‹ Les cinquante francs de JeannetteChapitre 32 sur 39 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Touchons-7ious au dénouement ?

Jeannette était à se promener dan s le jardin avec sa mère. La soirée était fraîche et magnifique. Les fleurs flétriesnaguères par la chaleur du jour , se redressaient sur leiij's tiges rafraîchies par inie douce rosée : elles ovivrajent leur calice , et parfumaient les airs de mille odeurs délicieuses. La lune , dans son plein j réfléchissait son discpie dans l'eau tiii canal , et le rossignol , perché sur un arbre du hosquet , réjouissait la nature par ses concerts mélodieux. Jeannette était gaie , tranqaiille 5 elle s'entretenait avec sa mère du prochain retour de Bri- Goval , qu'on attendait de jour en jour 5 et ces deux amies ne pensaient pomt à goûter le sommeil auquel le petit Au ,

( i57 ) gustc était livré depuis plusieurs lieures y lorsqu'on entendit alDoyer le cliien de la basse-cour. Qu'est-ce là? dit madame Déricourt 5 on sonne à la porte de la nie : à cette heure , qui vient nous visiter? Lejardinier ne va pas ouvrir : il est couclié ^ mais sa femme veille encore.... Ah , l'on ouvre : allons voir... mais qui court vers nous avec tant d'impétuosité ?...

Dans le jardin ? s'écrie une voix : j'y vais î.... madame, madame? madame de Briceval? — Me voilà : qui est-ce? — C'est Emilie , c'est moi : venez donc : bonne nouvelle : je vous am ne nombreuse compagnie. — Qui donc ? — Cécile , votre amie 5 Cécile , que j'ai i-etroufée ! — Est-il possible ? oùt est-elle ? — La voilà.

Cécile suivait en effet Emilie , qu'on avait envoyée devant pour prévenir doucement Jeannette , mais qui l'avait fait assez brusquement j comme ou vient de

( ï58 ) le voir. Cécile et Jeannette sont dans le* ti'as l'une de l'autre ; leurs visages , leurs mains sont inondées des larmes de la sensibilité : elles ne peuvent parler 5 elles Se serrent étroitement 5 et c'est madame Déricourt qui est obligée de recevoir madame Dolmont et son frère , que Jeannette n'a pas eu le tems de remarquer, O mon amie ,, c'est toi ! c'est vous ! voilà ee que Cécile et Jeannette font entendie y et leur étreinte est si forte , qu'on est obligé de les séparer , dans la crainte que leur santé ne souffre de cette touchante expansion. Jeannette alors aperçoit M, de Verneuil avec une dame qui lui est inconnue. Jeannette les salue avec affection 5 mais elle revient à Cécile , et ces deux amies marclient en se serrant encore jusqu'au salon ^ eu madame Déricourt fait entrer la compagnie. ^

Jeannette fait mille questions à Cécile , i^ui j sans Ivii répondre j Finterroge à so»

tonr. Point de questions ce soir, s'écrie'

madame Déiicourt 5 point d'explications , ma fille 5 songeons à faire souper ees dames- y et à les envoyer coucher 3 car elles ont voyagé.

La défense de madame Déricourt est oLservée difficilement 5 mais cette bonne mère généralise à dessein la conversation y et tous ne s'entretiennent plus que du bonheur de se revoir. Il est décidé que le lendemain , au déjeuner , chacim. racontera ses aventures y et Von sert le souper. Mademoiselle d'Eranville , dit madame Déricourt , quelle obligation ne vous ai-je pas , à votxs et à votre généreuse famille , pour m'avoir conservé mon enfant ! Ce jour est bien doux pour moi y où je vois , oii j'embrasse la bienfaitrice de ma fille ! — Ah , madame ! répond Cécile j ne parlez pas de bienfaits ; le cœur de Jeannette méritait des amis plus heureux. — Pouvez -vous encore

( 1^0 ) penser au malheur , interrompit Jeannette y quand nous nous retrouYonSj mademoiselle ? plus d'infortunes qui puissent nous atteindre 1 je défie le sort barbare de vous persécuter de nouveau. — Madame , répond Cécile à voix basse , vous seule savez ce qui manquera toujours à mes vœux ! — J'entends , j'entends :

point de nouvelles toujoui'S du père , ni du fils ? — Aucune , madame 5 mais ^ pardon ; laissons mes douleurs secrètes , et nci pensons qu'au plaisir que j'éprouve de vous revoir. — Mademoiselle y une chose trouble néanmoins ce plaisir.... de mon côté du moins.... autrefois, vous aviez la bonté de me tutoyer 5 j'étais votre bonne Jeannette.... Madame de Briceval a-t-elle perdu ses droits à ce langar^e touchant ? — Madame... les tems sont bien changés ! — Mais nos cœurs ne le sont pas 5 parlez-moi donc comme autrefois ? j'aurais trop perdu à mon changement

( i6i ) d'état ! — Soxiffiezj mon amie, qtie je sache ce qwe je dois à vous ainsi qvi'à moi: vous me désobligeriez d'insister davantage. — Appelez-moi donc au moins votre chère- Jeannette ? — Eh bien , soit : ma chère Jeannette ! Ah ! quelle obligations nous avons toutes deux à cette bonne Emilie , et à ce digne ami , qui nous a toutes enlevées de Paris , sans nous laisser le tems de l'espirer! — Monsieur de Verneuil ne laisse plus de bornes à ma reconnaissance. — Ah j madame ! répondit de Verneuil en soupirant.... mais où est donc monsieur votre époux ? — Mon mari est absent depuis un an 5 mais je l'attends ces jours-ci 5 je serais bien flattée qu'il vous vît. — Madame!....

