‹ Les Cinquièmes quarts de jourChapitre 12 sur 31 · PIECE NOIRE SUR FOND BLANC · texte numérisé non relu

PIECE NOIRE SUR FOND BLANC

« Dieu vous sauve, seigneur capitaine et maître, et bonne compagnie ! »

Ce salut ironique était-il un mot de passe convenu, un signal qui diit faire éclater la révolte? On peut le supposer, tant parait déraisonnable l'impertinence de don Juan de Carthagena.

Quoi qu'il en soit, s'il y avait déjà complot, le complot avorta devant l'attitude des serviteurs fidèles et l'énergie du chef qui commanda :

— Aux fers, ce rebelle!

La promptitude avec laquelle Espinosa, ses agents, Belchior et ses routiers se jetèrent sur le fier hidalgo, prévint tout désordre.

Pas une épée ne sortit du fourreau. Mesquita, Duarte Barbosa, Carvalho, furent devancés,

Mendùza, le trésorier, qui montait la Victoria, son collègue Quexada, capitaine de la Concepcion, Antonio de Coca, leur ami et quelques autres s'entre-regardèrent stupéfaits. Leurs partisans durent être consternés.

Magellan, revêtu pour la conférence de ses insignes de capitaine général, portant la soubreveste de commandeur de Saint-5acques, l'écharpe et la toque empanachée d'officier supérieur, s'était élancé sur le château de pouppe où il se découvrit en criant :

— Aux postes de combat!,,. Le pavillon royal à Tarbre de mestre!,,. Maître bombardier, soyez prêt à faire un salut de cinq coups,

A bord de la Triiiidad chacun courut à son poste.

Déjà Carthagena, les pieds passés dans les anneaux de fer d'une barre cadenassée, était gardé à vue, sous le premier pont, par les incorruptibles arquebusiers du prévôt Espinosa.

Belchior, mèche allumée, attendait l'ordre de faire feu.

Au moment où l'enseigne royale aux armes de Castille se déroulait en tête du mât, Magellan le donna en criant :

— Vive le roi Charles, empereur d'Occident 1

Les équipages ameutés répétèrent ce cri, à l'aspect du capitaine général dont la voix fut entendue jusqu'à l'extrémité de la ligne.

— Feu!... vive le roi!

— Vive le capitaine général! cria Mesquita devenu par le fait de la captivité de Carthagena, le second officier de la flotte.

— Vive le capitaine général ! répétaient les équipages !

Serrano, capitaine du Sant-Iago, Sébastien del Cano, rude marin dont le nom est demeuré célèbre, et plusieurs autres Castillans, ne concevant rien à l'incartade de l'inspecteur, se disaient entre eux :

— C'est un fou!

— Un pauvre fou! répéta d'un ton de pitié le commissaire de l'escadre.

— Plaignez-le, je vous le conseille! fit Mesquita.

— Un fou criminel!... un fou furieux!... un de ces fous qu'il faut mettre hors d'état de nuire! disaient hautement les amis du capitaine général.

Estevào Gomez ne souffla mot. Il ne se tenait ni trop près ni trop loin, souriant à chacun, semblant tout approuver, la sévérité comme l'indulgence, ceux qui semblaient plaindre comme ceux qui condamnaient

don Juan de Carthagena. Mais ses astucieux calculs furent trompés, Magellan ayant jugé bon de nommer séance tenante au commandement du Sant-Antonio son loyal frère d'armes, Alvaro de Mesquita.

Avec un dépit incomparable Gomez se retrouva donc en sous-ordre comme devant.

A bord de la Trinidad, Duarte Barbosa fut élevé d'un rang et sa propre position échut à Juan Carvalho, qui, ayant longtemps séjourné au Brésil, devait servir d'interprète.

Comme si les détonations d'artillerie eussent fait renaître la brise, les voiles se gonflèrent. L'on entra dans la magnifique baie de Rio de Janeiro, dont les rives se couvraient d'indigènes accourus au bruit.

Ce n'était pas toutefois pour eux chose nouvelle : ils avaient été visités déjà par les Portugais et par les Dieppois; déjà même se trouvait fixé en leur canton un certain Joâo de Braga,qui trafiquait de bois du Brésil.

Le chevalier Pigafetta, dans sa relation du voyage, consacre aux quelques jours passés en rade de Rio de Janeiro des pages fort curieuses ; mais il y omet complètement les propos de Belchior pour qui le pays n'était pas nouveau.

