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DOULEURS, DEUILS, DANGERS

Dans l'église de Sainte-Marie de la Victoire, l'étendard du roi fut solennellement remis par l'assistant d'Andalousie, Sancho Martinez de Leiva, au ca-

pitaine général Magellan, qui prêta foi et hommage au souverain de Castille et reçut însuite le serment de fidélité de Juan de Carthagena l'inspecteur, de Luiz de Mendoza, Gasparde Quexada et Juan Serrano, les capitaines en titre, d'Antonio Coca, contador ou agent comptable commissaire de l'escadre, de l'astrologue San-Martino de Séville, et des lieutenants ou pilotes, dont quatre nés portugais, Mesquita et Barbosa ses parents, Joam Rodriguez Carvalho etEstevâo Gomez, qui ne lui étaient connus que depuis son arrivée en Espagne.

Les équipages prêtèrent le serment par acclamation.

Mais la sainteté du lieu n'empêcha pas le sergent Belchior de dire à ses compagnons :

— J'en sais une grosse douzaine qui ne violeront jamais ce serment-cij mais j'en sais aussi qui,...

Le reste de ses réflexions de grognard fut couvert par les chants sacrés de la bénédiction donnée en grande pompe.

Pieuse illusion d'un cœur inconsolé, Alvaro de Mesquita, prosterné devant l'autel, crut entendre, dominant toutes les voix, la voix angélique d'Isabel répétant le Gloria in excelsis....

Béatriz, qui priait avec la ferveur d'une âme enthousiaste, avait les yeux baignés de larmes, et se croyant appelée à partager avec son enfant les sublimes dangers de son époux :

— Seigneur, protégez-nous ! disait-elle, gardeznous, guidez-nous pour la gloire de votre saint nom !

On sortit processionnellement de l'église. La ville était en liesse, le canon saluait, les cloches sonnaient en branle- En présence d'une population immense, l'archevêque, entouré de son clergé, bénit les cinq navires, sous les yeux de toutes les autorités ecclésiastiques, civiles, maritimes et militaires, des docteurs en hydrographie, astrologie et cosmographie, et de quelques délégués du corps diplomatique, parmi lesquels on pouvait remarquer le protonotaire apostolique monseigneur Chiericato, et l'ambassadeur du Portugal dom Alvaro da Costa, qui, le soir même, partit pour Lisbonne.

Alors, sous la conduite des pilotes, la division pavoisée de toutes les bannières impériales et royales de Rome, Flandres, Léon et Aragon, surmontées des couleurs de Castille, descendait à San Lucar dç Barrameda. ^'

Mais à Seville le capitaine-^^^neral traitait magnifiquement ses principaux officiers en leur promettant avec feu une ample moisson de gloire.

Belchior appelait ses routiers les compagnons du Tour du Monde, Magellan dit aux dignitaires de l'escadre :

— Avec la permission de Dieu, messeigneurs, voua serez mes compagnons d'immortalité.

— Grande et belle parole ! s'écria le chevalier Pigafetta.

De bon cœur ou non, applaudirent.

Ce soir là, 10 août 1519, tous les augures étaient ^ favorables.

Juan de Carthagena en personne décerna galamment à Béatriz le titre de dame commandante, et Gomez, comme Mendoza, Quexada et autres, imitant l'inspecteur nommé par l'empereur et roi, comblèrent de flatteries l'intrépide héroïne, la vaillante Andalouse, la Sévillane toute gracieuse, dont la présence sur l'escadre ferait les délices de tous.

Mais le 19 septembre, en rade de San Lucar où l'on avait achevé de s'approvisionner et de s'organiser, Z'a^/er^go de Magellan, sa personne conjointe, tint tout à coup un autre langage.

L'appel général avait été fait dès le jour oii le commandant en chef et les quatre commandants en sousordre avaient rejoint les équipages, dont le personnel s'élevait en tout à deux cent trente-sept hommes, y compris quelques mousses. Mais, parmi ces derniers, on ne signalera que le jeune Déodat Carvalho, né à Porto Seguro, de Benta, la Braziliane, qui avait la promesse de suivre à bord son mari.

Magellan fît des règlements pour les signaux en mer, institua une discipline sévère, et dans chacun de ses ordres rappela, selon le protocole consacré, qu'au nom du serment prêté devant Dieu, chacun lui devait une obéissance absolue, tant qu'il obéirait lui-même à Sa Majesté le roi Charles, empereur d'Occident.

Et chaque fois qu'un ordre était ainsi promulgué, c'était avec une remarquable affectation que Juan de Carthagena en proclamait la formule.

Gomez et les Espagnols s'inclinaient avec un respect fort déplaisant au gré de Belchior.

— Anguilles sous roches, girofle et cannelle! grommelait l'estimable aventurier; je n'aime pas qu'à , propos de tout et du reste, on nous rappelle si haut cette rocarabole archi-connue! Obéissance! obéissance !... M'est avis que c'est une finesse à l'effet de mieux désobéir. Veille aux grains, les compagnons du Tour du Monde !

On peut dire, à la louange de Magellan, qu'aucune de nos expéditions modernes n'est préparée avec plus de soins et de prudence que ne le fut la sienne. Les moindres détails avaient été prévus.