M. de Verneuil soupira encore , et Cécile comprit que la vue de M. de Bi'icevalétait ce qu'il ambitionnait le moins. Le reste de la soirée se passa ainsi en doux entretiens , et chacun fut se Ut

rrer à un soyjmeil utile après les longues fatigues du corps , et les commotions que le cœur avait essuyées dans la journée. ^

Le lendemain matin , Jeannette , qui avait fait coucher Cécile dans sa chambre 5 près d'elle j s'aperçut qu'elle ne dorjnait point. Vous n'avez pas reposé , mon amie ? lui dit-elle avec chagrin. ■ — Trèspeu j mon amie : je ne sais pourquoi l'image de Saint- Ange a troublé mon sommeil pendant toute cette nuit. — Ainsi point d'espoir de rencontrer cet amant chéri? — Ahj Jeannette! peut-être n'existe-r t-il plus : mais mon fils , qui me le rendra ? — Mademoiselle , les jeux du hasard sont si singuliers , si inexplicables ! Voyez , je désespérais du bonheurde vous revoir , et un seul jour a suffi pour vous rendre à ma tendresse. Espérez, mademoiselle 5 j'ai dans l'idée que Saint' Ange vous sera rendu.

Jeannette ne croyait pas si bien lire l'avenir y comme on le verra par la suite.

Cécile et son amie descendirent au salon y où le reste de la compagnie était déjà rassemblé. On déjeûna 5 puis Jeannette raconta tout ce qui lui était arrivé depuis sa séparation de Cécile. Les circonstances de son hymen avec Briceval parurent affecter beaucoup M. de Verneuil , et Cécile s'aperçut aisément de son trouble. Il fut question ensuite d'entendre l'histoire de Cécile , et de savoir pourquoi toutes les recherches que Jeanj^ette avait faites d'elle , n'avaient abouti à rien. Cécile , que le souvenir de ses malheurs affligeait trop sensiblement j pria M. de Verneuil de s'en charger , ce qu'il accepta 5 mais Cécile , pendant ce récit douloureux , fut se promener au jardin avec Emilie j dont cette promenade contraria un peu la curio*»

( i64 ) site. Ceîa donna à M. de Verneuit la liberté de parler de Cécile sans réserve : ce qvi'il fit en ces mots :

« Le jour même de votre départ de Paris y madame de Briceval , un de mes amis m'offrit l'occasion d'une voiture pour aller en Bretagne , où je voulais réclamer, d'après nos nouvelles loix , les biens que mes frères s'étaient partagés à mon détriment. Je fus donc , vers deux heures après-midi , faire mes adieux à mademoiselle d'Eranville, que je trouvai baignée dans les pleurs. C'était votre séparation du matin qui les faisait couler. Je lui témoignai le ï'egret que j'éprouvais de l'abandonner à mon tour dans im moment si critique , et je partis. Le soir même , madame Aubry , la propriétaire de sa maison ^ monte eliez elle toute effrayée : Ah , mon enfant! lui dit-elle j sauvez-vous, on vous cherche. — Qui j moi? — Vous ? made-

( 1^5 ) luoiselle Dascourt 5 c'est bien vous?' — On se ti'ompe , je n'ai rien qui puisse m' exposer.... — Vous ne roulez pas vous sauver , vous avez tort 5 car les voilà.

3J En effet , çles gens de justice entrent en foule. Un exempt montre à Cécile l'ordre de l'arrêter 5 et malgré les cris y les gémissemens de cette infortunée , ils ont la criiauté de l'arracher des bras de son hôtesse effrayée. On la met dans une voiture , et la voilà qui voyage sans savoir où elle va. Elle passe ainsi quatre jours et quatre nuits en route , sans prendre d'autre nourriture que le peu d'alimens grossiers qu'on lui offre comme à vme criminelle 5 et y arrivée enfin dans la ville de Ilennes , on la plonge dans une étroite prison , sans lui dire les griefs qu'on lui reproche. On l'inteiToge ; et le crime dont on l'accuse est si neuf à ses yeux , qu'elle voit clairement qu'elle ii'çst prisonnière que

