‹ Les cinquante francs de JeannetteChapitre 33 sur 39 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Bonne intelligence qui ne durera pas.

iVl ONSiEURde Vemeuil cessa de parlerj et Jeannette , après l'avoii' remercié des choses flatteuses pour elle qu'il avait placées dans son récit ^ admira , ainsi que sa mère , la noble fierté du caractère de Cécile ; qui ne vovilait rien devoir à la générosité j tout au travail. Jeannette , qui connaissait mieux que tout autre le cœur de son amie y expliqua sa conduite , en hasardant même quelques réflexions peu agréables pour M. de Verneuil.

Aussi , monsieur , lui dit-elle , peut-on blâmer une jeune personne qui j seule , sans époux , sans parens , peut attirer sur elle les traits de la calomnie , en recevant des bienfaits d'un ancien ecclé-

( 173) siastiqiie , célitataire , et propre à iiispirei' de Testime ? Le monde est si méchant ! Que n'avons-nous pas entendu dire de vos visites chez nous , quand nous demeurions chez madame Aubry ! Cette madame Aubry elle-même était la première gazette qui faisait pai't <à tout le monde de ses conjectures sur notre manière d'exister , et vous étiez toujours pour quelque chose dans ses coups de langue. Je conviens que , chez madame Dolmont , le séjour d'une jeune personne était avoué par la décence ; mais vous y demeuriez aussi , vous, monsIe>ir, et rien ne pouvait empêcher la malignité de teniir la réputation de mademoiselle d'EranviUe.... Au surplus , ami rare et précieux , je vous remercie bien sincèrement de ce que vous avez fait jusqu'à présent pour Cécile. Vous êtes digne de l'estime des honnêtes gens , et je ne trouve plus de termes pour vous exprimer ma

( ^74 ) reconnaissance. A présent que Cécile est ici , je vous prie de me permettre d'achever votre ouvrage : daignez m'aider aussi pour Tengager à vivre avec mol , avec ma mèx'e et mon époux. J'ose croire qu'elle ne me refusera pas 5 mais, si vous joignez vos sollicitations aux miennes , je suis plus sûre d'obtenir d'elle cette faveur.

M. de Yemeuil et sa sœur pi'omirent à Cécile de la seconder dans ce louable projet. Cécile rentra avec Emilie j et sachant que tous ses amis avaient appris sa détention avilissante j elle rougit sans oser lever les yeux sur Jeannette. Celle-ci , qui devina le motif secret de sa honte, s'empressa de la distraire de ses lugubres idées : elle lui fit compliment sur son attachement pour M. de Verneuil , qui , ajoutat- elle j est l'homme le plus estimable que je connaisse !...

Ce mot lit un secret plaisir à M. de

( 175 ) Terneuil*, mais il reprit sa tristesse eii pensant que Jeannette était mariée , qu'il avait perdu tout espoir d'être jamais heureux.

Cet homme sensible avait dévoilé son cœur à sa sœur. L'estimable madame Dolmont , jalouse du i-epos de son frère , rengagea à fuir une maison où tout nourrissait son inutile passion. En conséquence y pour avoir un prétexte honnête de partir, M. de Yerneuil feignant d'entrer dans les vues de Jeannette , annonça, le même soir au souper , que le lendematin matin il retournait à Paris avec madame Dolmont. J'ai tout quitté , ajouta-t-il , recouvreroens , procès , le diable , qui m'occupe journellement dans cette ville, où je n'ai pas un moment à donner à mes plaisirs. Mes affaires souffriraient d'une trop longue absence : mademoiselle d'Eranville voudra bien me faire oublier près de vous. — Eh mais, répondit Cé-

( 176 ) cileun peu tronblée, je croyais, mon amîy que vous me donneriez une place pour revenir à Paris?

Jeannette prend la main de Cécile ; Mademoiselle , lui dit-elle d'un ton touchant et attendri y je ne vous rappelle qu'un mot de vous 5 après cela ^ vous me quitterez si vous en avez le cœur! Ce mot j vous me l'avez dit avant notre séparation : Jeannette, ma bonne Jeannette ^ c'est ainsi que vous vous exprimiez , j'es^ time trop V amitié pour rougir de partager ton sort. ( Jeannette changea là quelques mots 5 car Cécile lui avait dit pour rougir de ses bienfaits). Partez , mademoi- ' selle , partez à présent j si vous ne m'entendez pas?

