TS' T,TV.T.N
compagnait dans son canot amiral. Aux cris partis de la chaloupe de justice :
— Vous les entendez, seigneur général? dit-il.
— Je les entends, répondit à demi-voix le grand navigateur, et Dieu m'est témoin que pas une goutte de sang n'eût été répandue s'il n'y avait eu impérieuse nécessité.
— Exterminer ceux-ci ne saurait plus être nécessité impérieuse.
— Et conserver nos cinq navires vous paraît en outre fort utile ?
— Assurément, général.
Magellan leva les yeux vers le ciel.
— Ils sont sauvés, pensa le chevalier Pigafetta.
On accostait en ce moment le Sani-Jago, seul navire qui n'eiit participé en rien à la rébellion, tellement, que Laurent Caurat et Jean Breton du Croisic n'avaient cessé d'y arborer casaques à l'endroit. Magellan y dit au brave Serrano en lui pressant la main :
— Mon loyal ami, cette baie excellente pour notre hivernage me fait horreur, et je compte sur vous pour nous trouver un autre asile à une trentaine de lieues au moins vers le sud.
— Général, je suis prêt à exécuter vos ordres, répondit Serrano, mon équipage est au complet, mon navire est le moins gros et je ferai bonne veille au bossoir.
— Dieu vous conduise et vous ramène I dit Magellan après avoir donné ses instructions les plus cir-
constanciées au sage marin espagnol qui apppareilla dès le surlendemain.
Quoique les jours ne fussent pas encore très-courts, les brouillards, fréquents en cette saison qui correspond à notre automne, devaient rendre sa mission périlleuse au premier chef.
Alors les quarante de la chaloupe, après avoir reçu l'absolution des prêtres, reçurent le pardon de leur capitaine général.
Les restes des rebelles exécutés et ti pavillon de justice furent amenés des tètes de mât et des bouts de vergue.
Les misérables à qui le général faisait grâce, se traînant à genoux, lui baisèrent la main en présence des principaux officiers réunis à bord de la Trinidad, de l'aumônier en chef qui les bénit et des trois derniers prisonniers enfermés dans leurs cages de fer d'où ils entendirent avec une secrète fureur, les salves d'artillerie et les cris mille fois répétés :
— Vive le roi de Castille!... Vive l'empereur et roi !... Vive le capitaine général !
Dès son arrivée dans la baie de Saint-Julien, Magellan avait solennellement pris possession du pays au nom du roi d'Espagne et fait planter une croix sur la cime d'une montagne voisine qui fut appelée Monte-Cristo ; dans une sombre et rocailleuse vallée fut plantée une autre croix sur les dépouilles mortelles
des insurgés.
Puis le temps aurait accompli sa tâche et les équipages auraient pu oublier le drame horrible des pre-
miers jours de relâche, si à toute heure l'on n'avait eu sous les yeux, dans leurs cages de fer, Carthagena, Sanchez de la Reina et Antonio de Coca, dont Magellan avfiit grande hâte de se séparer.
Il voulait, comme il le fit beaucoup plus tard, les abandonner sur la côte et partir ; mais \eSant-Iagone reparaissait point, les jours décroissaient de plus en plus, les tempêtes succédaient aux tempêtes. Il fut fait sur l'escadre des prières publiques pour l'équipage du navire mSnté par Serrano. Son noble caractère étant connu, personne ne le soupçonna d'avoir failli à ses devoirs en reprenant la route d'Espagne. Puisqu'il ne revenait point, il devait être perdu.
Le deuil fut général. Un nouveau désastre allait donc marquer les débuts de la campagne. Personne ne se permettait de murmurer ; mais il y a des plaintes qui ressemblent à des reproches, des douleurs dont l'amertume est empoisonnée.
Magellan disait à ses amis les plus sûrs, parmi lesquels il faut désormais compter le chevalier Pigafetta :
— C'est moi, sans doute, qu'on rend responsable du naufrage de Serrano. On m'accuse de témérité pour l'avoir expédié en reconnaissance. L'aurai-je fait, mon Dieu ! sans cette rébellion maudite que me rappelle à toute heure l'odieuse présence de Carlhagena et des siens ?
Tout à coup, sur une éminence voisine du mouillage, on aperçut deux hommes épuisés de fatigue qui hélaient demandant un esquif.
— Laurent Caurat!... Jean Breton I deux compa-
gnons du Tour du Monde ! s'écria en les reconnaissant, Belchior, transporté de joie. Ali ! saccharum Tartorarwm .'zingibel, fleur de massue! cannelle, muscade et girofle î nous allons donc avoir nouvelles du Sant-lago !