NAUFRAGE ET SAUVETAGE
Dans sa relation du premier voyage autour du monde, dédiée « au très-excellent et très-illustre seigneur Philippe Yilliers de l'Isle-Adam, grand maître de Rhodes, » Taimable chevalier Pigafetta parle avec détails de la rencontre d'un indigène gigantesque, vêtu de peaux d'animaux, et le grandit peut-être encore en disant : « Notre tète touchait à peine à sa ceinture. »
Pareil colosse ne pouvait guère avoir les pieds mignons ; les siens, chaussés de fourrures, offraient une certaine analogie avec des pattes d'ours; patte, en espagnol, c'est pata ; patacon, grande et vilaine patte, s'applique aux gens à grands pieds mal chaussés ; de là, les noms restés en usage de Patagons et Fatagonîe.
Avec la conviction profonde qu'en vertu de la ligne de démarcation et de la prise de possession du territoire, sol et habitants étaient désormais propriétés de Sa Majesté le roi d'Espagne, Magellan ne se fît aucun scrupule d'une outrageuse violation du droit des gens. Après avoir amadoué par des présents le débonnaire géant qu'on baptisa et qui amena d'autres indigènes, on s'empara de deux d'entre eux pour les présenter comme échantillons à leur seigneur et maître l'empereur Charles-Quint.
• Pareil procédé nous indigne ; mais un jour, sans doute, nos descendants, plus civilisés que nous, trouveront horriblement barbares foule de nos us et coutumes, de nos idées et de nos actions, choses encore toutes simples : la guerre et le militarisme par exemple. Jugeons donc Magellan avec les opinions reçues parmi ses contemporains, non avec les nôtres, car l'atrocité qu'il commit à l'égard des infortunés Patagons lui parut licite et ne chargea pas sa conscience du plus léger péché véniel.
On lio manqua pas d'essayer de capturer aussi des femmes et des enfants; mais, l'alarme étant donnée, les pacifiques géants s'étaient retirés dans l'intérieur des terres pour fuir les cruels nains bardés de fer qu'ils avaient crus d'abord descendus du ciel.
Après ces récits, le gentilhomme vicentin ajoute complaisamment : « Nous passâmes dans ce port, « (la baie de Saint-Julien), cinq mois, pendant les- « quels il ne nous arriva aucun autre accident que « ceux dont je viens de parler. »
A propos d'accident toutefois, le voyageur veut bien se souvenir des tragiques événements des premiers jours du mouillage. Ne pouvant décidément pas les omettre, il leur consacre tout juste quinze lignes rédigées à regret, où, par parenthèse, il confond entre elles les destinées fort diverses pourtant de Carthagena et de Quexada.
« Il y en avait eu un d'écartelé, un autre d'abandonné avec un complice sur la terre des Patagons. »
Qu'importe de distinguer entre eux!
Parallèlement à la relation, très-précieuse d'ailleurs, d'Antonio Pigafetta, s'il n'existait d'autres pièces authentiques, on pourrait croire que la grande expédition ne périclita pas un seul instant. Aussi bien, glissant au plus vite sur la formidable tragédie de la baie Saint-Julien :
« Quant à nous, dit-il bonnement, nous n'étions pas « si mal dans ce port, quoique certains coquillages « fort longs, qu'on y trouvait en grande abondance, « ne fussent pas mangeables. Quelques-uns conte- « naient des perles, mais fort petites. Nous trou- « vâmes aussi dans les environs des autruches, des « renards, des lapins plus petits que les nôtres, et « des moineaux. Les arbres y donnent de l'en- « cens. »
Un peu plus haut, Pigafetta décrit fort galamment le guanaco, animal qui a, dit-il, la tête et les oreilles de la mule, le corps du chameau, les jambei du cerf, la queue du cheval et son hennissement.
Le monde nouveau qu'il explore lui paraît bien au-
trement intéressant que les scènes plus ou moins tragiques, dont l'escadre est le théâtre.
Rivalités, compétitions, dissensions intestines, mutations dans le personnel, intrigues, il dédaigne de relater ces misères ; mais le naufrage du Sant-Iago est bien un grand malheur à ses yeux comme à ceux de tous les gens de l'expédition.
L'annonce de ce sinistre par Laurent Caurat et Jean Breton, tous les deux du Croisic, n'en fut pas moins accueillie avec des transports de joie, car des trentesept hommes de l'équipage, aucun n'avait péri ; mais il était urgent de leur porter secours.