— Depuis le temps de Cabrai, mon vieux Carvalho, disait le maître bombardier, nous connaissons la botoque et les botocudos.

On sait que la botoque, Uttéralement tampon de tonneau, est un ornement circulaire que les indigènes de la race des Aymorés s'incrustent dans la lèvre inférieure et dans les lobes des oreilles.

— Sauvages, badigeonnés, tatoués, épilés, nus comme des vers, poursuivait Belcliior, antropophages, mais bons garçons tout de même car ils ne mangent que leurs ennemis, et encore après les avoir fait cuire : il y en a tant d'autres qui mangent leurs amis tout crus !

— Oui, certes! fit Carvalho, comme par exemple ce don Juan de Carthagena qui empêche ma malheureuse femme de revoir son peuple.

— Pauvre mère! dit le jeune Déodat, que devientelle à Séville? comment vit-elle en Espagne?

— Notre brave capitaine général y a songé, mon petit, dit Belchior. Dona Britès et dona Beatriz auront soin d'elle ; tranquillise-toi! Fais avec nous le tour du monde, abordons à Maluco, ça te profitera !

Le judicieux bombardier ne devait pas tarder à ajouter sous forme de péroraison :

— Malgré ça, poivre et muscade! nous sommes ici en pays portugais et de bonne prise pour les vaisseaux du roi Emmanuel!

Magellan, qui pensait de même et ne se souciait guère d'avoir à se mesurer contre ses anciens compatriotes, s'empressa de remettre sous voiles dès que l'escadre fut ravitaillée.

On côtoyait le continent en gouvernant vers le sud, à la recherche de ce détroit présumé dont il n'eût pas fait bon de contester l'existence au maître bombardier Belchior.

Quand on eut dépassé le trentième degré de longitude à partir de l'ile de Fer, c'est-à-dire à peu près

par la travers de la baie Sainte-Catherine, Magellan convoqua tous les principaux officiers de l'escadre, et, leur montrant sa carte marine :

— Seigneurs capitaines et pilotes, dit-il, j'éprouve aujourd'hui une grande satisfaction. Nous voici enfin dans l'hémisphère dévolu à l'Espagne par la bulle de Sa Sainteté le vicaire de Notre-Seigneur. Ces terres que nous longeons sont du domaine du roi notre maître, et si, dans ces parages, nous rencontrions des vaisseaux portugais, ils seraient dans leur tort en se permettant de nous attaquer.

— Très-bien en droit, mais en fait. Dieu nous garde de leur rencontre ! avait dit l'astrologue San-Martino de Séville.

— Puérilité ! murmura Mendoza à l'oreille de Quexada, son collègue et compère.

— Mais non, mais non! ajoutait leur ami Coca. Le pis qui pût nous arriver, à nous Castillans, serait d'être prisonniers de guerre, ce qui couperait court à notre folle campagne, mais pour nos seigneurs les Portugais défroqués Magellan, Barbosa, Mesquita et compagnie, il y va de la pendaison, ce qui est fort à con sidérer.

— Pardon, cher ami, dit Mendoza, les Portugais, je vous assure, n'en feraient pas une question de longitude.

Ce dernier propos fit sourire les trois Espagnols , tandis que Magellan exposait avec lucidité la situation et prévoyait la nécesité éventuelle d'hiverner, si l'on ne rencontrait pas le détroit très-prochainement.

— Évidemment, il faut les longs jours! disaient tous les partisans sérieux de l'expédition.

Mais la perspective d'une station prolongée dans quelque horrible baie déserte et froide affectait fort différemment tous ceux qui étaient secrètement attachés à don Juan de Carthagena.

Or, pendant cette séance même, le fier inspecteur, lirisé par sa détention aux fers, fit demander par l'aumônier un adoucissement à son sort.

— Je crois, seigneur capitaine général, dit le prêtre, qu'il suffirait au bon ordre de le mettre sous la surveillance de l'un de vos officiers.

Magellan consentit à le placer sous la garde du comptable Coca; mais, un mois plus tard, las d'avoir sans cesse sous les yeux l'inspecteur démonté de toutes fonctions, et cédant aussi à des suppliques réitérées, il le fit passer à bord de la Concepcion, montée par Luiz de Mendoza.

