CHAPITRE XXXII
Jeannette va bien changer de caractère.
JljricevaLj revenu de son premier étonnement , regarde Jeannette : il ne peut concevoir que ce soit elle qui paile, et qui parle ainsi de son amie , à qui elle a tant d'obligations j de qui elle faisait les plus grands éloges. Ce ton froid et décidé lui en impose. Il s'adresse à madame Déricourt : Ma mère , qu'est devenue mademoiselle d'Eranville ? — Mon ami , elle est chez elle ; on lui donne les soins qu'exige son évanouissement. — Son évanouissement : infortunée î . . . Oncle cruel ! elle n'était plus?.. Tu me l'avais pexsuadé ! Jeannette est pâle : on voit qu'elle souffre 5 mais elle se contient j et se mettant à table j elle s'efforce de sou-
l'ire
( 193 ) rire à ses convives , en leur disant : Allons , messieurs , que cela ne nous empêche pas de fêter M. de Briceval : il va lui-même présider à cette tatle : oli y il estime trop sa fennne et ses amis pour s'isoler de leur société , le jour de son retour chez lui !
Briceval fixe Jeannette , fait quelques pas vers la porte d'entrée 5 puis , revenant j il s'assied près de sa femme , et se contente de àfte à madame Déricourt : Ma mère ! qu'on ait bien soin d'elle ? — Ne t'inquiète de rien , mon fils 5 dans un moment , je monterai moimême à son appartement.
Le repas fut triste , comme on doit se l'imaginer : les étrangers invités mangèrent seuls ; et se parlèrent à l'oreille , ou fixèrent les maîtres de la maison pendant tout le dhier. Jeannette affecta de la tranquillité , de la gaieté même 5 elle eut le plus grand soin du petit Au- 11. z
gtiste , dont elle connaissait maintenant les parensjj puis elle eut la fejmeté de présider aux illuminations ^ même au feu d'artifice , auquel elle força son épou;K d'assister.
Qu'il était affligé cet époux honnête et délicat ! . . . Plus loin , , nous le connaîtrons mieux.
Quand tout le monde fut retiré , Jean nette voulut monter chez son amie 5 mais madame Déricourt s'y opposa. Pourquoi donc, ma mère? dit-elle tout hatit devant Briceval j mon mari et moi . nous desirons y monter ensemble nous informer de sa santé. — Ma fille , cela ne se peut pas. J'ai voulu vous cacher cela tant que cette cohue nous a gênées ici ; mais elle est partie. — Comment, partie , ma mère ! qui , la cohiie ? — Eh non , mademoiselle d'Eranville ! Revenue à elle , elle n'a fait que pleurer , gémir ; puis elle a envoyé chercher une voiture ;
( 195) et après m'avoîr remerciée de ce qu'elle
appelait nos bontés pour elle j elle a profité de rembarras où tous étiez tous deux pour se soustraire à vos regards, et partir pour Paris. — Ma mère ! et vous avez souffert que malade , faible , souffrante !... — J'ai fait l'impossible pour la retenir : je n'ai pu la déterminer à rester. — Mais il fallait donc m' avertir? — Que veux -tu? je te voyais présider à la fête 5 et d'ailleurs, moi.... c'est une énigme pour moi que tout cela : sais-je ce qui a donné lieu à son évanouissement j à votre extase à tous ? — Et elle pleurait ? — Sans doute elle pleurait , elle gémissait : elle disait entre ses dents : Eh ! mon amie est son épouse ! Je ne trahirai point l'amitié ! je partirai ^ et janiais on ne me reverra. — Pauvre Cécile I elle m'apprend mon devoir !
Jeannette tomba dans un fauteuil , ses mains sur ses yeux , dont s'écoulèrent
quelques larmes. Briceval , pâle et défait j laissa échapper ces paroles , qui tirèrent Jeannette de sa rêverie : Elle est partie ! . . . elle a bien fait , oui , oui , elle a bien fait î — Bien fait, monsieur , s'écria Jeannette en se levant et du ton de l'indignation! ne l'aimeriez -vous plus?
