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LA CONSIGNE DU PREVOT

Peu de jours après l'arrivée dans la baie Saint- Julien, quand on vit le capitaine général prendre ses mesures pour y passer la rude saison, multiplier les ancres, établir à terre un magasin, une forge, un poste de garde, et régler le service des corvées avec un soin nouveau, il y eut des conciliabules sur tous les navires, même sur la Trinidad.

Que prétendaient les équipages? Renoncer à l'expédition dès son début. C'était absurde. Magellan le fit sentir aux gens modérés. Puis, informé que le mécontentement augmentait, il fit proclamer et afficher un ordre du jour mémorable, dans lequel il se déclarait résolu à mourir plutôt que de rétrograder.

— Bien entendu ! fit Belchior.

— Reculer serait une honte! disaient Barbosa, Mesquita et leurs amis.

Les murmures diminuèrent, en apparence tout au moins.

— Les vivres ne font pas défaut, nous sommes en excellent abri, en pays de pèche et de chasse. Il était

facile de prévoir que l'hiver se trouverait sur notre route!

Ainsi parlaient tous ceux qu'aucune passion ne poussait à méconnaître l'autorité du commandant en chef.

Le dimanche des Rameaux, P^ avril 1520, les états-majors et une députation de chaque équipage furent convoqués pour entendre la messe à bord de la Trinidad. Les capitaines, les pilotes et les hauts fonctionnaires de la division devaient ensuite diner avec Magellan.

Luiz de Mendoza, spécialement chargé de la garde de l'inspecteur démonté, et Gaspar de Quexada, s'abstinrent de se rendre à cette invitation, — choquante inconvenance.

Magellan traita ses autres officiers avec la cordialité franche qui lui gagnait les cœurs des hommes de bonne volonté.

— Il y a en lui, disait le chevalier Pigafetta, toutes les qualités qui charment et attirent. D'humeur toujours égale, juste, bon, porté à l'indulgence, judicieux, il est le plus instruit de nous tous.

Ce jour-là même, au dessert qui se composait d'ananas et autres fruits du Brésil, Magellan parla d'astronomie au point de ravir l'astrologue San-Martino, traita la question hydrographique de manière à émerveiller les pilotes et par le fait accrut la grande confiance que chacun avait déjà en ses talents.

Mais durant que l'on causait ainsi à bord de /a Trinidad, les principaux conjurés, ayant le champ libre,

faisaient les préparatifs qui motivèrent les signaux alarmants des compagnons du Tour du Monde et les confidences de Belchior au prévôt Espinosa.

Les mécontents s'étaient comptés. A la faveur de la nuit et du brouillard, ils agirent. Avec trente hommes de la Concepcion, Carthagena, de prisonnier devenu chef de complot, et le capitaine Quexada se sont portés à bord du Sant-Antonio où Mesquita, plongé dans ses rêveries, associe le souvenir pieux d'Isabel aux savantes communications de son frère,

— Elle est en àme avec nous ! Dans la tempête elle m'apparaît sous la forme de feu sacré. Tout à l'heure, à bord de la Trinidad, elle inspirait Fernando comme elle le guidera dans les parages inconnus qu'il allait jusqu'à nous décrire.

Par un concours de circonstances qui ne saurait être fortuit, tous les factionnaires appartiennent au parti des rebelles ; mais, le maître et les hommes de quart n'ayant pu être changés ni remplacés, les conjurés risquent fort de rencontrer des adversaires.

Mesquita, qui se promenait sur son gaillard d'arrière est tout à coup entouré d'ennemis :

— A moi ! crie-t-il.

Trop tard, il est déjà terrassé.

Un loyal serviteur dont l'histoire a conservé le nom, maître Juan de Eliorraga, jette l'alai'me, accourt et s'efforce de défendre son capitaine.

Quexada, transporté de fureur, le frappa de quatre coups de poignard au bras en blasphémant :

LE PREiMIER TOUR DU MOiNDE 169

— Vous allez voir, dit-il, que ce fou nous empêchera de faire notre affaire !

Le brave maître d'équipage fut secouru pourtant par des marins de son quart; mais aux trente hommes de la Concepcion s'étaient joints leurs complices du Saut- Antonio, qui se trouvait au pouvoir des rebelles quand le prévôt Espinosa s'y rendit avec l'esquif.

Fut-ce Jean Villon de Troyes, Simon ou Roger Dupiet de la Rochelle, qui, sur l'heure, pendit sous le beaupré une casaque blanche rapiécée de noir?

— Il est plus commode de l'y mettre tout de suite que d'attendre le jour, dit l'un d'eux.

— Et puis, qui sait? fit le second, Belchiorn'aurait qu'à trouver moyen de venir.