L'on avait alors fort heureusement doublé le cap Sainte-Marie et le Rio de la Plata, sans aucune fâcheuse rencontre. En effet, par un concours de circonstances providentielles, la division portugaise envoyée par le roi Emmanuel à la poursuite de Magellan n'établit sa croisière en ces parages que lorsqu'il les avait déjà franchis. Ainsi l'on échappa au pire danger, à un combat, qui eût-il été heureux, eût probaldement pendu impossible le premier voyage autour du monde.

Quand on eut dépassé le port Désiré, l'ile des Pingouins et celle des Lions, que Pigafetta nomme île des Oies et île des Loufs, après avoir essuyé plusieurs

coups de vent terribles, et revu sur les mâts de tous les vaisseaux les feux de Saint-Elme, Saint-Nicolas et Sainte-Claire, on rencontra un excellent mouillage dans la baie nommée Saint-Julien par Magellan.

Les jours raccourcissaient, le temps devenait glacial, le projet d'hiverner allait être mis à exécution.

— Ne vaudrait-il pas mieux retourner à Séville que de rester ici à périr de froid et de misère ?

— Un têtu! un enragé, ce Portugais du diable! Il n'y a par ici pas plus de détroit que d'oranges.

— Que dit le seigneur astrologue ?

— Ni oui ni non.

— Chose sûre et certaine, si Sa Grandesse l'inspecteurn'avait pas été démontée, au lieu de nous geler dans cette triste baie, nous filerions vent sous vergue vers les tropiques.

— J'en ai assez, moi, du tour du monde et du chemin deMaluco!

Voilà ce qu'on pouvait entendre à la journée trèsintelligiblement à bord de la Victoria et de la Concepcion, avec l'assentiment de leurs capitaines, — beaucoup moins haut sur le Sa7ït-Anto7iio , commandé par Mesquita, qui n'eût point toléré propos pareils, — bas, tout bas sur les deux autres navires.

A bord de la Trinidad, Belchior disait au prévôt Espinosa :

— Bien navigué ! Si les Portugais nous cherchent, girofle et gingembre! pas de risques qu'ils nous trouvent dans ce pays perdu. Mais...

— Mais?...

— Je n'aime pas ce Cai'thagena ailleurs que sous notre coupe.

— Ni moi! murmura le prévôt.

— Apprenez donc, vous qui êtes un solide, que les compagnons du Tour du Monde veillent. Si le général a ses fanaux, moi, j'ai mes casaques.

— Hein?

— Mes chemises, mes vestes et mes bonnets. -Ah!

Au temps des navigations de Belchior et d'Espitiosa, la coquetterie navale de notre époque était encore à naître ; prévôt, lieutenant ni capitaine n'auraient jamais songé à punir un matelot pour avoir mis du linge à sécher sans ordre ou sans permission.

— Casaque à l'endroit, camarade, reprenait le maître bombardier sur le ton confidentiel, signale rien de nouveau ; casaque pendue à l'envers, autre chose, c'est signe de mauvais bavardages; pendue par les manches, avis de complots ; avec pièce de couleur sur fond blanc , péril pressant , gare à vous I révolte, veillez, au secours!

— Superbe! s'écria le prévôt. Eh bien, je vois casaques à l'envers sur trois de nos navires.

— C'est pourquoi, cher ami, je trouve utile de vous conter mon invention.

La télégraphie nautique des compagnons du Tour du Monde était complète. Vestes, chemises et bonnets mis au sec le long du bord avaient leur signification. Espagnols et compagnie n'y voyaient que du linge mouillé.

Belchior, du reste, ne mit dans sa confidence que le seulEspinosa.

Carvalho père était loin de lui inspirer assez de confiance. Il avait beau le connaître de longue date et avoir assisté à son mariage avec sa Braziliane baptisée sous le nom de Benta :

— Pas solide, disait-il, trop avare, rapace, ne rêvant qu'à ramasser des doublons ! Un ambitieux dont le plan était de devenir grand chef de Tupi, mais le papa beaupère ayant failli le mettre à la broche, il s'en est revenu chercher fortune en Espagne, quoique Portugais; et maintenant il signe Carvajo pour avoir l'air castillan. Non ! non ! ce n'est pas mon homme ! Sa femme, bonne brebis du bon Dieu; son fils Déodat, charmant garçon. Mais lui ! piment avarié !

Pour rien au monde Belchior n'eût avisé Duarte Barbosa, très-bon pilote, homme estimable, entièment dévoué à Magellan, mais brusque et peu prudent, tout ombrageux qu'il était, en voulant obstinément au Malais Henrique Malaco, et capable de s'emporter avant d'avoir suffisamment compris la gravité des communications à lui faire.

