A.VANT ET APRÈS L EMEUTE
— Vivent Magellan, Béatriz et l'épicerie ! répétaient les hardis lurons venus des quatre coins de la France pour embarquer sous, les auspices du sergent Belchior Ripart.
Ils achevaient de souper dans la cour d'un cabaret donnant sur le Guadalquivir. De là, l'on voyait les barques et Ips navires du port, ceux entre autres qui paraissaient destinés à la campagne de découvertes.
Temps délicieux, fraîche brise succédant aux chaleurs torrides du jour ; citadins et belles dames osaient enfin sortir; les promenades se garnissaient, et à pareille heure il n'en est guère de plus agréable que la rive gauche de l'antique Bétis.
— Cannelle et muscade ! s'écria Belchior, quand on parle du Soleil et de la Lune, on les voit en compagnie de papa et maman.
Diogo Barbosa et dona Britès, Magellan et Béatriz s'en venaient du côté de la cathédrale.
— Attention, les fistons 1 on n'est pas Français pour manquer à la galanterie ! En rang et la paume de la main droite en hauteur!
A ces mots, la douzaine d'aventuriers s'aligna sur le passage du capitaine général, donnant le bras à son heureuse jeune femme, du commandeur Barbosa et de sa respectable moitié, matrone des plus estimées à Sé-ville.
— Bonsoir à vous, camarades I dit Magellan d'un ton familier. Ah ! ah ! mon brave sergent, voici donc les nouveaux venus que tu m'annonçais.
— En chair, en os et en âmes, mon général. Roger Dupiet et Simon, des matelots; Jean-Baptiste, un danseur sans pareil; maître Jacques, un troupier lorrain, pas traître à Dieu, j'en réponds !
— Votre sergent, mon gendre, fit Diogo Barbosa, est un admirable racoleur.
— Et un maître de cérémonies parfait I ajouta dona Britès en souriant.
— Continue, Belchior, fit le général, qui admirait la belle mine de ses recrues.
— Voici Bernard Mahuri de Narbonne, un perruquier capable de raser les monts Pyrénées ; Pierre Gascon, plus philosophe que Socrate, mais meilleur armurier ; et, pour finir, Caurat et Breton du Croislc qui harponnent la baleine, salent la morue et pèchent le germon mieux que je ne prépare une trompe d'éléphant aux épices de Maluco.
— Et ce n'est pas peu dire ! fit dona Béatriz en riant,
— J'aime a bonne tournure de tes compagnons, dit Magellan; et je compte sur leurs services.
— Vous avez fièrement raison, mon général!
— Présentés par toi, ils ne peuvent être que des solides !
— Des Français ! girofle et gingembre 1 De la tête, du cœur, du nez et des talents ! Exemple : Voici une longue année archi-passée, que nous autres de l'a- Tant-garde, sommes à Séville, s'il vous en souvient....
— Ce n'est pas à nous, interrompit chaleureusement Béatriz, qu'il faut rappeler votre arrivée !
— Eh bien! pas gênants, pas vrai ? chacun a déballé son savoir-faire et on s'en tire. Je donne des leçons d'escrime et de cuisine française. Bruzen a ouvert boutique de bric-à-brac et Jean Villon de confiserie j Petit-Jean, qui est fils d'un avocat d'Angers, joue la comédie, et Prior le Malouin, étant homme à tout faire, ne manque pas d'ouvrage en ce pays de fainéants. Nous avons chacun sa pacotille en attendant la partance !
— Qui ne tardera plus, j'espère, car nous entrons en armement dès demain. Présentez-vous donc à l'appel.
— Soyez calme, mon général. Les compagnons du Tour du Monde ne sont ici que pour ça.
Il y avait plus d'une année, en vérité, comme Belr chior venait de le dire, que ses premiers camarades, en attendant le bon plaisir de Charles-Quint, dépensaient leur génie à vivoter sur le pavé de Séville, — année douloureuse, remplie d'incertitude, de soucis et d'alarmes, — année de bonheur domestique pour Magellan qui fut enfin uni à Béatriz dès les premiers jours de janvier 1518, — année assombrie par la dé-
mence de Ruy Faleiro, par le procès criminel de la bande Macrim, mystérieuse affaire que rien n'éclaircit, et par le meurtre de Narvâo Fornez, qui, à la faveur d'une noire nuit de novembre, fut précipité dans le fleuve.
— Trop parler cuit ! disait Belchior à ce lamentable sujet. Il y a peut-être vu clair, lui! Tiens! Petit- Jean, toi qui es le fils d'un avocat, tu dois savoir que les soupçons se portent d'ordinaire sur celui à qui peut profiter de la chose.
