CHAPITRE XXXIII
Ah ! Jeannette n'est plus aimable !
JjRiCEVAL soupira après ces mots , et Jeannette sentit que cet amour dont il la flattait j n'était que la résignation d'un homme vertueux qui pense qu'il ne doit pas faire soviffrir sa femme des caprices du sort. Jeannette fit tout son possible pour l'engager à se consoler de perdre une femme adorée 5 et j ce qui sui'prit beaucoup Briceval , elle eut l'imprudence d'accroître ses regrets , en faisant le tableau le plus séduisant des vertus et des attraits de Cécile. Ne m'en parlez pas davantage , madattie^ , lui dit-il 5 vous plaidez sa cause plus que la vôtre.
Et il se leva , prit une autre allée du jardin , et disparut.
Au dîner , qui ne fut pas plus gai que
celui de la veille y Jeannette annonça qu'elle avait le projet d'allei* se fixer a Paris. Elle pria son époux de l'y accompagner 5 et Briceval j qui n'était pas accoutumé à refuser la moindre chose à sa femme , y consentit , sans faire attention aux dangers que ce séjour pouvait avoir pour lui. Madame Déricourt fut seu.le affectée de ce projet 5 elle aimait sa maison j la ville de Chartres y la tranquillité j elle voulait y rester. Jeannette insista pour son départ , et il fut convenu que Jeannette irait seule avec son époux passer quelques mois à Paris , et qu'ensuite tous d'eux reviendraient vivre auprès de leur mère. En vérité j ce désir de Jeannette avait bien l'air d'un caprice 5 mais nous allons la voir faire bien d'autres folies.
Bernard rapporta secrètement à Jeannette la réponse de M. de Verneuil. Cet ami lui apprenait cpi'en effet Cécile s'était rendue chez lui toute éplorée ^ qu'elle Im
avait raconté , ainsi qu'à sa sœur, sa tendre aventure avec un nommé Saint- Ange , et que le plus singulier de tout cela j était que ce Saint- Ange et M. dç BricevaJ. ne faisaient qu'un. Du reste , Cécile faisait des vœux pour le bonheur de son amie; elle était désespérée du fatal trait de lumière que, sans le vouloir, elle avait porté dans l'ame de Jeannette ; elle jurait de ne jamais revoir Briceval 5 mais elle regrettait son fils , qui sans doute était ce bel enfant qu'elle avait vu chez son ami. M. de Vemeuil finissait en promettant le secret qu'on lui demandait , et sur-tout de retenir Cécile , ainsi que Jeannette le lui avait recommandé.
Cette lettre comblait les vœux de madame de Briceval. Elle pressa son départ; et quelques jours après , elle embrassa sa mère , assez mécontente de ce brusque abandon , et monta en voiture avec son mari.
La voilà établie cle nouveau dans son hôtel du faubourg Saint-Germain j et ce qui surprit étrangement Briceval , c'est que cette femme si sage , si rangée , si philosophe depuis son séjour en province, prit des laquais en grand nombre , dej^ voitures de tout genre , et afficha un étalage scandaleux. Elle s'était attaché Bernard, qu'elle avait emmené avec elle à Paris 5 elle avait besoin de ce domestique dont elle était sûre.
Le second jour de son arrivée , elle se rendit , avec Bernard , chez M. de Verneuil : on ne l'y attendait pas 5 et Cécile, qui ne prévoyait guères cette visite , était là , près de madame Dolmont. Ce- * cile jette un cri en reconnaissant Jeannette , non qu'elle fût jalouse , qu'elle lui en voulût 5 mais par un effet de la honte, de la douleur et de la surprise. Qu'avezvous , mademoiselle ? lui dit timidement Jeannette ; est-ce mon aspect qui vous
cause un si grand effroi ? Jeannette Serait bien malheureuse , si cela était ! — Madame y pouvez- vous présumer ?... — J'ai perdu votre amitié , je le vois y et je vous jure que peut-être je ne Tai jamais mieux méritée qu'en ce moment. — Jeannette y je ne puis vous en vouloir , ni voiis haïr : n'attribuez donc qu'à la surprise l'émotion que j'ai éprouvée en vous voyant. Vous êtes bien heureuse 5 vous êtes madame de Briceval !... — Ah j il est vrai , mademoiselle y que je suis l'épouse d'un homme qui vous fut bien cher ! mais s'il parut digne de votre tendresse , jugez combien il mérite la mienne ! je l'aime , je l'adore : oli ! je l'avoue... et je mourrais y s'il fallait m'en voir séparée !...
