‹ Les cinquante francs de JeannetteChapitre 7 sur 39 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Adoption.

Vois donc , mon ami , dit Rosalie à son époux 5 si nous avions uii pareil enfant ?. . . D'Eranville embrasse aussi la petite Jeannette j qui, de ses bras, passe bientôt dans ceux du sensible Briceval. Pendant ce tems , Rosalie interroge ainsi la sœur gardienne : O ma sœur ! tous ces enfans sont charmans , sans doute : mais celui qui me plairait le pliis , c'est la petite Jeannette 5 et vous dites qu'elle n'a que quatre ans ? — Peut-être , madame , un mois ou deux avec. — Mais vous devez raffoler de cette enfant ? — C'est vrai y madame ; c'est bien celle aussi que nos dames chérissent le plus : il n'y a pas Jusqu'à nos administrateurs qui , lorsqu'ils viennent à la maison j demandent tou-

jours de ses nouvelles. — C'est l'enfant c!u malheur ? — Ou de l'indigence : nous l'ignorons. Elle fut apportée , il y a quatre ans environ j par un particulier qui l'avait trouvée dans son allée. — Dans une allée y grands Dieux ! exposer un faible nouveau né aux blessures j aux pas précipités des imprudens ! Aucun signe ne vous a fait découvrir?... — Aucun : la pauvre petite était absolument nue. Pas un vêtement , madame , et cela dans le plus grand froid d'un hiver rigoureux. Un seul papier ployé était à côté d'elle 5 mais il ne signifiait rien. — O marâtre ! ô femme atroce ! en abandonnant ton enfant ^ tu fus plus féioce que la lionne , que la panthère î exécrable humanité ! . . . Quelle privation qu'un pareil enfant I car la raison , chez Jeannette , a devancé l'Age. — Comme dit madame : il est impossible d'avoir plus d'esprit , plus de gentillesse. Elle cause , en vérité , oui j elle cause déjà comme

une grande personne. Oh ! elle tiendra conversation avec vons. A la maison , il nV a pas de raisons qu'elle ne fasse. Elle questionne , elle s'informe de tout , et elle a déjà la mémoire la plus heureuse. C'est un vrai bijou , et qui ne manque de rien , allez 5 car elle est adorée de tout le 3nonde. Oh ! je suis siire que si quelque grande dame voulait l'adopter , nous l'enlever, comme tous les jours on nous demande des enfans , nos supérieurs se résoudraient difficilement à en faire le sacrifice. — Que dites- vous? Quoi ! l'on peut chez vous.... — Oui, madame, cela se voit communément. Des personnes aisées , qui n'ont point d'enfans , viennent aux Enfans-Trouvés , où on leur en confie , quand on sait qu'ils seront bien ; mais pour Jeannette , je ne pense pas qu'il faille se donner la peine de la demander. — Eh bien , ma sœur , c'est justement Jeannette que je desirei'ais. Dis donc ^

mon aniî , monsieur d'Eranville , écoutera oi donc ? As-lu entendu ce que vient de dire la sœur ? Des époux qui n'ont point d'enfans peuvent tromper la nature en yen prenant un aux Enfans-Trouvés ! — Je le savais , Rosalie. — Et tu ne me l'as pas dit plutôt ? Regarde donc , mais regardedonc Jeannette ? Tu l'embrasses encore 5 c'est me dire assez qu'elle te plaît. O mon ami ! donne -la -moi 5 fais-moi ce présent flatteur ? Tiens , je ne regretterai plus , je ne demanderai plus au «iel un enfant : dès ce moment , je me croirai mère , et j'en remplirai les devoirs !

D'Eranville , frappé de ce désir subit y sent confusément tous les avantages qui en résulteront pour lui ^ s'il y cède. Il aime aussi les enfans 5 et celui-ci , qui jasait avec lui , pendant que son épouse inteiTOgeait la sœur , vient de capter son cœur , toutes ses affections. Oui , mon amie j répond-il à son épouse : oui . j'y

( 47 ) Consens : élève Jeannette, élève-la comme

ta fille 5 comme la mienne : si tu es bonne mère , je serai père tendre à mon tour , et nous ferons le bonheur de cette enfant. O cher époux! s'écrie madame d'Eran-ville en sautant au cou de son mari î Briceval , témoin de cette scène , verse quelques larmes d'attendrissement , et la sœur murmure tout bas en voyant qu'on projette de lui enlever son plus aimable en- £int. Madame d'Eranville reprend Jeannette dans ses bras : Ma petite, lui dit-elle, serais-tu bien aise si je devenais ta maman? — L'enfant , embai-rassé , baisse les yeux. — Réponds-moi donc , mon ange ?