(i66) pour le nom de Dascourt qu'elle a pris. Une femme nommée Dascourt était compromise en effet dans une vaste conspiration. On la croyait cachée à Paris, et sa ressemblance de nom avait causé le malheur de Cécile. Vous devinez Lien que Cécile n'eut pas de peine à pi'ouver qu'elle n'était pas la grande coupable qu'on croyait tenir 5 mais il lui fallut déclarer son véritable nom , pt cela parut suspect. Pourquoi avait-elle changé de nom ? qu.el était son motif? En vain Cécile s'excusa-t-elle sur l'éclat répandu autrefois sur ce nom brillant y éclat que ternissait son indigence j et la nécessité de travailler pour le public. Cela ne parut point satisfaisant j et ce ne fut plus comme conspiratrice y mais comme suspecte , que la pauvre Cécile fut réintégrée dans les prisons. Elle y resta près d'un an j l'infortunée , au secret , et sans pouvoir correspondre avec qui

( i67 ) que ce fût. Je vous passe les détails de ses souffrances dans sa tiiste prison y pour en venir à sa sortie de ce lieu funeste. Pétais y moi , dans les environs de Rennes j occupé de mes affaires personnelles , lorsque le hasard me conduisit dans le lieu où gémissait votre amie. J'y allais voir un de mes amisj qui depuis a été reconnu innocent. J'entends parler de mademoiselle d'Eranville 5 je m'informe : j'apprends que cette estimable demoiselle est détenue : je cours , j'intercède y et je parviens à lui faire rendre sa liberté. Vous me permettrez d'abréger le récit des faibles services que je fus assez heureux pour lui rendre alors....

Eh quoi ! lui dis- je quand elle fut chez ma sœur , chez madame Dolmont que vous voyez ici y est-il possible , made» moiselle y que vous ayez été la victime d'une ressemblance de nom ? J'ai bien entendu parler du procès d'une femïne

( '68 ) !Das€OUTt 5 et c'était vous qu'on prenait pour ce monstre ? Ah ! si j'avais su plutôt ! jnais enfin nous vous possédons j vous voilà j et j'espère que vous ne nous quitterez plus ! — Et Jeannette ^ me dit cette femme sensible ( car ce fut son pi'emier mot ) > et Jeannette, monsieur, a-t- on de ses nouvelles ? Le souvenir de cette amie , et l'ignorance de son sort , ont été mes seuls délassemens et mon unique souffrance dans ma captivité.

35 Je lui répondis , qu'éloigné moimême de la capitale , je n'avais pu m'instruire du destin de notre amie.... Pardonnez-moi si je me suis servi de cette expression , oii je m'honorais de votre amitié. Enfin vous voyez , madame , que la première pensée de Cécile , en revoyant le jour , a été pour vous!...

D) Ma sœur pria Cécile de rester chez elle , en attendant que nous revinssions à Paris j ce qui ne tarda pas 5 car j'avais

( 1^9) vais heuretisement terminé mes affaires.

De tous mes frères , de tous mes parens , je n'ai trouvé que cette bonne sœur généreuse, sensible et délicate. Madame Dolmont j veuve sans «nfans , m'a aidé de ses conseils et de ses actions. Mes deux mauvais sujets de frères ont été contraints de me rendre ma part de l'héritage de notre père , et je me suis trouvé à la tête d'une fortune assez.... raisonnable. Ma sœur a bien voulu me suivre à Paris, et nous sommes venus tous nous y fixer.... Mais admirez l'effet du malheur sur un cœur tendre comme celui de Cécile? Elle a voulu prendre son particulier, et vivre loin de nous. Madame Aubry , comme vous devez le savoir , avait vendu sa maison pour se retirer* Je ne sais dans quelle province : Cécile fut d'abord désespérée de ne plus retrouver son logement chez cette femme , qxii seule pouvait lui donner de vos noun. H

( 17° ) Velles 5 mais elle fut se loger ailleurs ,

dans un fauljourg : et malgré la peine que nous fit ce procédé injurieux pour l'amitié , il fallut consentir à la voir liabiter une espèce de grenier , travaillant les jours et les nuits, et refusant toute espèce de don de notre part. Impossible de lui faire accepter le plus léger présent. Cécile , fière et misantlirope , prétendait qu'elle ne devait recevoir que ce que son travail avait mérité. Ma sœur s'est vue forcée d'acheter exprès des dentelles usées , pour avoir le plaisir de les lui faire rétablir 5 et encore lui donnions - nous ces effets comme appartenans tantôt à- une amie , tantôt à une autre j car à la fin elle aurait deviné notre intention , et sa fierté s'en serait trouvée offensée. Voilà comme nous avons vécu jusqu'à présent , voyant tous les jours madame d'Eraiiville , qui ïie voulait cultiver que nous 5 la recevant

( 170 ciiielqviefois chez ma sœnr , et prenan};

tous les jours des détours nouveaux pour lui procurer , non les aisances , mais les premiers besoins de la vie. Cécile avait renoncé à l'espoir de vous retrouver, et moi y madame !... je partageais sa douleur , ses regrets , et j'oserai dire son amitié pour vous. Jugez de notre joie à tous deux , quand Emilie nous a découvert votre asile î J'ose me flatter d'avoir déterminé tout le monde à venir vous importuner 5 et si nous avons voulu vous surprendre , si nous avons agi avec tant de licence j c'est à moi seul que vous en devez adresser les reproches ! . . . »

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