Le chevaleresque Mesquita, de plus en plus rêveur, eût-il été abordable, Belchior se fût bien gardé de l'avertir.

— Ce généreux officier, disait-il, a eu trop de chagrins. La mort de la grande damoiselle ne lui sort pas de l'idée, et si notre capitaine général pèche par excès de noblesse de cœur, celui-ci ajoute la distraction à l'excès de confiance.

— Bien jugé! fit le prévôt.

— On a du nez, on ouvre l'œil, ou veut le bien.

Sur le Sant-Antonio dont Estevào Gomez était le pilote, casaque à l'envers avec supplément signifiant : secrètement.

— On ne m'ôtera pas de la tête, ami Espinosa, que ce Gomez trame quelque trahison. Comme il est né Portugais, le général le croit tout à fait des siens, mais je n'oublie pas qu'il aurait peut-être obtenu un commandement en chef sans le succès de mon capitaine auprès de l'empereur.

— Heum ! fit le prévôt.

Sur le Sant-lago, commandé par Serrano, casaques toujours à l'endroit. Mais à bord de la Conrepcion, Jean-Baptiste et maître Jacques, à bord de la Victoria Bernard Mahuri et Pierre Gascon pendaient leurs casaques par les manches.

— On nous mitonne du grabuge, disait Belchior à ses fidèles. Tenez vos gens prêts, ami Espinosa.

La nuit survint, et les deux amis eurent la douleur de s'apercevoir que vestes, chemises, ni casaques ne valent des fanaux.

— Que faire ?

— Le quart !

Ni lune, ni étoile, ciel gris, brouillard, temps à souhait pour les conjurés. En revanche, par bonheur, Espinosa, en sa qualité de prévôt, avait le droit de faire armer l'esquif pour rondes de nuit, à l'unique condition d'en prévenir l'officier de quart.

Vers minuit, Bruzen le Normand, de faction au bos-

soir, prévint que du côté du Sant-Antonio il venait d'entendre du bruit. Carvalho prenait le service. Espinosa l'avertit qu'il allait faire une ronde.

— Vous choisissez un chien de temps, dit l'officier.

— Choisis pas.

— Est-ce que vous craindriez quelque désordre?

— Chut!

— On sait que vous êtes vigilant.

— I\Ioii devoir.

— De mon côté, puisque vous êtes inquiet, je me tiendrai sur mes gardes.

— Merci !

En dépit de son laconisme, le prévôt recommanda minutieusement à ses rameurs de descendre sans bruit dans l'esquif, d'en garnir les avirons avec de l'étoupe et de ne pas oublier leurs dagues , Il se fit accompagner de dix arquebusiers, se munit d'une lanterne sourde et d'un sifflet; puis, serrant la main de Belcliior :

— Brume! fit-il.

— J'ai un sifflet aussi, et j'attends.

— C'est dit.

Suffisamment orienté par les indications de Bruzen et par une certaine rumeur qui grondait à bord du Sa7it-Antonio, Espinosa, malgré le brouillard, fut bientôt le long de ce navire. Il s'y passait évidemment quelque chose d'extraordinaire. Par les fentes des seuillets de sabord, on entrevoyait des lumières intermittentes. Sur le pont et dans les entreponts on entendait des bruits de pas, des cliquetis d'armes.

Par le travers, auprès de l'échelle, l'esquif heurta une chaloupe accostée dont un des gardiens dit avec rudesse : — « Prenez donc garde, vous ! »

Espinosa et ses gens gardèrent le silence en se halant avec leur crochet, tout autour du bâtiment. A l'extrême arrière, des gémissements étouffés frappèrent leur attention. Ils écoutèrent attentivement durant quelques minutes; puis, continuant leur ronde, atteignirent l'extrème-avant.

Là, au-dessous du beaupré pendait un chiffon que l'on entrevit malgré les ténèbres, Espinosa fit jouer sa lanterne sourde :

— Pièce noire sur fond blanc!... Révolte.

Les factionnaires de l'avant du Sant-Antonio ont vu la lumière :

— Alerte!... Qui vive?

Déjà l'esquif est enseveli dans la brume. Un coup d'arquebuse, puis des coups de sifflets qui se répondent troublent le profond silence de la baie Saint- Julien. Des appels, des battements de rames, des éclats de trompettes, vont faire de cette nuit de mystères le prologue d'une journée de sang.

ni

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