continue Rosalie. — L'enfant balbutie ces mots : Madame , si vous le voulez , je serai toujours bien bonne , bien obéissante ! . . . — Oh , qvi'est-ce qu'elle a dit là ! s'écrie la sœur. Par exemple , il faut que madame lui plaise bien , pour qu'elle consente si vite à une pareille proposi-

tion ! Voilà la première fois qu'elle s'exprime ainsi 5 car , à toutes les dames qui lui ont déjà fait la même question y elle a toujours répondu : Non. Je ne veux être que l'enfant du bon Dieu et de mes bonnes mères.

Et les baisers de nos amis de s'imprimer de nouveau sur les joues vermeilles de Jeannette. La sœur continue : Mais , madame , je doute que vous l'obteniez aisément de nos supérieurs , à moins que madame ne soit une bien grande dame y et d'une richesse ! . . . — O ma sœur ! répond Rosalie ^ sur cela , je ne laisserai rien à désirer j je l'espère 5 mais j'entends qu'on me la donne , là , entièrement ^ sans que votre maison puisse avoir jamais aucun droit sur elle. — Jamais , interrompt Briceval 5 c'est l'usage , quand les gens sont connus. Elle sera à vous , sans que père , mère j supérieurs quelconques aient jamais le droit de la réclamer ! —

Quel

(49) Quel bonheur , mon ami ! s'écrie madame

d'Eranville , je vais avoir un enfant !... Au bout de douze ans de mariage , je crois que nous devons renoncer à l'espoir de donner le jour à un être de notre nom : eli bien , tu seras père , je serai mère , d'Eranville , et nous ferons un heureux ! . . . Mais je suis pressée j mon ami ; ce n'est pas demain , ni un autre jour j que je veux avoir cet enfant , il faut que ce soit tout-à-l'heure , que je l'emporte sur-lechamp dans ma voiture.

Briceval sourit ; la sœur fait des difficultés j mais Briceval les lève : il connaît les usages de Paris 5 il se fait conduire sur-le-champ à l'administration de l'hospice des Enfans-Trouyés : là , d'Eranville se fait connaître , donne des preuves de son état ^ de sa fortune , et l'enfant lui est accordé par les administrateurs y au grand regret des sœurs, qui versent toutes des larmes en voyant partir kur chère en- 1. c

(5o) faut 5 ainsi qu'elles l'appellent. D'Eranville signe la cession qu'on lui en fait : on lui remet les papiers nécessaires , et sur- tout celui qu'on a trouvé autrefois près de l'enfant abandonné : et nos amis partent avec Jeannette j mais accompagnés de la soeur gardienne , qui demande en grâce à voir l'asile que va occuper dorénavant son bijou.

Tout le monde pleure de joie et d'attendrissement : l'enfant seul paraît calme , tranquille , froid même au milieu des effusions générales. Les sœurs sont tentées de l'accuser d'ingratitude 5 mais en lisant dans ses yeux , on remarque plutôt une espèce de pressentiment qui j dès cet âge tendre , lui annonce déjà le bonheur que ce changement d'état doit lui procurer uu jour.

Jeannette a embrassé tous ses bons amis J jusqu'à ses plus petits camarades ; et bientôt ses nouveaux bienfaiteurs la re-

portent dans l'église Notre-Dame. Là j sur les marches de la chapelle de la vierge y Rosalie l'élevant dans ses bras vers le ciel , s'écrie :

ce Etre éternel y toi qui y jusqu'à pré- » sent , m'as l'efusé la douceur de la ma- » temité j pardonne-moi , si j'ose me 5> soustraire à tes décrets immuables y en » adoptant cet enfant du malheur y cette 5> victime de la brutalité des hommes ! 3) Je te la voue y ô vierge sainte y jusqu'à 5) l'âge de sept ans ! veille avec moi sur w cette innocente créature y et que ta 5> bonté la conserve pour le bonheur que » je lui prépare , pour la fortune que ta J) bienfaisance m'a donnée y et que je 3> dois lui laisser un jour ! que je me 55 croie mère y 6 mon Dieu , en élevant » cette aimable enfant y et que sa ten- 3> dresse reconnaissante me dédommase w des soins que j'aurai pris de sa jeunesse 55 abandonnée ! a

Sans cloute que madame d'Eranvîlle ajouta tout bas quelque oraison dominicale j ou autre 5 car elle niarmotta assez long-tems entre ses dents , et M. d'Eranville ne put s'empêcher de sourii-e , ainsi que son ami , tant de sa prière mentale , que de celle dans laquelle elle venait de vouer Jeannette à la bonne Vierge , c'està-dire, aux vêtemens blancs j jusqu'à l'âge de sept ans. Au surplus, cette occupation généreuse allait faire une diversion utile aux pratiques oisives de superstition auxquelles Rosalie, n'ayant rien de mieux à faire , s'était livrée jusques-là. d'Eranvîlle le desix'ait , et l'on verra par la suite que son espoir ne fut point déçu.