Le caractère de cette campagne est essentiellement religieux. La question commerciale, tout projet d'agrandissements outre-mer, la ferme volonté de ne souffrir aucun empiétement de la part des Portugais, rien ne prime le dessein de propager la foi chrétienne parmi les idolâtres ou les infidèles. Digne émule de Christophe Colomb, par la piété comme par le génie, Magellan s'en montre profondément pénétré.

Pendant les quarante jours qu'on passa sur la rade de San Lucar, située à vingt Heues au-dessous de Séville,"les équipages descendaient tous les matins à terre pour entendre la messe à Notre-Dame de Barramcda.

Enfin, tout étant prêt et l'appareillage fixé au 29 septembre, sauf contre-ordre du roi, Magellan envoya tous ses gens à confesse.

Après la communion et une dernière bénédiction

solennelle, les chaloupes et canots étant accostés à la rive, dona Béatriz, sa négresse portant le petit Rodrigo, et une femme de chambre attachée à son service s'apprêtaient à se rendre à bord. Benta la Brazilienne, dame Carvalho, la femme du prévôt Espinosa et celle du maître d'équipage Eliorraga, spécialement autorisées par Magellan, faisaient les mêmes préparatifs. L'inspecteur Juan de Carthagena, capitaine du Sant-Antonio, s'approcha du général et lui remit une dépêche.

Ce pli, aux armes du roi de Castille, l'empereur Charles-Quint, le félicitait de son habile activité, approuvait son départ, portait l'ordre de ne plus le retarder d'un seul instant et se terminait par l'injonction inattendue de n'embarquer aucune femme à bord de l'escadre.

Perfidie merveilleusement tramée. L'époux de Béatriz n'avait plus le temps de réclamer coatre une défense d'autant plus imprévue que, dans sa correspondance, il avait à plusieurs reprises manifesté l'intentioiï d'emmener sa jeune femme.

A la lecture du document, il pâlit, puis surprenant sur la physionomie de Carthagena une expression dQ joie blessante, il sentit d'où partait le coup, mais com-i primant ses émotions :

— Seigneur inspecteur, dit-il. Sa Majesté nous fait défense d'admettre aucune femme à nos bords^ En conséquence, proclamez et faites exécuter cet ordre.

— Pardon, général, concernerait-il dona Béatriz'

— Elle est femme.

— Mais vous obtiendrez assurément une exception en faveur de notre gracieuse commandante.

— Nous partons avec la marée de midi.

— Dona Béatriz sera au désespoir.

— Je le sais ! murmura Magellan torturé par Carthagena, qui, se démasquant enfin, dit sur le ton du plus vif intérêt :

— Dans l'état d'esprit et de santé de votre chère compagne, si fière, si heureuse, si enthousiaste, votre départ sans elle risque de lui être fatal. Il vous reste un moyen.

— Lequel?

— Renoncer à l'expédition.

— Et vous en céder le commandement en chef, n'est-ce pas?...

Ici un éclair de courroux brilla dans les yeux de Magellan, qui ajouta d'un ton sévère :

— J'obéis, obéissez !

Juan de Carthagena, dont la combinaison avortait ainsi, eut la honteuse satisfaction de s'opposer, au nom de l'empereur Charles-Quint, à l'embarquement de Béatriz, de la compagne de Carvalho et des autres femmes qui poussèrent des cris déchirants en fondant en larmes.

— Trahison ! disait la mère du petit Rodrigo en embrassant son époux dont le cœur grondait comme un volcan.

Mais, à midi précis, fidèle à son serment et jaloux de sa gloire, il mit sous voiles.

— 0 mon Dieu ! je ne le reverrai que dans le ciel ! murmura Béatriz, qui s'évanouit entre les bras de sa mère.

Il fallut des soins infinis pour la ramener à Séville oii elle fut plusieurs mois en proie à une fièvre chaude accompagnée de délire, et, comme elle nourrissait, son petit Rodrigo mourut de la révolution opérée en elle.

Lorsque l'enfant qui devait hériter du grand nom de Magellan fut ainsi ravi parmi les anges, l'escadre avait, après une courte relâche, dépassé les îles Canaries.

Cependant le roi Emmanuel, informé de toutes choses par Alvaro da Costa, son ambassadeur, envoya deux divisions de vaisseaux, l'une devers le cap de Bonne-Espérance, l'autre dans l'ouest à la hauteur du Rio de la Plata, pour intercepter le passage de la mer des Indes.

Douleurs, deuils et dangers de toutes parts.

Isabel, la sœur bien-aimée, n'était plus et s'était en quelque sorte immolée la première.

Narvâo Fornez et Moëlho, généreux serviteurs, avaient péri, l'un traîtreusement assassiné, l'autre victime d'une populace en démence.

Larmes et regrets sans fin dans la famille, où le jour du grand départ avait été celui d'une déception lugubre.

Au large, dangers de guerre de la part des Portugais, dangers intérieurs à bord de l'escadre, sourdes inimitiés pouvant aboutir à des séditions de la part des Espagnols irrités d'être soumis à un chef étranger.

Enfin dangers dans les éléments, l'immense inconnu.

Ainsi se présentait, au début, cette première expédition autour du monde, patronnée d'abord par le grand astrologue Ruy Faleiro, que le vulgaire croyait sorcier, mais qu'ensuite il avait anathématisée, en s'écriant avec une sorte de fureur :

« La route des grandes découvertes est pavée d'ossements humains. »

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