— En avant les compagnons du Tour du Monde! dit Belchior avec son entrain le plus ardent. Bruzen, Petit- Jean, Prior, Pierre Gascon et les autres! Épines, ronces, roches à la glace, trente lieues de chemin sans cabaret ni même de fontaine. A nous, les enfants, de traverser ce pays de Sétébos.
— Autrement dit pays du diable, puisque Sétébos est le nom du diable en Patagonie.
Jaloux de bien mériter du capitaine général, Serrano avait suivi ses instructions avec une prudente hardiesse couronnée d'abord d'un plein succès, car à vingt lieues environ au sud de la baie Saint-Julien il découvrit la belle rivière Sainte-Marie.
Malheureusement éclata presque aussitôt un coup de vent furieux, justifiant les craintes graves de tous les chefs de l'expédition. Une de ces tempêtes épouvantables qui, après avoir franchi sans obstacles mille
lieues de mer, se brisent et tourbillonnent en côte, assaillit le Sant-Iago.
Serrano, marin accompli, fait des prodiges de manœuvre, serrant le vent, longeant les écueils, rasant le rivage. Au milieu du danger, il espère en sa mission même : le port qu'il cherche serait son port de salut. Mais la neige et les brouillards rendent tout à coup impossible la lutte raisonnée : il faut s'abandonner aux hasards.
Le plomb de sonde à la main, les ancres en mouillage, on invoque Dieu et sa sainte croix ; l'équipage fait un vœu. Et au moment où Serrano lui-même dit : « Ainsi soit-il ! » le plomb trouve fond pour l'ancre, l'homme de vigie crie :
— Roche devant ! tout près !...
— Mouillez! commande Serrano en masquant toutes ses voiles.
La rafale s'y engouffre, tord les antennes, déracine les mâts et fait du navire un ponton qui va talonner avec violence sur des rocs escarpés, • La carène s'entr'ouvre; la mer gronde au dedans comme au dehors, déferle sur le château de proue qu'elle défonce, et semble en sa furie devoir balayer tous les hommes cramponnés aux cordes ou aux pavois.
Prodige inespéré, invraisemblable, une lame de fond, vraie montagne d'eau, se recourbe en volute audessus du navire, le fait plonger, l'enveloppe comme une lanière, et puis, fronde de sauvetage, le lance au sommet des escarpements.
Le câble n'a pas plus résisté qu'un fil ; au contact de la terre des débris de tous genres sont emportés dans le remous; aucun homme n'a péri.
En remerciant Dieu qui, de sa main puissante, l'a précipité en terrain solide, le brave Serrano compte ses compagnons : pas un absent ; de nombreux blessés, aucun assez grièvement pour être réduit à l'inaction.
L'on peut donc procéder au cam^jcrnent. Hélas ! on manque de tout. Pour avoir un peu d'eau douce, il faut briser la glace ; sur la côte de fer où l'on a été jeté, on ne trouve que de rares coquillages.
Dans cette situation, il n'y a d'autre parti à prendre que de regagner par terre, s'il est possible, la baie de Saint-Julien dont on est séparé par une distance inconnue. Serrano "onsterné ne l'évalua pas à moins de cent milles.
A peine a-t-on fait une demi-journée de marche, qu'un amer découragement s'empare des naufragés. L'embouchure d'une rivière leur barre le chemin.
Quelques jours en çà, si elle n'avait été masquée par les neiges et les brumes, elle eût, en fournissant un abri, comblé les vœux de Serrano. Maintenant, il faudrait le franchir. On essaye de fabriquer un radeau. La force manque aux naul'ragés exténués de fatigue.
Alors se présentent deux intrépides compagnons du Tour du Monde, Breton et Caurat. Malgré le froid, ils se déclarent prêts à essayer de passer à la nage.
Serrano les embrasse, les bénit, choisit le moment le plus favorable de la marée et les envoie en avant.
Au moment où ces deux intrépides enfants de l'Armorique s'élancèrent dans les flots glacés, tous les gens du Sant-lago étaient agenouillés, les mains levées au ciel. Quand on les \it sains et saufs sur la rive nord, un alléluia triomphal s'échappa de toutes les.poitrines.
Ils n'étaient pourtant qu'au point de départ de leur hasardeux voyage. Dieu aidant, ils l'accomplirent en onze jours de fatigues et de privations inouïes.
Magellan les accueillit comme des héros ; Belchior et tous les compagnons du Tour du Monde, comme des modèles qu'il s'agissait d'imiter sur-le-champ.
A trente lieues de distance, malgré les jours courts et la rigueur de la température, des vivres furent apportés aux naufragés que Serrano, en chef énergique, avait su maintenir dans leur campement. Mais ils se mouraient d'inanition, quand Belchior et ses fidèles leur donnèrent les premiers secours.
