais bizarre. Jamais cet hommelà ne m'a raconté ce qu'il était j ce qui lui est arrivé avant de m'épouser : il a beaucoup voyagé avec son oncle j et il ne m'a jamais parlé de ses voyages. Pas une seule anecdote ^ pas la moindre confidence qui soit sortie de sa bouche ! Ses amis 5 ses simples connaissances , m'a-t-il dit même les noms de ceux, de celles qu'il avait connus avant moi?.... Toutes les fois que j'ai voulu l'interroger sur ses liaisons antérieures à la noti-e , il a dissimulé , détourné la conversation sur d'autres sujets , et je n'ai rien su. Il m'a toujours traitée avec eslimcj avec égards:
mais m'a-t-il jamais aimée?. . . Ce que j'appelle aimée... d'amour? non. Il m'a paru ne céder qvi'à une promesse j qu'à des convenances, et non auxsentimens du cœur.
Il est toujours sombrej toujours mélancolique. S'il avait aimé une autre ! si cet enfant.. . . Quel malheur que la faiblesse de son âge l'empêche de se rappeler les noms de ses parens , des villes ou villages où il a été élevé ! il paraît qu'il n'a connu et TU que sa nourrice et M. de Briceval : monsieur de Briceval j son bon ami^ qvii lui a défendu de l'appeler po^a .'... O les hommes ! ils nous accusent de perfidie ^ de dissimulation : il serait fort d'introduire chez moi son propre fils, l'enfant de l'amour ! Eh bien , j'aimerais mieux qu'il me le dise 5 oui , j'aurais préféré qu'il m'eût tout avoué : ma chère Jeannette, avant de te connaître j avant que tu eusses des droits sur mon cœur , sur ma fidélité, j'ai connu l' amour j tiens, voilà
mou
( i45) mon enfant ; sa mère n'est plus j remplace-la y et sois assez généreuse pour souffrir chez toi im enfant qui n'est pas le tien!... S'il m'eût dit cela, je lui aurais répondu , en l'embrassant : Mon ami , ta confiance m'honore 5 elle prouve que tu sais me rendre jvistice : je ne puis t'en vouloir d'une faiblesse que je n'ai pu prévoir , ni dû empêcher : j'adopte ton fils 5 qu'il soit le mien, et que ma tendresse pour lui te fasse oublier sa nière en m'accordant tout l'amour qu'elle a su t'inspirer!... Mais me faire un romani ah . Briceval !
Ainsi raisonnait la pauvre Jeannette ^ qui , pour la première fois , connaissait la jalousie. Dans cette funeste passion , l'imagination travaille , et Jeannette allait jusqu'à craindre que hi mère de l'enfant n'existât encore , ne fût la maîtresse de son mari, et ne voyageât même avec lui, tandis qu'elle, Jeannette, avait la com- 11. G
( i46 ) plaisance de garder leur enfant. Cette idée folle ne resta pas néanmoins long» tems dans sa tête 5 mille sages raisons la détruisirent, et Jeannette s''en tint à la seule persuasion que le petit Auguste étai|; le fils de M. de Briceval.
Ceci altéra un peu sa tranquillité et sa gaieté ordinaires j mais rien ne put diminuer la tendresse que l'enfant lui inspira peu-à-peu. Il était si beau, si aimable , si intéressant !... Il avait des petites raisons si drôles!... Jeannette et sa mère finirent par le chçyer, par le gâter mêmej et seul il pvit consoler ces deux amies de l'inquiétude où les plongea l'absence de Briceval , qui dura une année entière. Il éciûvit deux fois^pendant ce laps de tems, et sa demièi-e lettre annonçait son retour prochain j mais ce retour, qui tardait , ne pouvait être éloigné enfin , et sans doute , Briceval , en route, devait revenir au premier jour.
. ( i47 ) Sur ces entrefaites , il arriva tiiî
événement qui fit un bien grand plaisir à la sensible Jeannette. Cécile , son amie , dont elle n'avait point eu de nouvelles depuis près de deux années ^ reparut tout-à-coup 5 et voici comment se fit cette touchante reconnaissance.