— Madame , je dois maintenant.... mais vous savez donc ? — Tout , monsieur :
je sais que vous avez abusé lâchement de son sommeil chez la perfide de Linval ^ je sais , en un mot , que cet enfant , ce prétendu Auguste , est son fils et le vôtre. —Madame !... qui a pu vous apprendre ? — Elle-même : Cécile, avant que je vous connusse , m'avait tout conté 5 mais vos changemens de noms à tous deux y vos rései"vcs avec moi j tout m'a dépaysée. Si j'avais su que vous eussiez porté le nom de Saint-Ange , j'aurais été éclaircie y et vous n'auriez pas eu la peine de prendre des détours pour
( 197 ) introduire cKez moi votre enfant. — Ma*
dame , pardonnez 5 il est vrai , j'ai adoré Cécile, que je n'ai connue que sous le nom de Saint-Bi-ice : je sens j oiii , je sens que je l'aime encore ! — J'en suis fâchée , monsieur 5 mais je suis votre épouse. — Je le sais, madame.... mais cette chère Cécile ! . . . . -^ — Je suis votre épouse , vous dis- je ! — Mon dieu , madame , me croyez-vous capable de l'oublier , de manquer aux devoirs que l'hy* men m'impose ? — A moins , monsieur , que vous ne trouviez commode de divorcer pour rentrer dans vos premiers liens ! - — Ce ton d'ironie me surprend y madame 5 vous ne m'y aviez pas encore accoutumé ? Ne savez-vous pas que j'abhorre le divorce , et que je regarde ce moyen de rompre ses noeuds comme indigne d'un galant homme ? D'ailleurs , madame, m'avez-vous donné sujet d'en Tenu" à cette déshonorante extrémité ?
( 198) — Je ne le crois pas , monsieur. Au surplus y laissons tout cela : votre amante nVst plus chez moi 5 elle a senti qu'elle ne pouvait plus rester près de votre épouse : je suis charmée qu'elle ait pris ce parti y qui prouve la pureté de son ame 5 car, au fond , c'est une femme bien estimable. — Oh, très-estimable, et bien plus encore à mes yeux , depuis que je sais qui elle est , et quels soins elle et ses parens ont pris de votre jeunesse^ ' — Je ne les oublierai jamais , ces soins généreux 5 mais en vérité ( s^efforçant de sourire ) ma reconnaissance ne doit pas aller jusqu'à lui céder mon époux. Cet époux chéri est d'un trop grand prix à mes yeux , pour que j'en fasse le sacrifice. — Ah ! ( avec ironie ) vous êtes bien bonne ! — Oh , plus que vous ne le pensez !
Les deux époux se séparèrent 5 et cette nuit j qui devait Iciu- offrir tant de jouis-
sances après une si longuQ séparation j cette triste nuit les vit chercher scpasrément un repos qu'aucun d'eux ne put goûter.
> Avant tle rentrer chez elle, Jeannette avait mis sa mère au fait de l'ancienne liaison de Briceval avec Cécile , et la bonne dame , toute étonnée . avait juré à sa fille que son frère ne lui avait jamais dit vm mot de tout cela. Jeannette ^ an comble de l'étonnement et de la douleur j ne put dormir : et , quelque surprenante que dût paraître sa conduite , elle s'affermit dans le dessein qu'elle avait projeté.
Lecteur, vous allez peut-être vous brouiller avec ma Jeannette ? je le crains : je suis cependant son historien , je dois ne rien lui passer.... mais daignez prendre patience , vous la jugerez à la fin.
Bernard , le mari de Thérèse , était un garçon intelligent j et d'une discrétion
à toute épreuve. Au point du jour , ma- Jame de Briceval fit monter ce bon serviteur à cheval , et lui ordonna d'aller en secret , sans débrider , à Paris j porter une lettre à M. de Verneuil , dont heureusement elle avait retenu l'adresse.
Dans cetto lettre , Jeannette apprenait à cet ami commun tout ce qui s'était passé ; elle le mettait au fait des liaisons de son époiix avec Cécile , et le priait de retenir , jusqu'à ce qu'elle l'ait vu , mademoiselle d'Eranville y si toutefois elle s'était réfugiée chez lui. Elle l'engageait en outre à lui faire répons» par. le même courrier.
Bernard étant parti , Jeannette descendit au jardin , où elle aperçut son ëpoux qui l'avait devancée : elle s'en approcha avec douceur : Mon ami , vous avez mal reposé? — Très-mal, madame.
-— Vous sentez bien que mon sommeil à moi a dû être aussi bien troublé ?