Un radeau construit avec les débris du Sant-lago permit enfin à son équipage entier de traverser la rivière Sainte-Croix, où Magellan résolut peu après de terminer l'hivernage.
La conduite de Serrano était à tous égards digne d'éloges ; il en fut hautement félicité en présence de tous les états-majors, et le capitaine général l'appela au commandement de la Concepcion qui, depuis la révolte, n'avait plus de capitaine titulaire. En même temps ses gens furent placés sur les autres navires par les soins du chevalier Pigafetta, qui succédait comme répartiteur au malheureux Antonio de Coca,
mort de chagrin et de honte dans sa cage de fer. Quant à Carthagena et Sanchez de la Reina, ils furent jetés à terre par la dernière chaloupe qui, détail à remarquer, était sous les ordres de Gomez. L'altier grand d'Esi)agne, dont rien n'avait abattu la fierté, et son complice désolé d'être pour jamais séparé du monde, le regardaient avec une sombre colère ; mais lui, avant de les quitter, parvint à leur dire secrètement :
— Je suis vôtre, mes nobles seigneurs, comme je l'ai toujours été ; comptez sur moi!
Don Juan de Carthagena dut, à ces mots, étouffer sous un sourire un rugissement de joie farouche.
— Qu'espérez-vous, mon cher ami? demanda mélancoliquement la Reina dès que la chaloupe eut poussé de terre.
— La délivrance, le retour en Espagne, la vengeance.
— Cet homme est un fourbe.
— Oui; mais après avoir démonté Mesquita, il viendra nous chercher, afin que mon crédit couvre sa défection.
— Dieu vous entende I
L'escadre ai>pareillait. Elle s'éloignait de ce havre sinistre où Magellan, pour mettre son autorité hors d'atteinte, avait dû s'armer de toutes les rigueurs de la discipline.
Par la chasse et la pêche on s'était ravitaillé le mieux possible. Dans la rivière Sainte-Croix, découverte par Serrano, l'on s'approvisionna d'eau douce
et de bois. Enfin, au retour de la saison favorable, l'on remit définitivement sous voiles, et le 21 octobre (1520), jour dédié à sainte Ursule et aux vierges martyres, par le 52*^ degré de latitude sud, on se vit à l'ouverture d'un bras de mer que Magellan salua du plus ardent espoir.
Était-ce un passage ? n'était-ce que l'entrée d'une baie profonde? Un jour, par intuition, le grand navigateur avait tracé, à peu près à même hauteur, un détroit, dès lors son invention, sa chose, l'objet de ses hautes ambitions, son titre de gloire. Eh bien, l'avait-il trouvé ?
Belchior, plein de foi dans les talents de son général, n'en douta point :
— Voici la route ! poivre et cannelle ! pour ailer au pays du girofle! Vivent les épices, camarades! ouvre l'œil, ouvre l'oreille, attrape à courir!
Le conseil des capitaines et pilotes fut rassemblé. Mesquita, Serrano, Duarte Barbosa, Carvalho, Sébastian del Cano, Gomez, et l'astrologue San-Martino, et Pigafetta dont l'opinion était digne d'être pesée, émirent successivement leurs avis. Généralement, on doutait.
— J'ai toujours cru, dit Magellan, et je crois plus fermement que jamais à l'existence d'un passage. J'irai le chercher, s'il le faut, jusqu'au 75« degré où, dans la saison qui commence, nous n'aurions pas de nuit. Mais je veux espérer que nous voici à l'entrée du détroit ; il s'agit maintenant de le reconnaître.
Avec la Triiiidad et la Victoria, le capitaine général
jeta l'ancre non loin da promontoire qui venait de recevoir le nom de cap des Onze-Millc-Vierges.
Furent envoyés en exploration la Concepcion commandée par Serrano et le Sant-Aiitonio monté par Mesquita, Gomez, le brave maître Eliorraga et cinq des compagnons du Tour du Monde, car les deux marins du Croisic y avaient rejoint Jean Villon de Troyes, Roger Dupiet et Simon de la Rochelle.
Ces dignes camarades de Belchior ne professaient pour Gomez qu'une estime négative, mais faisaient grand cas de leur maître d'équipage et appartenaient loyalement à leur capitaine Alvaro de Mesquita :
— Rêveur ! songeant toujours à la grande damoiselle, mais solide guerrier, hardi navigateur, un ami de la bonne trempe pour son cousin notre général.
Le soir même survint une bourrasque terrible qui dura trente-six heures. La Trinidad et la Victoria, ne pouvant tenir à l'ancre, furent entraînées à la dérive. La Concepcion et le Sant-Antonio, en perdition à chaque instant, eurent par quatre fois le bonheur de voir des chenaux s'ouvrir pour leur livrer passage.