On se rappelle que la sœur Emilie , en apprenant à Jeannette , qu'elle rencontra dans la rue , que ses parens pourraient se retrouver, lui donna son adresse avec celle du laboureur Jacques : Jeannette y rentrée dans le' sein de sa famille, n'avait pas manqué de faire part de son bonheur à cette amie de son enfance , et de lui envoyer même des secours 5 cat cette bonne fille vivait du travail peu lucratif de ses mains. Pendant son séjour d'hiver à Paris , Jeannette avait vu souvent Emilie , et l'avait mise en campagne de son côté pour qu'elle prît des informations sur le sort de l'infortunée Cé-
( i48) ciîe , dont le malheur la touchait. Emilie n'avait pas plus réussi que madame de Enceval j et le -voile le plus épais couvrait toujours la destinée de Cécile.
Un jour , Emilie y qui travaillait en brodex'ie , fut mandée chez une dame inconnue , qui avait de l'ouvrage à lui donner. Emilie entre , cause avec cette dame j prend l'ouvrage qu'elle lui offre ; çt soudain un particulier se piésente : Ah , mon frère ! vous voilà , lui dit cette dame 5 eh bien , quelle nouvelle ? — Elle est terrible, ma sœur, toujours la mêmej celte infortunée ! d u.- " ^auteur dans son indigence y elle refuse absolument les secours que vous lui faites passer 5 elle prétend que son travail suffit pour la faire exister 5 et quel travail encore ! Si elle avait de l'ouvrage ! mais elle en manque ; la dentelle ne va point 5 on ne lui donne
rien à faiie Il n'y aurait qu'un
moyen 5 ce serait de lui procurer de l'on-
( i49 ) vragft y et de le lui payer un gros prix )
cela ne blesserait pt)int sa délicatesse. Si madame ( s'adressant à Emilie ) pouvait MOUS rendre ce service dans ses connaissances ? — Monsieur y ce n'est point ma partie 5 je ne fais que broder. — C'est -pour une femme bien intéressante , et tjue sa naissance et sa fortune n'avaient point destinée à cet état affreux. — Ah ^ monsieur ! j'ai connu comme cela une bien aimable demoiselle qvie des malheurs ont ruinée , et forcée aussi à travailler pour vivre 5 mademoiselle d'Eranville 5 tout le monde a connu ce nom là.
— Mademoiselle d'Eranville ! qvie ditesvous ? vous la connaîtriez ? eh , c'est pour elle-même que je vous parle.
Emilie reste muette d'étonnement 5 puis elle s'écrie : Pour elle ! c'est elle ? Ah , mon dieu ! ah , monsieur ! qu'il y a long-tems que nous la cherchons !...,
— Qui, Cécile? vous la cherchez?—»
( i5o ) Moi j et sa bonne , sa meilleure amie ^ sa chère Jeannette. — Jeannette aussi , vous la voyez ! où est-elle ? où est-elle ? — Mais , monsieur , pardon : à qui aije l'honneur de parler ? — Vous voyez en moi monsieur de Verneuil , l'ami intime de Cécile , de Jeannette 5 et voilà ma sœur y madame Dolmont , que j^ai raïnenée de la province à Paris.
M. de Verneuil fait à Emilie mille questions auxquelles elle satisfait. M. de Verneuil s'écrie : Jeannette riche , ma- Tiée j dans le sein de sa famille ? vite y. Lahrie j un fiacre : mademoiselle Emilie voudra bien venir avec nous j voir Cécile , lui apprendre tant d'heureux changemens ?
Emilie y consent 5 elle monte en voiture avec madame Dolmont , son frère , et tous trois arrivent chez Cécile, qui demeurait à un quatrième étage dans un faubourg de Paris. EmiHe recule deux
pas en voyant le changement que le mal heur a opéré sur les traits de son amie. Sainte vierge ! dit naïvement cette bonne fille , est-ce mademoiselle d'Eranville /]ue je vois là ? — Moi-même r ali , c'est TOUS , bonne Emilie î m'apportez-vous des nouvelles de Jeaimette ? — Oui certainement , mademoiselle , j'en ai , et de bonnes encoi'e.