Jeannette fixe Cécile. Cécile est émue 5 des larmes cherchent à s'échapper de ses paupières. Madame Dolmont regarde son irère y comme en disant : yoi/d un aveu
hîen indiscret qu'elle fait à sa rivale ,* elle devrait ménager davantage sa sensibilité.
Jeannette remarque tout cela , et ne dit rien. Cécile s'écrie : Mon fils , je ne le verrai donc plus î — Quand il vous plaira , mademoiselle : venez le voir chez moi 5 je réside à présent à Paris. — -* Jeannette , si je présumais que la jalousie eût changé votre cœur , je prendrais cette proposition pour une ironie. Me persuader ez-vous que vous verrez d'un bon œil la... maîtresse de votre mari? — Dites mon amie , mademoiselle, toujours mon amie , et vous apprécierez la franchise de mes discours. — Madame , si vovis m'aimiez toujours ^ vous êtes un ange ! — Je ne suis rien ^ mademoiselle , qu'une femme dévouée à vos moindres vœux. — • Mes vœux , Jeannette ! hélas ! je n'en avais qu'un à former ] — Poui* celui-là , mademoiselle , il n'est pas en mon pou- Yoir de vous satisfaire : je suis fâchée de
( =^13 ) TOUS le répéter : mais mon époiix !... Je ' ne le céderais qu'avec ma vie ! et cela vous paraîtra cl''autant plus «tonnant , que je sais qu'il ne m'aime pas , et que c'est vous qu'il adore. — Il m'adore ?.... — Toujours y mademoiselle : oh , plus que jamais I — Feinixie , qui osez vous dire mon amie ! de quel coup vous me frappez ! que ne me persuadez-vous plu-^ tôt qu'il me hait ? vous diminueriez mes regrets. — - Je ne puis vous dire que la vérité y mademoiselle 5 mais je m'aperçois que je vous sviis importune 5 je me retire !..,
Cécile voulut rappeler Jeannette 5 elle sortit 5 et passant dans une autre pièce y elle eut avec M. de Verneuil une conversation secrète , dont novis saurons LienT tôt le résultat. Jeannette remonta en voi^ ture j et revint à son hôtel.
Le lendemain , elle ordonna à Bernard de conduire ^ à l'insu de monsieur j le
petit Charles chez M. de Verneuil. Bernard arrive avec l'enfant 5 il remet une lettre an maître de la maison 5 puis , demandant mademoiselle d'Eranville : Mademoiselle j lui dit-il j voilà votre fils que je vous amène. — Mon fils ! et de quel ordre ? — De l'ordre de madame. —
"Votre maîtresse vous a ordonné —
Oui , mademoiselle j de vous amener , pour un moment , le petit Charles. Oh , vous le verrez quand vous voudrez 5 madame est si bonne ! — O maman ! s'écrie le petit Charles en courant vers Cécile. — Maman ! tu m'appelles ta maman , mon petit ami ! qui t'a dit de me donner ce nom touchant ? — C'est ma bonne amie Jeannette qui m'a pris à part tantôt , et qui m'a dit : Ecoute , petit Charles f tu ne connaissais pas ta maman j eh bien , on va te mener chez elle , aie soin de bien l'embrasser , de la caresser !....
Et j en disant ces mots ^ l'enfant presse de ses mains innocentes les joues de Cécile, couvertes du feu de l'amour maternel. Oui, mon ami, lui dit-elle 5 oui, je suis ta mère , ta Lonne , ta malheureuse mère ! Hélas, que ne puis-je te rendre ton père! — Oh, je le connais aussi, mon papa ! ma bonne amie m'a dit que c'était son mari. — Comment ! elle t'a appris cela? — Oui , tout ! dame , j'ai cinq ans 5 elle ne me regarde plus comme un enfant.
Cécile étonnée, fixe Bernard : Qu'elle est bonne votre maîtresse , lui dit-elle 5 elle ne peut me rendre le bonheur ; mais elle fait tout pour adoucir ma peine ! elle me procure la douceur de voir mon fils , de le serrer dans mes bras!... O Jeannette!
qui m'eût dit qu'un jour vous seriez ma rivale préférée !