Dans le menaçant labyrinthe, la tempête même les pilotait.
Serrano remerciait la Providence de sa protection manifeste et commençait à espérer qu'on était bien dans un détroit. Alvaro de Mesquita n'en doutait plus. L'àme d'Isabel souriait au triomphe de son frère. La montrant à Gomez dans le feu Saint-Elme :
— Mon ami, lui disait-il avec exaltation, la gloire immortelle de Fernando est désormais certaine !
LES FEMMES DU TOUR DU MONDE. — LE BOUC d'iniquités. — RETOUR DE JEAN VILLON.
A Séville, on appelait volontiers les femmes du Tour du Monde, celles qui, comme dona Béatriz, s'étaient vu à la dernière heure interdire leur embarquement sur l'escadre.
La femme de l'alguazil Espinosa, — Benta, l'intéressante fille de Tupi qu'avait épousée Carvalho et qui, séparée de lui et de son fils Déodat, végétait transplantée des forêts vierge du Brésil dans la vieille cité reconquise sur les Maures, — la femme du maître d'équipage Eliorraga qui s'était si bien comporté lors de la révolte, fréquentaient la maison de Diego Barbosa et de dona Britès. Elles formaient autour de la dolente Béatriz un cercle attristé oii l'on maudissait don Juan de Carthagena comme l'auteur de toutes leurs souffrances,
— Sans lui, sans ses intrigues, nous serions avec eux!
— Nous partagerions leur fortune. — Nous sou-
tiendrions leurs courages. — Nous n'ignorerions pas leur sort.
On gémissait, on tremblait, on priait en commun. En commun l'on faisait pèlerinages et neuvaines. En commun l'on espérait.
Quelques pessimistes, il est vrai, les appelaient, par variantes, les veuves du Tour du Monde.
Mais en ce temps de prodiges, quand toutes choses se métamorphosaient rajeunies, renaissantes ; quand les hommes de génie abondaient sur la surface de la terre dont l'humanité reprenait possession par la découverte, l'invention et les conquêtes lointaines; après Christophe Colomb et ses émules ; à l'heure même où Fernand Cortez avec une poignée d'hommes soumettait l'empire du Mexique; q'iand chaque jour par l'extrême Orient comme par l'Occident s'élargissait la zone des régions connues, petit était le nombre des gens froids, traitant de chimérique le projet de Magellan ou n'admettant pas qu'il pût surmonter les difficultés de son entreprise :
— Il réussirai disait Jean Vespuce avec conviction.
— Je l'espère aussi très-positivement, ajoutait Diogo Barbosa; ses plans étaient mûrs; il a la science, le talent, le courage.
Hélas ! pour le succès des choses humaines, il faut ajouter au courage, à la science, aux talents, la part toujours incalculable de la fortune, l'heure propice, le temps favorable, le vent, le courant, la lumière, le concours des circonstances indépendantes de la volonté comme du savoir.
— Aura-t-il la fortune ? se demandait amèrement Béatriz.
Et les longues années de lutte dans l'attente se représentaient à sa mémoire avec leur cortège de deuil. L'image de la grande damoiselle sa sœur se dressait devant ses yeux, promettant toujours la gloire, jamais la vie. Et dans son cœur retentissait le menaçant apophthegme de l'astrologue Ruy Faleiro :
« La route des grandes découvertes est pavée d'ossements humains. »
Un an, jour pour jour, après le départ de la flotte qu'elles auraient dû monter et d'où les avait bannies le message proclamé par Carthagena, on vit les femmes du Tour du Monde faire processionnellement la visite de toutes les églises de Séville et y prier pour avoir nouvelles des absents. Les absents étaient alors au mouillage de la rivière Sainte-Croix et venaient d'échapper à un naufrage général :
« — Mais, dit textuellement à ce sujet le chevalier « Pigafetta, Dieu et les corps saints (c'est-à-dire les « feux qui resplendissaient sur la pointe de nos mâts), « nous secoururent et nous sauvèrent. »
Avec une foi égale à celle de l'auteur de la relation, les épouses inquiètes faisaient des vœux pour leurs navigateurs.
Puis de longsmois s'écoulèrent encore dans l'attente.
Mais enfin, tout à coup, quel bruit se répand par la ville? Le conseil de marine s'en émeut; les hydrographes et cosmographes sont surpris; Juan Vespuce, Dioffo Barbosa et leurs amis s'alarment. Est-il vrai
que l'un des navires partis sous les ordres de Magellan soit revenu seul et se trouve au mouillage de San-Lucar de Barrameda?
