‹ Les cinquante francs de JeannetteChapitre 8 sur 39 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

JLe petit cœur de Jeannette.

jLà E lendemain matin , Rosalie , éveillée de bonne heure , demanda son enfant.

Victoire j qu'elle avait sonné , s'approcha de son lit , et lui dit tout bas : Je l'ai déjà habillée : charmante , madame ! tenez , regardez-la 5 elle est dans votie chambre : la voyez-vous ? — Où donc ? — Là ^ devant votre grande glace de hauteur.

Rosalie regarde , et aperçoit la petite coquette qui se mire , se pavane , se retourne j admire sa belle robe à queue ^ sa ceinture , et se donne enfin tous les airs d'une petite-maîtresse. Rosalie ne peut retenir un long éclat de rire. L'enfant , qui la croyait encore endormie, s'aperçoit qu'elle est éveillée , et court à son lit en s'éciiant : Maman ! — Tu m'ap-

(58) pelles ta maman , Jeannette ? oli ! tu as raison, tu as bien raison 5 je la suis, je veux rêtre.touj ours : mais regarde donc y Victoire , elle veut monter sur ce lit j donne-la-moi 5 donne-la moi donc , elle va se tuer ! Ah , mon Dieu , elle est par terre ! — Non , madame , non , la voilà dans mes bras , la voilà dans les vôtx'es ! — Aimable enliint! coinme elle me caresse ! Tu m'aimes donc bien déjà? pourquoi m'aimes - tu tant que cela ? Est - ce parce que je t'ai donné vme belle robe y un beau bonnet ? Parle ? — Non , niadame c'est parce que vous avez la

figure bonne. — Bon ! Victoire 5 entendsiu? j'ai la figure bonne ! — Oui, et puis parce que vous m'embrassez , enfin parce que vous êtes ma petite maman! — Chère enfant !

D'Eran ville entra, et fut à son tour l'objet des caresses de Jeannette. On la laissa libre ensuite de com'ir, de jouer

dans le jardin , toujours sous la surveillance de Victoire.

Jeannette avait un petit caractère décidé j qui était ennemi de la gêne et de la timidité , quand elle connaissait bien son monde. A midi, elle vint demander à déjeûner. A déjeûner , répond Victoire ! Et voilà deux fois ce matin que je t'en ai donné. — C'est vrai , ma bonne j mais je ne l'ai pas mangé : je l'ai donné au gros chien qui est là -bas. Il avait apparemment plus faim que moi ; car il voulait me prendre mon pain ; et moi , il faudrait que j'eusse bien appétit pour prendre quelque chose ?

Victoire sourit , Ivii donna de nouveau à déjeûner , et la gronda un peu , en lui remontrant que le chien avait tout ce qu'il lui fallait , et qu'elle ne lui donnerait plus rien , si elle laissait manger son déjeûner par Pataud.

Pendant plusieurs jours , on remarqua

( 6o ) que Jeannette mangeait cTime manière gloutonne à dîner : on la suivit , et l'on s'aperçut que cette bonne enfant était toujours à jeun. Tous les matins ^ elle continuait de donner son déjei^ner à Pataud , et elle n'osait le dire , dans la crainte d'être grondée j^ mais elle souffrait , disait-elle , de voir comme ce bon chien dévorait son pain j et en aurait dévoré bien d'autre , si on le lui eût donné. On admira la bonté de son cœur , et Victoire prit le parti de la faire déjeuner devant elle.

Une autre fois ^ elle rentra du jardin toute effrayée y et l'on s'aperçut que ses vètemens étaient tachés de sang. L'effroi fut général : on la questionna y et l'on apprit, dans son petit jargon, que Pataud j déchaîné, avait voulu croquer une poule. Jeannette s'était approchée aux cris de la pauvre bête ; son aspect avait fait fuir Pataud , et la sensible Jeannette

(6i) avait déchiré son mouchoir pour bander les blessures de la poule blessée , à qui sans doute elle avait fait plus de mal que de bien.

La sœur Emilie vint la voir au bout de huit jours de son adoption : l'enfant pleura de joie en la voyant , et cette bonne fille la pressa contre son cœur.

Madame d'Eranville fit beaucoup d'accueil à la sceur^ qui parla de se retirer, aussi-tôt après le déjeûner. L'enfant voulut absolument la reconduire seule 5 on ne pouvait deviner son motif : Jeannette en avait un 5 c'était pour lui remettre une grande quantité de sucreries, de friandises qu'elle avait amassées , dont elle s'était privée à chaque repas. Tiens , sœur , lui dit-elle , tu donneras tout ça à mes petites camarades , à Jacques , à Louis , à Julienne , et tu les embrasseras en leur disant que c'est de la part de leur * ïuicierine petite amie, qui est bien lieu3

(6^) reuse , mais qui pense toujours à eux.

Voyez , mou ami , dit madame d'Eranville à son mari en lui apprenant ce trait j voyez la précaution , la frugalité d'un enfant de quatre ans ! quel excellent petit cœur ! Je suis bien trompée si cette petite fille manque jamais de reconnaissance envers nous ! — Elle est on ne peut pas plus intéi'essante , répondit M. d'Eranville , et ce fut nn jour bien heureux pour elle et pour nous que celui qui l'offrit à nos regards : C'est notre enfant , Rosalie , et tout me prouve qu'elle en aura les^sentimens.

