CHAPITRE XXXI
Qui n'apprend rien au Lecteur intelligent.
Xjnfin ce jour tant Jesii'é de Jeannette et tant reclouté de Cécile , dominée par de funestes pressentimens j C'3 jour qui devait ramener M. de Briceval, airira pour détruire le bonheur de tout le monde. Un coiu'ricr se présente de bon matin chez Jeannette 5 il a dix lieues d'a*vance sur son époux 5 il apporte une lettre dans lacpielle cet époux empressé assure sa femme qu'il viendra dîner avec elle. Il a terminé heureusement ses affaires 5 il est presque millionnaire , toujours tendre , constant , et brûlant du désir d'embrasser son épouse, sa belle-mère et \çi petit Auguste, qu'une année de plus doit avoir bien changé.
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Ij'^attention de ^v'icayaX pour le petit Au-^ giiste n'est pas ce qui flatte le plus ma" dame de Briceval : mais enfin elle va i*e- Toir son époux : sa lettre est tendre ^ passionnée : quelle joie pour Jeannette ! Elle et sa mère se hâtent d'apprendre cette nouvelle à Cécile ^ qui pâlit sans savoir d'où lui vient tant de trouble. Jeannette lui en fait la. gueri'e : Cécile s'excuse sur une indisposition ; elle prie son amie de lui permettre de garder son appartemeïit toute la journée. — Je n'entends pas cela, mademaiselle , lui répond en souriant Jeannette : je vous devine 5 vous craignez toujours que mon époux n'ait pas mon cœur, et vous le redoutez comme on redoute l'aspect d'un étranger sévère et désobligeant. Rassurez-vous ^ encore une fois , madenioi selle , Briceval ne serait pas digne de ma tendresse ^ si son caractère différait du mien. Si je chéi'is cet époux j c'est qu'il me cliérit de inêmej
et que les vertus , npus les pensons , nous les pratiquons ensemble. Mon amie ^ vous voudrez bien paraître à dîner avec nous , et ne pas troubler , par l'ennui de votre absence , le plaisir qu'une famille qui vous aime va goûter en revoyant son chef?
Cécile sait que sa conduite ne serait pas honnête en effet , si elle se celait : elle pense que , tôt ou tard , il faudra bien qu'elle voie ce M. de Briceval , et elle se résout à n'en pas reculer le moment. Mon amie , dit-elle à Jeannette , je ferai tout ce que tu voudras: mais tu permettras à ton tour que je reste chez moi jusqu'à ce que tu aies prévenu ton mari sur mon indiscrétion de m'être établie chez lui : après quoi tu prendras la peine de venir me chercher 5 nous descendrons alors y ■et tu me présenteras à cet homme que tout m'enoiage à estimer d'avance.
Jeannette consent à cet arrangement :
elle descend donner des ordres pour qn^on prépare une petite fête à son époux. Un repas superbe , des bouquets présentés par des groupes de jeunes pâtres , mi feu d'artifice même , ainsi que des danses et des illiiminations , tout est ordonné 5 et la rue y le quartier , la ville même ^ instruit-S du retour de M. de Briceval , se proposent de contribuer à la fête que son épouse veut lui donner. Jeannette est par-tout 5 c'est elle qui place les gviirlandes de fleurs et les lampions dans son jai'dinj des transparens, des cliiffres et des légendes sont par- tout ji en un mot j M. de Brice- Yal' sera bien surpris quand il rentrera chez lui. Oh j oui , il sera bien surpris ! ... mais de quelle manière? Poursuivons.
A trois heures après midi, on entend des cris de joie dans la rue de la Visitation j qui est pleine de monde 5 le fouet d'un postillon annonce l'arrivée de la chaise de poste. Elle entre dans la cour j.
( 18?) les applaudissemens ^ les vivat partent Je
tons cotés 5 et Briceval ne descend de voiture que pour tomber dans les bras de sa fenune et de sa belle-mère. Le petit Auguste, habillé en amour, lui présente un double cœur enflammé, sur lequel on lit:
L'Amour et l'Hymen les ont réunis !
Briceval est enchanté de cette devise; et l'on voit que le déguisement d'Auguste lui fait naître plus d'une idée , lui rappelle plus d'un souvenir !...