Cécile l'esta interdite r sa méfiance et sa mysanthropie voulurent d'abord lui dicter sa réponse 5 mais son cœur fit taire ces deux tristes conseillers , et elle ne répondit à Jeannette qu'en lui jetant ses

( 177 ) deux Lras au col. Je vous entends, s'é-

eria Jeannette! vous restez avec moi, avec ma mère j ma bonne mèrcj qui , dès ce moment, croira posséder deux filles tendres , également portées à l'aimer, à la jrespecter ! — Jeannette , je n'ai pas dit cela. — Non 5 mais je le dis pour vous. Veuillez, M. de Verneuil, dès votre retour à Paris , donner congé de la chambre de mademoiselle d'EranviUe : ( sou/ianl) TOUS lui donnez bien votre procuration pour cela, n'est-ce pas, mon amie? — Mais, Jeannette!... — Plus de mais, un bon oui: voilà ce que je vous demande. — Eli bien , Jeannette , tu l'eniportes ! — Ah , bon cela ! Voilà un tu qui me rassure sur vos... — Pardon , je ne pensais pas que... — — Voilà un pardon qui m'éloigne à présent ! — Jeannette , ma chère Jeannette ^ mène -moi donc à ton gré. Oui, je reste avec toi; je m'honore de ton amitié , de les bienfaits j et cette victoire que tu reju-

portes STir ma... délicatesse , t'est un sûr garant de ma tendresse pour toi !

M. de Vcmeuil et madame Dolmont félicitèrent Cécile sur sa détermination, et madame Déi'icourt l'en remercia avec une grâce touchante. Le lendemain matin , M. de Venieuil partit avec sa sœur , Emilie y et Cécile resta définitivement près de Jeannette. Toute l'inquiétude de Cécile était de savoir comment M. de Briceval prendrait son séjour dans sa maison : elle ne le connaissait pas : et quoi(jue Jeannette lui assurait que son époux était tm homme honnête et complaisant pour sa femme, Cécile craignait avec raison que le mari ne partageât pas l'excès de la tendresse que l'épouse avait pour elle. Cependant elle se rassura sur cette vaine terreur, quand madame Déricourt lui eut répété les mêmes éloges que Jeannette avait faits de Briceval. Cécile , heurevisc et tranquille autant qu'elle pouvait Fètrc

( 179 ) loin de Saint- Ange j se livra toute entière

aux effusions des deux excellentes créatures qui la recevaient , et elle tâcha de se rendre utile auprès d'elles par quelques petits soins , quelques légers travaux de son sexe. Vois donc, dit -elle à son amie, vois y Jeannette, ce que c'est que la bizarrerie du sort? Me voilà précisément chez toi telle que tu étais chez mon père ! Comme tout change ! — Mademoiselle dit lu un mot qui m'affecte beaucoup î Est-ce que mademoiselle peut se mettre à la place qu''occupait , chez M. d'Eranville j une pauvre orpheline élevée par «parité ? Mou amie doit se croire autant .que moi la maîtresse dans cette maison. — Ouij mon amie: mais il y a un maître, que je n'ai pas encore vu , et qui peut, ^vec raison , trouver mes prétentions^ très-ridicules. — C'est à mademoiselle à' attendre qu'elle le connaisse avant de le-

( i8o) juger ! — Mais à propos ^ Jeannette , tii ne m'as pas dit ce que c'est que ce bel enfant que j'ai tant caressé chez toi ces jours-ci? Ce ne peut être ton fils 5 car il paraît avoir quatre ans^ et tu n'es mariée que depuis près de deux ? — Cet enfant ! . . . ( Jeannette pâlit) ^ Cest un . . . jeune orphelin que mon époux m'a recommandé avant son départ. Il y prend un vif intérêt. — L'aimable enfant ! je ne sais pourquoi son aspect excite en moi un trou- ^■"le!... Il me rappelle mon fils, qui serait de son âge !

Cécile soupira : Jeannette soupira aussi de son côté , mais par un motif bien différent. Cécile pensait à son amant , Jeannette était jalouse , et songeait au peu de délicatesse qu'elle supposait à son époux, qui avait introduit chez elle le fils de l'amour ou du libertinage.... Ces deux personnes restèrent quelque tems rêveuses.

Madame Déricourt vint les distraire deleur mélancolie , et la sérénité reparut sur tovis les fronts.

Un mois s'écoula sans que Briceval reparût. Jeannette en était inquiète à l'excès j et Cécile redoutait l'arrivée de cet étranger , dont elle appréhendait les froideurs et l'étonnement. Cécile était plus tranquille en ne le voyant pas arriver : mais combien elle contait de soins à la délicatesse de Jeannette î Avec quelle peine celle-ci la forçait-elle d'accepter les objets même de première nécessité ! Quelsdétours il fallait qu'elle prît pour lui faire partager quelques vêtemens de luxe ^ et quelques légers bijoux dont Jeannette feignait de vouloir se défaire j pour l'engager à les recevoir ! C'était une véritable^ étude pour Jeannette, et il lui fallait vraiment tout le courage, toute la constance de l'amitié pour chercher tous les jours de

rrouveaux moyens d'obliger son amie sansalarmer sa mysanthropie j sans blesser sa délicatesse.

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