CHAPITRE XXXIV
Cela va de pis en pis.
Cjependant Jeannette témoigne à son époux étonné une froideur à laquelle il n'est pas accoutumé. Jeannette , cette femme autrefois si sage , si réservée ^ ne parle plus, n'agit plus qu'en étourdie j qu'en femme du monde , légère , évaporée. Elle a doublé son train , son domestique 5 elle ne rêve que fêtes , bals , festins , et semble prendre à tâche de contraster avec son époux , d'insulter à sa sombre mélancolie, à ses justes regrets. Elle a réuni à sa table tout ce que Paris offre de jeunes gens sots , étourdis 5 c'est un bourdonnement perpétuel de mots diffus qui ne signifient rien. Madame de Briceval paraît vouloir se mettre à la mode comme ces femme perdues de réputation.
tlont on cite tout haut les noms aux spectacles et clans les ruelles. Elle n'est jamais chez elle y à son époux y à son intérieur : elle va déjeuner chez madame celle-ci, et prendre le thé chez madame celle-là. Elle gronde , elle tourmente tout le monde y son époux le premier.... Briceval j surpris au dernier point de ce changement , prend le parti d'entrer un matin chez sa femme. Jeannette y lui dit-il doucement j est-ce encore à vous que je parle y h cette Jeannette si douce , si sage y si raisonnable autrefois? Comment donc î depuis quelques mois le séjour de Paris vous a bien gâtée ! vous voilà à la mode y et vous me donnez à moi le ridicule de ces «ots époux dont on ne cite que les femmes , parce qu'elles sont à tout le monde, excepté à celui qui a des droits sur leur cœur ! . . . Pardon de cette comparaison 5 elle est trop forte sans doute 5 je vous crois toujours vertueuse 3 mais l'opinion publi-
que est contre vous. — Eh! que m'importe l'opinion j monsieur , si je suis toujouis cligne de mon estime ? — Tel est le langage de la vanité,., mais les apparences vous accusent. Qu'est-ce que c'est que cet essaim d'étourdis et de femmes frivoles que vous rassemblez journellement ici? et vous nommez cela vos amis! Ils ne sont pas les miens, madame 5 et il fut un tems où nos amis étaient communs à nous deux. Jeannette j expliquezrmoi cette conduite singulière , qui sans doute a un motif secret j car voti'e caractère n"a pu changer d'une manière aussi tranchante! — Mon caractère j monsieur y est toujours le même. Tant que je me suis crue aimée de vous , tant que j'ai eu la faiblesse de penser que j'occupais seule votre cœur , j'ai cru devoir sacrifier mes goûts aux vôtres, et régler ma conduite sur lamysanthropie de votre caractère: je me disais : INIon époux est ennemi dés
plaisirs , je lui ferai ce sacrifice , puisque je suis Punique objet de sa tendre affection : mes mœurs doivent être pures comme les siennes : voilà , monsieur , ce qui me faisait agir d'une manière conforme à vos désirs. Rappelez-vous cependant notre premier séjour à Paris? je me livrais à toutes les fêtes, tous les plaisirs, parce qu'il était dans mon caractère d'aimer les cercles et la dissipation. Cette vie a paru vous déplaire , j'y ai mis un terme : par complaisance pour vous, je suis retournée dans notre triste province. ^ ous m'y avez laissée une année entière livrée il l'ennui le plus profond. Vous iTvenez , et je découvre que vous n'avez jamais eu pour moi que des égards: que votre cœur était, est encore a une autre ! je me dis à présent : Puisque je me suis trompée , puisque l'on m'a abusée, je n'ai plus rien à ménager 5 j'aime le plaisir, le plaisir j sera mon unique loi. Je ne crains poiut
^indifférence de mon mari, elle m'est toute acquise ! j'y répondrai par la même froideur, et je n'enterrerai plus ma jeunesse dans la solitude, parce que la solitude lui plaît. Voilà, monsieur, l'explication franche , comme vous le voj^ez y de ma conduite actuelle.