Enfin Briceval est chez lui , fêté , c]iai> té, embrassé : il a fait un heureux voyage, il revoit ses Dieux pénates , il est au comble de l'ivresse. Madame Déricourt lui fait part du bonheru" qu'a eu Jeannette de retrouver mademoiselle d'Eranville, qui a bien voulu se fixer chez lui. C'est bien, trèsbien , ma mère , répond Briceval : mais où est-elle , cette femme intéressante que je n'ai jamais vue j mais dont les parens
furent les amis de mon père infortuné î Moi-même j clans mon enfance, je fus reçu chez son père j et c'est là , Jeannette, où tniTi' ar)Tpe\a.is ton petîl mari f sans pouvoir deviner qu'un jour je deviendrais ton grand , ton véritable époux. Que je \&vl& . sais gré , madame , d'avoir offert l'asile de l'amitié à cette infortunée dont ma femme m'a si souvent parlé ! Mais où estelle ? pourquoi ne partage-t-elle pas l'alégresse générale ? Me craindrait-elle ? ferait-elle l'injure à mon cœur de le croire moins sensible que celui de Jeannette son amie ? Oh , daigne me présenter à cette fille estimable de tes généreux bienfaiteurs, ma chère Jeannette! je t'en supplie. — Mon cher Briceval, répond Jeannette , j'avais deviné tes sentimens pour elle : je cours te la chercher.
Jeannette vole en effet à l'appartement de Cécile 5 et , pendant ce tems , madame Déricourt fait placer son gen-
are à table- Elle-même s'y met à côté de lui j et quelques voisins et amis j qu'on a invités à cette fête , en font autant^, en réservant deux places pour madame de Briceval et son amie.
Madame de Briceval paraît , accompagnée de Cécile j qui , confuse et tremblante , n'ose lever les yeux pour fixer le maître de la maison... Briceval se lève, court à Cécile : Mademoiselle, lui dit-il , daignez .... Ciel ! que vois-]e? . ...
Cécile lève les yeux , et s'écrie : Saint- Ange ! ah ! air ! malheureuse ! . . . . Elle
tombe sans connaissance
Ici la plvime , trop faible pour exprimer l'effet que produit* cette exclamation , tombe des mains, et c'est un tableau qu'il faut laisser au jugement du lecteur.
Briceval est allé , contre une cloison ^ appuyer ses mains , dans lesquelles il cache son front.
Madara.e Déricourt ne sachant ce que
( 19° ) cela veut dire , court à Cécile , qui est pri-
Tee âe mouvement , et que Jeannette , trop émue elle-même , n'a pas la force de soutenir. Cette pauvre Jeannette est prête aussi à tomber en faiblesse, et tous les assistans restent muets , dans l'attitude de gens qui attendent ime explication.
Cette scène muette se prolonge : et madame Déricourt , ne pouvant rappeler Cécile à la raison , prend le parti de la faire transporter dans son appartement y «n la recommandant aux soins de la bonne Thérèse. Pour Jeannette , elle l'este longtems interdite 5 elle n'ose d'abord interi'o* ger son époux, mais elle réfléchit 5 et, née ferme et entreprenante , elle prend sur-le-champ un parti. Monsieur, ditelle tranquillement à son époux , que cftt événement singulier , inattendu sans doute , mais naturel , ne trouble jjoint le plaisir que nous préparait ce beau jour. Venez TOUS mettre à table. — Madame ,
( 190 souffrez que je me retire chez moi. — Je
conçois j monsieur, voti'e surprise : elle ne peut égaler la mienne j je vous le jure 5 mais enfin votre épouse n'aura pas , je l'espèi'e, à souffrir d'une reconnaissance à laquelle elle était bien éloignée de s'attendre. — IVladame , où est mademoiselle Saint-Brice? —Mademoiselle Saint-Brice, monsieur j n'est point le nom de mon amie : elle s'appelle Cécile d'Eranville. Saint-Brice est un nom supposé que son père avait pris dans ses yoyages 5 mais ces détails seraient déplacés en cet instant. Veuillez j monsieurj vous prêter aux petites fêtes que votre épouse avait préparées pour votre retour, et ne lui donnez pas le désagrément de voir son espoir déçu 5 et la tranquillité de sa maison troublée pour une rivale ! . . .