— En tous cas, il nous a dit : « Signalez toujours tout de suite, de nuit, comme de jour. » Eh bien, voilà qui est fait I ajouta le troisième compagnon du Tour du Monde.

Carthagena était maître, et le projet des conjurés consistait à s'emparer de la Trinidad, quand le coup d'arquebuse tiré par le prévôt mit tout le monde sur pied à bord des ciuq navires.

Belchior avait dit à l'officier de quart, Juan Carvalho :

— Il y a révolte, prévenons le général.

— Aux armes ! des fanaux partout ! commanda le pilote, déjà mis sur ses gardes par Espinosa.

Pour son malheur, en ce moment, Antonio de Coca, le commissaire d'escadre, qui aurait dû être au lit, fut rencontré armé dans la coursive :

— Je vous arrête ! poivre et moutarde I pour commencer ! dit Belchior en lui sautant à la gorge.

Au même instant, l'esquif du prévôt rencontrait une légère embarcation montée par Gomez, qui, voyant attaquer Mesquita, au lieu de le défendre ou de se joindre aux révoltés, s'était enfui pour voir venir.

— En joue I commanda le prévôt. Puis il héla :

— Ho ! du canot!

— Holà 1 fit Gomez.

— Qui vive?

— Ami !

— Ami de qui ?

— Des fidèles sujets du roi !

— Venez donc comparaître devant le capitaine général .

— Je m'y rendais pour le mettre au courant de ce qui se passe.

-Ahl...

Malgré l'heure avancée de la nuit, Magellan était en conférence avec Duarte Barbosa quand le coup d'arquebuse et les sifflets d'alarme troublèrent soudainement le silence de la baie.

— Signal de révolte à bord du Sant-Antonio, donné par notre prévôt, dit Belchior qui tenait toujours Antonio de Coca par le collet, et je pense que sa seigneurie le commissaire doit en savoir plus long que nous, pour être à pareille heure à rôder dans les coursives.

Magellan commandait :

— Branle-bas général ! Barbosa, Carvalho, surveillez de près nos hommes. Je vous donne droit de vie et de mort.

Antonio de Coca, maigre sire dont la bravoure n'était pas la qualité saillante, pâlit comme un linceul, tremblant de tous les membres, se sentant perdu.

Le prévôt survenait, accompagné de Gomez. Il salua militairement et dit :

— Révolte sur le Sant-Antoiiio ; mais le lieutenant Gomez en sait plus long que moi.

— Général, se hâta de dire ce dernier, Carthagena délivré et Quexada viennent d'envahir notre bord où ils avaient déjà des intelligences. Notre cher capitaine Alvaro de Mesquita est aux mains des rebelles : j'aurais voulu me faire tuer pour lui ; mais j'ai pensé qu'en cette circonstance mon devoir était de vous prévenir sur-le-champ. A la faveur du désordre, je me suis glissé dans notre esquif avec deux rameurs dévoués, et, grâce à la rencontre du prévôt, je me suis retrouvé dans le brouillard, ce qui me permet d'être enfin ici tout à vos ordres.

— Très-bien, mon cher Gomez, fit Magellan. Belchior et le prévôt échangèrent un regard attristé :

— Encore dupe de ce double traître ! pensaient-ils. Mais Gomez, continuant son rapport, eut l'art de

présenter les faits de telle sorte, que tout le poids de la colère de Magellan retomba sur Antonio de Coca, convaincu d'être l'un des conjurés.

— Malheureux ! aujourd'hui même vous étiez assis à

ma table. Vous applaudissiez à mes desseins et vous paraissiez trouver inconvenante l'absence de vos complices. Ces drôles ont au moins eu la pudeur de ne pas accepter mon invitation, mais vous !...

L'infortuné commissaire était à genoux demandant grâce.

— Plus de faiblesse ! ajoutait Magellan, dussé-je, faute de monde, brûler un de mes navires, tous les coupables périront.

— Grâce de la vie, je vous dévoile tout I s'écria le comptable terrifié.

— Il est bon de ne rien ignorer, se permit de dire à demi-voix l'astucieux Gomez.

— Dans notre situation, ajouta hautement Duarte Barbosa, les moindres renseignements peuvent servir.

— Pardonnez-moi ! Je connais tout le plan, je vous serai utile ! disait d'un ton lamentable le commissaire Coca toujours à genoux.

— Soyez exact et complet, je vous laisserai vivre! dit Magellan d'un ton sévère.

Duarte Barbosa, Carvalho et les principaux maîtres de la Trinidad ayant reçu les ordres les plus urgents, le capitaine général procéda, dans la chambre du conseil, à l'interrogatoire de Coca, en présence de l'astrologue San-Martino, de l'aumônier, de Gomez, de Belchior et d'Espinosa.