— Ne faut pas être grand clerc pour savoir ça.
— Chut donc, suffit! je n'aime pas à bavarder à la coche.
— Mais le pilote Duarte Barbosa prétend que Malucoco a tué net Macrim pour qu'il ne pût rien dire en justice.
— Et moi je me demande quel profit ce pauvre diable tirerait de la mort à notre général ? Il est esclave, il resterait esclave. Son maître et parrain est bon, il courrait risque d'en avoir un mauvais, sans compter le danger d'être écartelé. D'ailleurs, un esclave a-t-il de quoi payer une bande d'assassins î Duarte Barbosa a vu trouble et s'est fait un ennemi mortel ; voilà le plus net de l'histoire.
— Bon ! Qu'Henrique n'y soit pour rien, d'accord, mais qui payait Macrim?
— Celui qui l'a poignardé.
— Et qui l'a poignardé ?
— Celui qui le payait.
— Voilàjtête de brosse! un sergent qui raisonne bien'
— Et qui ne se compromet pas.
L'ambassadeur de Portugal fut soupçonné, et, selon
l'historien Herrera, sa diplomatie s'abaissa jusqu'à un aussi lâche moyen. Mais précisément Narvâo Fornez avait hautement dit que le roi Emmanuel ni Alvaro da Costa n'en étaient capables, et que l'enquête devait rechercher les jaloux intéressés à empêcher Magellan de commander la division ou ayant des vues sur la main de Béatriz.
Cette réflexion fut sans contredit ce qui lui coûta la vie.
Parmi les promeneurs qui passèrent et repassèrent devant les compagnons du Tour du Monde, se trouvaient presque tous les officiers jusqu'ici connus pour monter l'escadre.
— Alvaro de Mesquita, celui qui a tant aimé cette grande damoiselle, que moi, Belchior, je n'ai jamais connue, mais que je compte parmi les saintes du ciel, un bon marin, solide au poste, le digne ami de notre général.
— Portugais ?
— Naturellement, et Moëlho de même, un rageur que j'ai connu dans l'Inde du temps de notre grand d'Albuquerque,.-. encore un vrai saint, d'Albuquerque s'entend.
— Comment nommes- tu ceux-ci?
— Ceux-ci sont encore deux pilotes hauturiers, Portugais toujours : 1° d'abord, Carvalho, un homme dur, affamé d'or et d'argent, avec qui j'ai navigué sous Cal rai, à preuve que j'étais à son mariage à
Porto Seguro, où il épousa une brave et bonne sauvagesse, fille d'un chef tupinambas; 2° Gomez, heuml trop poli pour être honnête !
— Est-ce qu'il n'avait pas été question de celui-ci pour commander en chef avant que le seigneur Magellan fût nommé capitaine général ?
— Silence, bavard !
— M'est avis que ça fait beaucoup de Portugais sur une division espagnole.
— Aussi bien les gens de Séville en murmurent, et pourrait bien y avoir du grabuge un de ces jours.
— Sergent Belchior, avec tout ça, nous ne sommes point partis.
— Patience, girofle et gingembre! Je vous dis, moi, que nous partirons !
Une négresse, portant un poupon, ne tarda pas à s'approcher des Français qui lui firent grande fête, car l'enfant était le petit Rodrigo Magallanès, le fils du général qui revint avec sa femme et tous les Barbosa, au moment où les aventuriers, formant une ronde, dansaient autour de leur capitaine-mignon^ comme ils disaient.
Alvaro de Mesquita sourit avec tristesse à ce joyeux tableau qui lui rappelait Isabel :
— Et elle aussi, pensait-il, eût été du voyage! Mais un gentilhomme espagnol, que personne encore
ne connaissait à Séville, entendant parler de l'embarquement de dona Béatriz, de son enfant, de sa négresse, de Benta la braziliane, dame Carvalho, et de quelques autres femmes dit en haussant les épaules :
— Un inspecteur de la couronne n'est pas de trop ici; tant de péronnelles et tant de Portugais, ce serait, par la sambleu, intolérable!
— Intolérable, seigneur Carthagena, vous l'avez dit, s'empressa de répéter Luiz de Mendoza l'un des deux officiers castillans qui l'accompagnaient.
— Il importe que l'empereur soit averti ! ajouta l'autre, nommé Gaspar de Quexada.
— Mon devoir est de le prévenir, dit le premier hidalgo.