Briceval , interdit , regarde Jeannette y et lui dit : Vous avez une bien mauvaise société, Jeannette, et qui certainement vous gâte l'esprit , vous donne de mauvais conseils. Pourquoi supposez- vous que je ne vous aime point? Eli ! ne vous donncjc pas une assez grande preuve d'amitié en restant dans des liens qui, vous le savez, ne sont pas ceux qu'avait d'abord choisi mon cœur? — Vous êtes galant, monsieur î — Votre franchise excite la mienne. Si je ne vous aimais pas, Jeannette.... Maisje fais plus, je vous estime, je vous estimais du moins ! je croyais votre cœur exempt de jalousie j je lui soupçonnais plus d'attache-
ment pour une amie dont les parens vous ont élevée. Au lieu de vous montrer rivale généreuse , amie sensible , vous ne parlez plus de cette amie qu'avec iionie 5 vous la fuyez j vous fuyez ses amis , ce M. de Vernenil dont je vous ai entendu vanter l'esprit et la probité 5 et pour ajouter à l'inconséquenccj vous vous jetez dans tous les travers, et tout cela, dites-vous, parce que vous êtes sûre de n'avoir point mon cœurî... Jeannette, ce n'est pas là le moyen de le ramener vers vous ! J'espèn' que cet entretien suffira pour vous rendre à votre ancienne raison.
Briceval veut sortir , Jeannette l'arrête : Monsieur? — Qu'est-ce? — J'ai besoin d'argent. — Encore , madame ?
jamais je ne vous ai vue tant dépenser !.. . Au surplus, madame, voilà un rouleau 5 c'est le sixième , notez cela , depuis votre séjour à Paris. Je vous avertis que vous me ruineriez si vous reveniez souvent à la
eliarge. Jouissez , madame 5 mais vous me permettre^ de vous dire un jour plus elairement ^ si vous continuez , ma façon de penser.
Briceval se retira fvirieux : Jeannette né fit aucune attention aux sages conseils qu'il venait de lui donner. Elle se para avec la plus grande recherche 5 pms , accompagnée de Bernaid , qui ne la quittait pas , elle fut dans ses cercles où , pour la première lois j elle passa la nuit entière. Qu'on juge de la doulcia- de son époux, en la vovant levenir le lendemain matin pale et défaite ! Il voulut gronder : elle s'emporta : le pauvre époux se renferma chez lui , où il lit venir Bernard. Bei*nard, mon bon ami , lui dit-il , je te promets la secret", mais dis-moi où ta maîtresse a passé la nuit? — Monsieur?... — Parle.
Quel que soit le secret que tu vas me confier, j'aurai assez de force pour l'entendre ,• et de discrétion pour ne pas te mettre eiv
jeu auprès Je madame. — Monseieur. ..
me le promet? -—Oui , oui. — C'est que , si madame savait !... — Elle l'ignorera j dis donc? — Eh bien, monsieur.... madame a joué. — Joué ? — Oui , monsiciu-j et perdu j non-seulement les cent louis que monsieur lui a donnés, mais encore deux cents autres sur sa parole. — Trois cents louis , bon dieu ! Et dans quelle infernale maison?... — Oh, ce n'est pas la premièxe fois que madame joue et perd ! . . . Je suis sûr qu'elle a déjà laissé chez madame des EtangeSj cette prétendue baronne j cette intrigante connue dans Paris pour donner* à jouer, plus de vingt jnille francs! — Que dis-tu? et où les aurait-elle pris? — Je l'ignore, monsieur. — Ali bien , voilà un joli petit train de vie !
A peine Bernard est-il sorti de l'appartement de Briceval , que celui-ci voit entrer M. B son notaire. Pardon,
( 2^9 ) nioiasiciirj si je vous dérange: mais j'at
besoin d'iuie explication avec vous. Autorisez-vous madame de Briceval à venir me demander aussi souvent des^ à-comptes sur les fonds que j'ai à vous ? — Comment, monsieur! ma fennne va.... — Tont-à-l'hexne encore je viens de lui donner deux mille écus 5 mais j'ai son reçu? — Est-il possible? Eh quoi 1 monsieur B.... vous avez l'imprudence ! — Monsieur , j'ai son reçu , vous dis-je , et madame est assez estimable sans doute pour que
je lui donne avec confiance — Eh!
combien a-t-elle déjà touché chez vous ?