Cécile passa quelques doux momens avec son enfant : puis le domestique le
ramena j en promettant à sa mère de lui procurer souvent cette satisfaction.
Le lendemain, Jeannette ordonna à Bernard de conduire monsieur , sans qu'il s'en doutât j chez M. de Yei'neuil. Et voici comment le fidèle serviteur s'y prit. Briceval voulait absolument parler à son notaire pour une affaire pressée. Bernard lui dit que ce notaire était sorl^ 5 mais qu'il l'avait vu entrer chez un de ses ~" clienSj dans une maison près delà sienne. Comme il est possible , monsieur , ajouta Bernard , que le notaire y passe la journée j et comme vous n'avez que deux mots à lui dire j je vais vous conduire , si vous le permettez , dans la maison où il est.
Briceval y consentit, monta dans son cabriolet , et Bernard le fit arrêter à la porte de M. de Vemeuil. Ils montent tous deux: Briceval entre , et la première personne qu'il aperçoit est... Cécile! Cécile , émue , veut piisser dans une autre
pièce .
( ^^7 ) pièce, Briceval, nonmoins étonné qu'elle, l'arrête : Pardon , mademoiselle , j'ignorais que vous demeurassiez ici : j"y veuais cliercher M. B... , mon notaire, quou m'avait dit y être. — Je me doutais bien, monsieur , que ce n'était pas ma présence que vous recherchiez! —Ah, Cécile!...
à quoi nous servirait-il de nous voir, de nourrir notre amour inutile maintenant, et qui ne peut que doubler nos regiets ? ■— Je n'ai pas la ridicule ambition de vous voir soupirer sans cesse pour une mfortunée qui vous doit tous ses maux , sans espoir d'en obtenir jamais la réparation. — Cécile!... — Vous êtes mariévous avez tme épouse estimable, dio^ne de votre tendresse 5 vous lui devez votre cœur. — Sans doute, Cécile, je me dois tout entier à ma femme. Je l'ai épousée sans inclination, bien certainement, et dans la fatale certitude que vous n^étiez plus.
(3i8) Des sermens , luie histoire de famille , qu'on vous aura racontée sans cloute : tout më portait au seul hymen dont je pusse serrer les nœuds : ma femme , douce , modeste j vertueuse , n''a point mérité qu'un éclat scandaleux , un divorce ! . . . — Ah, monsieur! quel mot avez -vous prononcé? repoussez à jamais ce moyen extiême ! Voir mon amie malheureuse . par ma félicité , serait le comble de mes maux ! Jeannette vous aime , monsieur 5 je juge j d'après mon cœur , à quel point elle souffrirait I — Elle est ma femme j Cécile. — Qu'elle le soil toujours ! — Toujours.
Et il soupire , et Cécile le regarde , liyrée à la même émotion. Ah, Cécile!
poursuit Briceval , qu'elle est bizarre notre destinée ! — Elle est affreuse ! pour moi seule. — Vous ne croyez donc pas , Cécile, que je vous aime encore 5 que je re-
( 219 ) grette votre main? — Monsieur . . . voTtt crevez m'oiiblier ! — Vons oiiblier ! jamais. — Je voiis répéterai vos propres paroles ; A quoi vous servira-t-il de nourrir votre amour? — Il m'est impossible de le chasser de mon cœur. Toujours, Cécile , depuis notre fatale séparation , j'ai pensé à vous. Dans les bras de mon épouse même , je lui prodiguais mou estime: mais votre souvenir m'occupait seul 5 mon cœur était à vous ! — Que ne m'avez -vous laissé moli fils au moins , cruel ! il me dédommagerait de vous avoir perdu ! — Cécile , Charles a besoin de l'éducation d^m père 5 il doit être un homme un jour, et je ne négligerai rien. . . .
— Pauvre enfant ! quelle sera sa destinée !
— Heureuse. — Quels maux nous a coûtés l'absence î — Nous sommes bien des victimes de la fatalité. Adieu, Cécile.
— Adieu, Saint- Ange Allez retrouver votre épouse. — Oui .... comme
VOUS dites .... je vais retrouver une épouse.. . — Que vous devez aimer. — Que j'aime en effet .... beaucoup.
Un soupir encore... et ils se séparent.