Emilie répète à Cécile tout ce qu'elle a dit à Mi de Verneuil.EUe ajoute que Jeannette , à présent madame de Briceval , n'a jamais cessé de penser à son amie j et qu'elles ont fait toutes deux mille démarches infructueiises *, mais où vous étiez- vous donc fourrée? ajoute Emilie.
— Ah , ma chère ! répond Cécile , demande-moi plutôt où l'on m'avait cachée 5 je te conterai tout cela : mais Jeannette , cette bonne amie que j'avais l'ingratitude d'accuser , quand la verrai-je ?
— A l'instant nous pouvons partir pour
( i52) la voir , répond M. de Verneuil : il faut la surprendre bien agréablement. Ne lui écrivons pas 5 ne lui disons rien , et descendons chez elle au moment où elle s^y attendra le moins. — Quoi , monsieur ! reprend Cécile , tous voulez que j'aille chez madame de Briceval dans l'état où je suis? avoir l'air de lui demander !... — - Ce n'est pas votre cœur , Cécile j qui Tient de vovis dicter ces mots injurieux pour Jeannette : vous ne connaissez pas cette femme rare et bien estimable 5 mais, pour épargner votre délicatesse , si vous le permettez , ma sœur et moi , nous "VOUS accompagnerons à Chartres j vous n'aurez par l'air de tomber des nues 5 car c'est là sans doute ce que vous appréhendiez. Quelle heure est-il ? pas encore midi. Par la poste nous pouvons y être ce soir 5 les jours sont longs , et il fait lui tems superbe : allons , partons ? — • Ah j monsieur !.... — Eh quoi j vou&hé^
( i53) sitez , Cécile ? auriez-voiis assez d'insen*' sibilité pour refuser d'aller embrasser vme amie ? — Monsieur j ne faites pas cette injure à mon cœur.... Mais la. misère et le malheur me permettent - ils d'aller m'offrir aux yeux de l'opulence I — Si l'infortune , Cécile , n'avait pas aigri voire caractère y je me permettrais de blâmer ce mouvement de vanité déplacée : mais je connais votre ame , elle dément la fierté de votre esprit 5 vous êtes faite pour partager , pour apprécier l'a-^ mitié , Cécile 5 mais j si vous êtes moins heureuse , vous savez quels reproches nous avons à vous faire ? — Xe parlons pas de cela , monsieur 5 je fie puis accepter des dons que rien ne me fait mériter : j'ai pu rougir un moment de lu'offrir à une amie que la fortune a monté sur le sommet du char dont elle m'a précipité 5 mais je me sens a.ssez grand*.-
( i54 ) pour aller partager ses enibrassemens , ou" mépriser ses dédains , si le bonheur avait cliangé son caractère : partons. — Quelle misanthropie î et comme il faut vous connaître pour l'excuser !
M. de Yemeuil donne ses ordres pour le départ , et on l'entend murmurer sourdement : Elle est mai-iée !... un autre possède ce trésor ! pauvre Vemeuil !....
Cet homme estimable soupire y et Cécile y qui devine seule le motif de son émotion y oublie qu'elle a besoin ellemême de consolations pour en prodiguer a son ami ^ sans cependant lui faire sen-^ tir qu'elle connaît , depuis long-tems , son amour pour Jeannette. Tout est prêt enfin ^ et M. de Vemeuil , madame Dolmont y Cécile , ainsi que la bonne Emilie j montent tous quatre dans une berline, qui soudain vole vers l'objet de tous leurs vœui»
( i55 ) Jeannette , Jeannette , que fais-tu à Chartres ? le bonheur est sur la route : est-ce que ton cœur n'est pas agité d'un heureux pressentiment?».^.