On lui avait donné , pour jouer avec elle y les deux petits enfans de Victoire , qui étaient à- peu -près du même âge qu'elle 5 mais l'enfant qu'elle aimait le mieux , qu'elle demandait sans cesse , avec qui elle ne s'ennuyait jamais , c'était îe petit Briceval y fils de l'ami de la maison. Ce jeune garçon avait six ansj

(63) et il était déjj'i plein de sens et de raison j ce qui s'accordait parfaitement avec le caractère de Jeannette , dont l'esprit j ainsi que je l'ai déjà dit , avait devancé l'âge. Le petit Briceval venait tous les joui"S jouer avec Jeannette , et c'était à qui se ferait des cadeanx mutuels : jamais de cris , de pleurs , de brauilleries ; toujours bons amis y toujours complaisans y ces deux aimables enfans semblaient le disputer aux grandes personnes en procédés , en délicatesse. Tout était commun entr'eux , et le petit garçon siutout se faisait un bonheur de laisser à Jeannelte ^ chez elle , tous les joujoux dont elle paraissait avoir envie.

M. et madame d'Eranville , ainsi que leur ami Briceval y voyaient avec une vive satisfaction cette intelligence précoce , ces affections mutuelles , et ces enfans faisaieiTt le bonheur des deux

maisons où ils se réunissaient alternativement.

Rien ne manquait plus à la félicité de Rosalie. Livrée toute entière à l'édvication de Jeannette, qu'elle adorait comme sa propre fille y elle se croyait mère j et en remplissait les devoirs. Son excès de dévotion paraissait s'affaiblir de jour en jour j et ce changement faisait le plus grand plaisir à son époux. Pour amuser l'enfant , on sortait , on allait à la campagne j au spectacle , et l'ennui ne couvrait plus de son voile sombre la maison d'Eran ville : les jeux , les plaisirs y étaient réunis j c'était im intérieur aussi gai maintenant qu'il avait été triste autrefois. Ainsi l'enfance anime tout 5 ainsi le tableau de l'innocence égaie l'été de la vie.

Une circonstance imprévue vint cependant jeter une teinte de tristesse sur

(65) ces images riantes du bonheur et de la paix. Briceval , qui paraissait consumé toujours d'un noir chagrin , dont personne ne savait la cause , yint un jour , l'œil humide de pleurs , annoncer à ses amis qu'il allait partir , les quitter peutêtre sans espoir de jamais les revoir. Rosalie , son époux y frappés de ce hrusque départ , lui en demandent le motif. Briceval soupire. Il ne peut, dit-il, révéler ses malheurs à qui que ce soit j ils sont affreux , et de nature à être renfermés pour jamais dans son cœur. Il quitte Paris enfin 5 il part , et il est forcé de partir s'il veut conserver son honneur , sa répvitation , sa vie même et celle de son fils. Son fils ! il l'emmène avec lui ! Quelle privation pour Jeannette j qui y depuis un an , s'était attachée beaucoup à son petit mari j ainsi qu'elle l'appelait ! Briceval s'arrache avec peine des bras de ses amis j qui respectent trop ses

(66) secrets pour vouloir les lui dérober. Bri* ceval promet d'écrire très-souvent 5 mais il ne dit ni où il va , ni ce qu'il va faire. Il a vendu sa maison j toutes ses propriétés de Paris y sans en prévenir qui que ce soit : il monte en voiture avec son fils 5 et il s'éloigne en versant des larmes de rogret et de sensibilité.

Quelle séparation douloureuse pour les bienfaiteurs de Jeannette ! Jeannette ellemême entend dire qu'elle ne verra plus de long-tems son petit mari. Elle pleure , elle crie , et sa douleur augmente encore celle de ses protecteurs , qui rentrent dans leur salon , tristes , pemsi/s , et aussi isolés que si un vuide affreux s'était formé toutà-coup autovir d'eux. Ils ne reverront plus leur ami Briccval , dont l'esprit , le cœvu" et la raison étaient si bien d'accord avec leurs caractères ! Cet ami précieux leur a toujours témoigné la plus grande confiance, et il a des secrets pour eux! et

(^7) ces secrets sont d'une nature à compromettre son honneur , sa vie même ! Qu'at-il donc éprouvé de la part des hommes , cet homme si estimahle ! Quels sont donc les barbares qui l'ont persécuté , qui le persécutent encore ! . . . Mais tirons y pour le moment , le voile sur ce mystère , que nous éclaircirons peut-être un jour , et revenons à nos héros ^ à leur aimable fille adoptive.

Jeannette fut long-tems inconsolable de l'absence du jeune Briceval : elle devint triste y sombre , et ^ dès ce moment y on remarqua qu'elle quitta les joujoux, tout ce qui plaît tant aux enfans de son âge : et comme si la raison lui faisait sentir déjà l'utilité des sciences , elle se livra à l'étude de la lecture , de l'écriture, de la danse même, et du piano, que Rosalie , qui en jouait très -bien , se mit à lui enseigner. A peine ses petits doigt* pouvaient-ils rencontrer les tou-

(68) elles 5 cependant elle apprenait avec, goût et facilité. A cinq ans et demi , c'était une petite poupée dont chacun s'amusait, que ses bienfaiteurs montraient h.

tout le monde avec ivresse, avec même une espèce d'orgueil. En société , dont elle faisait le charme , on la faisait tourà-tour lire , chanter , danser , jouer au piano deux airs simples , mais avec la basse : en un mot , elle était le digne objet de tous les éloges et de toute l'affection de ses bienfaiteurs. Hélas ! pauvre Jeannette , ce tableau va changer un peu y et 5 si jeune encore , tu vas éprouver l'effet du caprice des hommes et de la destinée.

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