Et le commissaire d'escadre, entrant dans les plus grands détails, déclara que, depuis la relâche dans la baie de Sainte-Lucie, les capitaines Luiz de Mendoza etGasparde Quexada complotaient pour appeler au

commandement supérieur don Juan de Carthagena, grand d'Espagne, allie du cardinal Ximenès, honoré de la protection spéciale du roi, chef excellent pour les mettre à l'abri de toutes poursuites judiciaires.

Il était convenu qu'après avoir fait fermenter l'esprit d'insubordination dans les équipages, on choisirait une nuit sans lune pour s'emparer du Sant- Antonio.

— Ce qui est fait, dit Magellan; et ensuite?

— Mendoza et Quexada viendraient, dès le matin, demander audience au général ; l'un d'eux lui remettrait un rapport écrit, et, pendant qu'il en ferait la lecture, ils le poignarderaient.

— Fort bien combiné, sur mon honneur ! s'écria Magellan frémissant de courroux : mais, vous, quel était votre rôle ?

— Hélas ! je devais au nom du roi faire reconnaître pour capitaine général don Juan de Carthagena, dont le pavillon serait arboré sur îa Concepcion.

— Qui vous soutenait?

— Les gens des autres navires.

— Vous aviez des complices à mon propre bord ; et c'est pour les avertir que vous étiez tout à l'heure dans la coursive.

—J'en conviens! murmura le commissaireavec effroi.

— Un mensonge, une réticence, je vous fais rouer par la cale sèche.

Gomez se sentit fort mal à son aise : Antonio de Coca savait-il ou ne savait-il point quel concours lui devaient les rebelles? C'était lui, Gomez, qui, pour

faciliter le coup de main, avait le soir même fait en sorte qu'à bord du Sant-A7itonio, tous les factionnaires fussent choisis parmi les mécontents. Et toujours il avait entretenu secrètement les meilleurs rapports avec les trois chefs de complot. Allant au-devant de la dénonciation de Coca :

— Vous ferez bien, lui dit-il impudemment, de nous fournir la liste complète des rebelles; pas de réticences, mais pas de mensonge, comprenezvous?

Sur la liste dictée séance tenante au prévôt Espinosa, le nom de Gomez ne figura point.

Quelques hommes de la Trinidad étaient impliqués dans le complot ; ils furent arrêtés et mis aux fers surle-champ.

— Pour Dieu, demanda Magellan, quel est le génie infernal qui a machiné ces perfidies?

— Sincèrement, c'est Luiz de Mendoza. Sa Grandesse l'inspecteur voulait qu'on se bornât à vous débarquer sur la côte et à mettre à la voile sans vous ; mais le capitaine Mendoza s'est empressé de protester : « Si vous laissez vivre Magellan, rien de fait, disait-il. En rade, en mer, nous pourrons toujours craindre une contre-rébellion. Il ne suffit point de débarquer ses partisans reconnus, Mesquita, Barbosa et autres, il faut terrifier les équipages par un châtiment mémorable. »

— Un châtiment après m'avoir assassiné, après m'avoir ôté la gloire avec la vie !... dit Magellan d'un ton qui troubla profondément Antonio de Coca.

— Continuez, commissaire, dit Gomez; il faut au général toute la vérité.

— Eh bien, murmura péniblement le dénonciateur, on devait juger votre cadavre, et vous condamner, comme coupable de haute trahison, à être écartelé pour qu'un de vos quartiers fût pendu à bord de chaque navire en dessous du pavillon,

— Et c'est Mendoza qui a imaginé cette infamie ... Ainsi, l'on m'aurait volé jusqu'à mon honneur!... Ah ! seigneurs assassins, vous êtes merveilleusement habiles !... Et après?

— J'ai tout dit! balbutia Antonio de Coca.

— Aux fers et au secret, cet homme ! commanda Magellan au prévôt.

Estevào Gomez ne fut compromis en rien.

— Girofle et gingembre ! grommela Belchior.

— Hélas ! fit le laconique Espinosa.

Mais les apparences étaient sauves, et, aucune preuve palpable ne confirmant les soupçons des deux vigilants compères, ils furent bien obligés de se taire malgré toutes les présomptions.

Magellan permit à la moitié des gens de la Trinidad de dormir tour à tour à plat pont sans quitter les postes de combat.

Du côté des rebelles, cependant, le succès était gravement compromis par l'alerte générale. On tint conseil. Carthagena passa sur la Concepeion. Quexada resta sur le Sant-Antonio où Mesquita blessé était au cachot. Luiz de Mendoza montait la Victoria comme par le passé ; il y exerçait l'autorité souveraine de

commandant et se croyait absolument sûr de son équipage. Mais la conjuration était éventée. On avait, par une inconcevable fatalité, donné l'éveil au capitaine général, que trop de gens estimaient, admiraient ou aimaient, tout en murmurant contre lui et son maudit projet de voyage autour du monde.