—- A tort , madame 5 car enfin , en quoi tout cela pourrait-il vous affecter ? je n'avais pas l'avantage de vous connaître lorsque j'ai vu y aimé mademoiselle d'Kranville. Je la retrouve, eh bien.... c'est im coup du sort qui ne peut changer votie position 5 car je suis marié ^ honnête homme , et de plus , je vous aime, je vous estime trop pour entretenir aucune liaison avec une autre , quand même je.... brûlerais toujours pour elle ! Vous me parliez hier de divorce ! oh , comme ce moyen est loin de ma pensée ! Moi ^ je ferais votre mallieur ! Jeannette , vous ne m'en croyez pas capable ? Ce n'est pas moi j soyez -en sûre , qu'on A'erra jamais venir à cette extrémité : on en abuse tant , qu'elle est déshonorante : eh puis , que m'avez-vous fait, femme estimable et tendre ? vous me préparez une fête , j'arrive !... et vous découvrez chez vous luie rivale et mon fils I . . . Ali ! c'est cela j
Jeannette , cjni m'affecte jusqu'aux larmes ! vous ne méiutiez pas un pareil chagrin ! — Monsieur y ta:nt de franchise , une tendresse aussi forte, calme ce chagrin que j'ai dû avoir sans doute j mais daignez ni'apprendre comment vous avez pu contiacter d'autres nœuds , aimant toujours une femme dont vous aviez un enfant ? car votre dernière lettre que j'ai vue... pardon 5 mais vous rappelez-vaus qu'un soir une madame Saint -Albin
vous envoya chercher une dentelle?
C'est chez Cécile que vous êtes venu : elle n'y était pas j c'est moi qui vous ai reçu, — Comment y Jeannette ! c'était TOUS ? Il faisait nuit , je vous ai à peine distinguée j mais en effet , quand je vous aperÇus ici, votre figure ne me parut point du tout inconnue : mais pouvais-je penser?... C'est donc là que je perdis le brouillon d'mie lettre que j'avais commencée pour mon oncle? je l'ai long-
tems clierclié : mais alors Je ne portais plus le nom de Saint -Ange 5 et si vous aviez demandé à madame Saint -Albin y elle vous aurait dit.... — Ce qu'elle m'a dit aussi, que le particulier qu'elle avait envoyé chez nous , ne se nommait pas Saint -Ange. — Elle ne me connaissait que sous le nom de Briceval y que nous avions eu le bonheur de faire réhabiliter. Ce nom était entaché d'un jugement infamant que les Déricourt avaient obtenu contre mon père. Mon oncle Jules y commandeur de l'ordre de Malthe avant la révolution , se faisait nommer Mellery , et moi Saint- Ange. Il découvre mon amour pour la prétendue Saint- Brice : mon domestique infidèle lui apprend tout. Ce vieillard furieux me menace de sa malédiction , d'exhérédation y si j'ai l'audace d'engager ma foi avant d'avoir découvert la fiile de Félix Dé-
rîcourt que jfe dois épouser : je l'avais promis à mon père mourant : il me mettait toujours cela devant les yeux. Ce vieillard était violent 5 je le craignais ^ il m'en imposait !... Dans l'impossibilité de donner ma . main à celle que j'aimais j j'osai lui dérober son enfant, le mien , que je mis chez une nourrice qui m'était dévouée. C'est ainsi que , voyageant toujours avec mon oncle y je .lis à son insu élever mon fils 5 mais cet oncle malin, voulant arracher tout-àfait l'amour de mon cœur, me lut une lettre supposée ( à présent je le vois ) , de madame de Servol , de Calais. Cette amie nous apprenait que mademoiselle de Saint-Brice venait de mourir à Paris. Vous jugez de ma douleur ! j'aurais été capable de me rendre à Calais, auprès de madame de Servol , pour prendre des renseiguemens plus précis sur ce mal-
( 2o5 ) beur j si nous n'eussions appris ^ quelque tems après j que madame de Servol elle-même et son mari venaient d'être plongés au tombeau par une maladie contagieuse. Dès-lors je crus mon malheur certain : ce n'est même que dans cette conviction. Jeannette, que je me suis décidé à obéir à mon oncle , à votre mère ^ aux mânes de mon père , en vous épousant ! Tant que mon oncle a vécu , j'ai caché mon fils chez sa nourrice ; mais , après la mort de cet oncle , je n'ai pu résister avi désir d'élever près de moi cet enfant d'une femme que je croyais ne plus exister : voilà, Jeannette , l'exacte vérité. Votre mère ellemême ignore les secrets que je viens de vous confier ; mon oncle craignait trop qu'elle me refusât votre main , si cette femme vertueuse avait su que j'en aimais une autre , et que j'avais un enfant de l'amour. Il ne lui a jamais parlé
( 2o6 ) de toiit cela 5 mais vous voyez , par ma confiance , Jeannette j que votre époux vous estime , doit et veut vous aimer , et faire constamment votre bonheur I