Madame d'Eranville ayant fini toutes ses prières , remonta dans sa voiture avec son époux , Briceval et la sœur Emilie. Rosalie mit l'enfant sur ses genoux , et elle se livra sans contrainte aux transports de sa joie , en voyant en

(53) son pouvoir une aussi aimatle créature.

Arrivés à l'hôtel, nos amis intiodui* sirent la sœur Emilie dans un salon superbe , et cette bonne fille n'eut pas assez de ses yeux pour examiner les beautés qxi'il renfermait. Victoire fut soudain chargée d'aller acheter des petits vêtemens tout faits à la taille de Jeannette , en attendant qu'on lui en fît faire exprès pour elle : pendant l'absence de Victoire , les deux époux et leur ami s'amusèrent à faire causer l'enfant 5 et la sœur Emilie , extasiée de l'air de grandeur de cette jnaison , ne put que s'écrier de moment en moment : Pauvre Jeannette !... Quel bonheur pour elle ! . . . . Là , regardez. . . . sera-t-elle assez heureuse ! Ce matin y je ne voulais pas l'emmener à Notre- Dame 5 il semblait que j'avais un pressentiment qu'on me l'enlèverait !.....

Oui , mais c'est pour son bien !... Oh , comme elle sera riche ! pourvu qu'elle

n'oublie pas sa bonne Emilie, qui Va.

tant soignée , tant aimée ! . . .

Jamais , jamais j lui répondit Rosalie : non, ma sœur, j'espère qu'elle ne vous oubliera jamais 5 vous viendrez la voir souvent, n'est-ce pas ? — Tant que madame voudra bien me le permettre.

— Vous dînerez avec elle ? — Madame est bien bonne ! — Vous la verrez grandir, s'élever? — C'est bien honnête à madame. — Et vous pourrez rendre compte à la maison des soins qu'on aura pour elle. — O madame ! ce n'est pas pour cela : la maison n'a aucun compte à demander à madame , ni à moi. Je la venai par amitié, et seulement pour présenter mon respect à madame , si madame le permet. — Tant qu'il vous plaira , ma sœux : on vous verra toujours ici avec plaisir.

Et tout le monde recommençait à baiser, à caresser Jeannette, qui, gaie au

(55) milieu d'une timidité bien naturelle à son âge y ne paraissait pas du tout gênée j ni étonnée du cliangement de sa situation. Au contraire, elle faisait des petits contes y elle riait , caressait tour - à - tour Rosalie , la sœur Emilie et M. d'Eranville. Poiu" Briceval, il semblait qu'il lui fît peur quand il s'approchait d'elle. Il avait une de ces pliysiouomies sérieuses qui glacent les enfans au premier coupd'œil j et qui les empêchent de se livrer à l'expansion de leur âge. Briceval s'aperçut de l'espèce de froid que lui maxquait la fille adoptive de ses amis y et y bien loin de s'en formaliser , il en sourit : Voilà ^ dit -il, Teffet des papas sur les jeunes personnes ; mais patience , si je ne lui plais pas , j'espère qu'elle aura plus d'amitié pour mon fils : un enfant de six ans 5 et une petite fille de quatre, ^ela n'est pas long-tems à faire connaissance ! . . . Victoire revint sur ces entiefaites, char •

gée de petits ajustemens de toutes les façons. La bonne Victoire qui aimait les enfans y aida sa maîtresse à dépoviiller Jeannette de sa robe noire j de son toquet, de son tablier et de ses manches blanches» On lui mit une petite robe de linon , qui parut beaucoup la flatter : puis on rendit sa lugubre défroque à la sœur Emilie, qui se retira j non sans avoir accepté im léger cadeau de la part de Rosalie , qui lui fit renouveler sa promesse de venir de tems en tems voir son bijou.

La soirée se termina gaiement , et Victoire fut chargée de coucher l'enfant dans sa chambre , près d'elle , et de bien veiller à ce qu'il ne lui arrivât rien pendant la nuit.

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