— Mais y sur les quarante mille fiancs que vovis m'aviez laissés pour rembourser ce qu'il vous reste à payer sur la maison de la rue du Bacq , j'en ai donné à madame environ moitié.... — Grands dieux !
— C'est 5 m'a-t-elle dit , pour une acquisition qu'elle fait d'après votre aveu. — Eh! raonsieut- B à votre âge, avec
tant d'expérience , vous donnez de pareilles sommes à une femme sans la si' «nature de son mari ! et vous croyez à ses mensonges !... Mais elle me ruinera si elle a affaire à des gens aussi confians que vous !... Je vous défends de lui donner une obole sans ma permission. — Monsieur, si j'avais cru.... ——Laissezmoi, monsieur, je suis au désespoir!...
Le notaire se retire , et Briceval , furieux , veut entrer chez sa femme. Elle est sortie : un grand déjeûner l'appelle chez wne femme dont le nom seul est un opprobre !... Quelle journée passe Briceval !... Il veut voir M. de Yerneuil pour implorer le crédit qu'il a sur l'esprit de Jeannette ! Briceval se rend chez cet homme estimable , et lui confie tous ses chagrins. M. de Verneuil n'en paraît pas étonné. Il sait tout cela 5 il en gémit, et pense , comme Briceval , que sa femme a l'espi'it perdu , le cœur gâté par les raaii-
vais conseils. Bernard tous a donc ton?' dit , ajoute Veineuil ? Vous avez dû être bien surpris d'apprendre que votre femme y vous quittant le soir, et feignant de rentrer chez elle , sort ensuite de son appartement , et va passer toutes les nuits dan* ces maisons de jeu où elle a déjà engagé une partie de sa fortune. — Quoi , quoi ! cette nuit n'est pas la première ? — Vous "l'ignoriez? indiscret ! . . . Puisque j'ai eu l'imprudence de vous l'apprendre , vous saui'ez qu'il y a deux mois environ , elle m'a emprunté , à moi , dix mille écus que je destinais à un remboursement , et que je me suis fait un plaisir de lui prêter, croyant qu'elle en ferait un bon usage. — En voilà bien d'une autre ! mais si elle emprunte comme cela à tout le monde , mon cher monsieur, je serai ruiné , ruiné sans ressource , avant la fin de l'année ! — Rassurez- vous, monsieur^ ces trente mille francs me gênent fort peu, heureusement^^
et jVttericlrai aisément votre coramoflittr pour.... — Ce trait me pénètre de reconnaissance ! A]i , monsieur! esl-ce-là cette Jeannette qui a vécu dix-huit mois si sage , si réservée avec mai ? Sa mère ignore cette conduite odieuse ! elle Fignore j sa pauvre mère ! — Elle sait tout , monsieur: madame Déricourt vous plaint j et jure de ne jamais revoir sa fille , que la fortune et le séjour de Paris ont rendue indigne d'elle : ce sont ces expressions î...-
— Que je suis malheureux !...
Une femme entre, c'est Cécile : elle veut se retirer .avec elfioi. Restez , mademoiselle , lui dit Briceval 5 oh ! restez , consolez-moi du moins j par l'aspect de vos vertus , des vices honteux dont une épouse coupable me donne le funeste exemple. — Monsieur j on calomnie madame de Briceval: je ne puis croire...
— A l'évidence , interrompt brusqvie»
ment M. de Ycrneuil? Aycz-yous perdu
( 233 ) toute confiance en moi , Cécile , et me croyez-vous capable de répéter des calomnies j si je n'avais la certitude de la cruelle vérité ?
Cécile se tait. Briceval la regarde.
O mademoiselle ! que je suis à plaindre d'avoir formé un tel lien ? Vous auriez répandu le bonheur ehez moi 5 l'enfer est dans ma maison.
Briceval verse quelques larmes : Cécile ^ attendrie , s'empresse de les essuyer : elle se joint à M. de Yerneuil ^ à madame Dolmont pour offrir à cet inforUmé des consolations qu'il ne peut plus ent^nidre. Enfin , après l'entretien le plus doux , qui lui rappelle ses premiers feux , et donne une nouvelle activité à son amour , Briceval sort , et rentre clicz lui pour y retrouver la solitude et la douleur.