Au point du jour, Magellan mit à la mer sa grande chaloupe dont le commandement fut confié à Duarte Barbosa, puis leva l'ancre, déploya ses voiles et se tint en panne.

La chaloupe longea successivement les quatre navires à l'ancre et successivement hêla ainsi :

— Êtes-vous fidèles au roi et soumis à l'autorité du capitaine général Magellan?

L'audacieux Carthagena, en costume de grand d'Espagne, revêtu d'insignes éclatants et de brillantes décorations, n'hésita pas à se montrer et répondit avec arrogance :

— Je ne reconnais d'autre autorité que celle du roi!

Après lui, ses deux complices firent la même réponse. Mais Serrano, qui montait le Sant-Iago, cria de toutes ses forces afin d'être entendu au loin :

— J'ai juré obéissance au capitaine général Magellan et je tiendrai mon serment en fidèle serviteur du roi !

— Voilà qui s'appelle parler ! dit sur-le-champ Sébastian del Cano, qui se trouvait à bord de la Concep don tout près de Carthagena.

L'inspecteur se retourna comme mordu au talon :

— Comment! pilote, dit-il, ne seriez-vous pas pour l'Espagne contre le Portugais?

— Je suis pour le devoir ! répliqua éncrgiquement del Cano, qui se retourna du côté des matelots ameutés, perplexes, désorientés par la retentissante réjionse de Serrano.

Il y avait division manifeste dans les équipages des trois navires.

— Va bien ! fit Belchior, j'aperçois dans leurs l»orte-haubans certaines vestes et chemises qui font jilaisir à voir au sec.

Et, par le fait, les trois principaux conjurés s'étant concertés, don Juan de Carthagena prit l'initiative d'une démarche de conciliation, dont il chargea précisément le pilote Sébastian del Cano.

Ce dernier, dont la conduite était irréprochable, descendit en conséquence dans un esquif et se présenta sans crainte devant le capitaine général :

— Comment! vous venez au nom des rebelles! s'écria Magellan.

— Moi, à la place de Serrano, j'aurais répondu comme lui, dit le pilote de Guétaria; mais à la mienne, en vérité, je crois que Serrano ne ferait pas autrement que moi.

— Soit ! allons au fait ! Que me proposent ces misérables ?

— Ils demandent, général, l'accomplissement des ordonnances de Sa Majesté, s'opposant à ce qu'on les maltraite, et si vous jurez de vous y conformer,

ils s'engagent eux à vous traiter de Seigneurie et à vous baiser la main.

— Qu'ils se rendent à discrétion, sans condition, sur-le-champ! je les attends ici! Allez, del Cano, et que Dieu vous garde !

Magellan n'attendit guère :

— Ah ! murmurait-il, on délivre un prisonnier pour en faire un chef de sédition, Ton ose invoquer les ordonnances de Sa Majesté, l'on voudrait m'assassiner par ruse, abandonner mes fidèles amis, me déshonorer, m'entacher d'infamie après ma mort, et l'on parle de me baiser la main!... La peine du talion, traîtres maudits I

La mission de del Cano demeurant sans résultats, le prévôt Espinosa en reçut une fort différente qui ne lui fut point désagréable; seulement il eût bien préféré être envoyé vers Sa Grandesse Carthagena, l'inspecteur, que vers le capitaine Luiz de Mendoza.

Celui-ci, portant son armure de combat, se tenait fièrement sur le pont de la Victoria, d'où il vit venir l'esquif avec un sourire railleur.

— Un message du capitaine général ! dit Espinosa.

— Une lettre m'invitant à passer à bord de la capitanel... C'est bouffon ! L'on m'y prendra! fit insolemment Mendoza en décachetant le pli dont il croyait deviner le contenu.

A la sixième ligne, il trouva ce passage : a Ce que tu devais me faire t'est fait à toi-même. Meurs! »

En ce moment, le prévôt lui perça la gorge d'un

coup de poignard, et un autre justicier, jetant bas son casque, lui fendit la tête avec un coutelas. Un cri d'horreur se fit entendre à bord.

— Ordre du général ! dit froidement Espinosa.

La chaloupe de la Tnnidad accostait. Barbosa prit immédiatement le commandement de la Victoria, dont l'équipage terrifié vit couper sur place le cadavre en quatre quartiers, qui furent immédiatement hissés à bout de vergues.

— Encore la consigne I ajouta le prévôt.

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