Peu de jours après, sous le commandement provisoire de Mesquita, Duarte Barbosa, Gomez, Carvalho et Moëlho, adjudant du général, tous les cinq Portugais naturalisés Espagnols, les navires s'équipaient activement. Plus de deux cents hommes s'en occupaient ; et ici Belchior faisait merveilles avec ses compagnons du Tour du Monde.
Magellan ordonna de haler sur la rive son bâtiment amiral la Trinidad, pour lui faire quelques réparations et le repeindre.
Or, suivant l'usage du temps, il en fit décorer la pouppe avec ses propres armoiries.
Aussitôt le bruit se répand dans Séville qu'il substitue l'écusson de Portugal à celui de Castille etLéon. On crie à la trahison; on court aux armes; on veut brûler le navire.
La populace, qu'excitent des agents soudoyés, envahit les quais avec des torches incendiaires.
Magellan accourt.
Au risque d'être égorgé, il prend à témoin les officiers du port :
— L'étendard de Castille flotte à ma pouppe ! s'écrie-t-iL Cet écu est le mien, non celui du Portugal !
Impossible de faire entendre raison au peuple irrité. Il faut tirer les épées.
Ici Moëllio périt victime de son impétuosité. Dix coups de poignards l'atteignent en même temps et il expire en traitant ses meurtriers de scélérats d'Espagnols 1
Ces mots exaspèrent la populace, qui hurle :
— A mort les Portugais î... à bas les traîtres !
— Vive l'Espagne ! et sauvons les barques ! crie Belchior.
Tous les Français répètent : « Vive l'Espagne ! » en courant sus aux incendiaires.
— Ce navire est à l'empereur! Les traîtres sont ceux qui veulent le brûler !
Mesquita est grièvement blessé en couvrant son général et ami.
Barbosa, Carvalho sont frappés, insultes, refoulés vers le fleuve.
Seul Gomez, par un singulier hasard, est absent de la bagarre qui se prolonge jusqu'à ce que Diogo Barbosa, Juan Vespuce et le chevalier Pigafetta surviennent à la tète des troupes du château
Peu s'en fallut pourtant que Magellan ne fût conduit en prison comme coupable d'avoir provoqué l'émeute. Épouvanté par les vociférations et les menaces de la multitude, le gouverneur le sommait de
le suivre, quand doua Britès et Béatriz parurent, amenant avec elles un prêtre qui monta sur la pouppe de la Trinidad, bénit la foule et prit la parole.
Son caractère ayant imposé le silence aux pires émeutiers, le fatal quiproquo fut aisément éclairci.
« Était-ce prévenir une perfidie, que de brûler un navire de Sa Majesté ?
« Et qui donc avait imaginé que l'écusson peint à la pouppe de la Trinidad fût celui de Portugal, quand rien n'était plus faux!
« Il convenait maintenant d'aller prier pour le repos de l'âme du jeune et brave officier mort en faisant son devoir. »
L'émeute se transforma en cortège funèbre, conduit parle gouverneur de Séville et par Magellan lui-même.
Cependant les conséquences immédiates de ces troubles furent la nomination de tout un nouvel étatmajor entièrement composé de Castillans.
Juan de Carthagena, l'auteur d'un rapport plus impartial en apparence qu'en réalité, était par ordre de l'empereur substitué à Ruy Faleiro, comme associé de Magellan, avec le titre de veedor ou d'inspecteur, et désigné pour commander le Sant- Antonio.
La Victoria reçut pour capitaine Luiz de Mendoza, nommé en outre trésorier de la division. La Concepcion fut montée par Gaspar de Quexada, ayant pour second le pilote Sébastian del Cano, natif de Guétaria. Enfin le Sant-Iago fut confié à Juan Serrano, simple officier du port de Séville, étranger à toute coterie et d'une parfaite subordination.
Faut-il croire que l'ambassadeur de Portugal, Al- "varo da Costa, ait été assez habile pour influencer l'entourage de l'empereur Charles-Quint et susciter à Magellan des subordonnés hostiles qui, en cours de campagne, se révolteraient et feraient avorter l'expédition?
Faut-il seulement admettre que la défiance du conseil des Indes fut excitée par le trop grand nombre d'anciens officiers portugais embarqués sur l'escadre?
Quoi qu'il en soit, de par l'expresse volonté de l'empereur, roi de Castille et Léon, Magellan, dont le prince avait eu tout le temps d'apprécier le grand caractère, fut maintenu au rang suprême, et conséquemment placé au-dessus de Juan de Carthagena ; encore que celui-ci fût, d'après la cédule royale, sa conjunta persona (son associé direct, sa personne conjointe).