— C'est si vrai, que Sa Grandesse l'inspecteur et don Pedro Sanchez de la Reina son ami, ont passé une heure à l'hôtellerie des Étoiles, y ont changé de chevaux et viennent d'en repartir pour rejoindre la cour.
— Sans se présenter aux autorités de Séville ? sans saluer Sa Seigneurie le gouverneur, ni Sa Grandesse l'archevêque? Sans aller à la casa de contrntacion (1)? Sans informer de rien le Conseil des Indes?
— Quoi I pas de nouvelles ! ils n'ont rien dit?
— Rien.
— Maii quel est le bâtiment de retour? Qui le •commande?
On ne pouvait tarder à savoir que c'était le Sant- Antonio monté par Gomez.
— Et les autres navires ? et Magellan, et Carvalho, Espinosa et cent autres, des fils, des frères, des amis?
A nuit tombée, l'une des femmes du Tour du Monde, la matrone Eliorraga, fut mise au comble de la joie par le retour soudain de son mari; mais, avant même que le souper fût servi, elle devint soucieuse.
Aux épanchements tendres, aux doux instants de complète satisfaction, avait succédé le récit de la campagne, de la tragédie de Saint-Julien et de ses suites.
— Femme, je t'ai toujours connue de bon conseil,
Cl) Le palais du commerce.
écoute ; puis tu me diras ce qu'il convient de faire.
— J'écoute ! fit la matrone indignée qui avait voulu voir les cicatrices des quatre coups de poignard reçus au bras par son mari.
— Nous étions, je le crois fermement, dans le détroit pressenti par le génie de notre capitaine général. Avec la Concepcion et le Sant-Antonio, nous trouvions à point nommé des baies, des goulets, de nouveaux espaces fermés en apparence, puis des pertuis qui se démasquaient,
« — Le détroit! oui, c'est le détroit! » criait avec enthousiasme notre brave capitaine Alvaro de Mesquita dont Dieu ait l'àrae en sa sainte garde.
— Il est donc mort ?
— Attends ! Par ses ordres, nous rebrouKons chemin pour rendre compte au capitaine général de nos deux jours d'exploration. Ils s'embrassent avec transport en répétant : « C'est le détroit, oui c'est le détroit, » Magellan complimente Serrano del Cano, son pilote, et nous tous, jusqu'à l'infâme Estevâo Gomez.
— Ah ! je crois comprendre! fit la femme d'Eliorraga.
— Le temps s'était amélioré ; les jours en octobre sont très-longs en ces parages, nous repartons tous pour le mouillage le plus éloigné. Puis, de là, Magellan nous envoie une seconde fois en reconnaissance. Il était beau de voir combien notre capitaine était heureux et fier de la confiance de son ami. Aussi bien il la méritait mieux que pas un. La douleur qu'il avait éprouvée à la mort de cette grande damoiselle dont tu
sais l'histoire, lui avait désappris le dormir. Aussi, toujours il était de veille. Ses regards perçaient l'obscurité et semblaient pénétrer le brouillard. Toujours le premier il signalait terre, roche, brisants, mer libre. Nous lui supposions double vue. D'aucuns pensent que l'âme de son Isabel lui montrait ce que nul autre ne pouvait voir. Que ne l'a-t-elle mieux gardé !
— Eh bien donc ?
— Eh bien, mer grosse, nuit sombre, sur le château de pouppe il n'y a qu'eux deux, Mesquita et Gomez. Le capitaine, qui aperçoit une passe nouvelle, la montre en s'exaltant; il s'entretient avec la grande damoiselle qui, pour lui, brille à la cime du mât; Gomez profite d'un coup de roulis, le pousse par les épaules dans le sillage et en même temps, pour couvrir ses cris, fait un commandement bientôt suivi d'une manœuvre bruyante.
— Et tu as vu cela?
— Nous étions trois à le voir, mais moi seul j'étais assez près pour entendre : « Va rejoindre Furnez ! »
— Ah ! tout s'explique 1 dit la matrone avec une vivacité mêlée d'horreur. Dom Narvào Fornez avait pénétré sa scélératesse, il se débarrassa de lui au bord de la rivière, comme il avait auparavant soudoyé Macrim, qu'ensuite, au dernier moment, il a poignardé pour échapper à tous les soupçons.
— Dieu ! comme tu enchaînes tous ces crimes! dit maître Eliorraga stupéfait.
— Le dernier démontre les autres. Gomez était sur
le point d'obtenir de l'empereur, pour faire de nouvelles découvertes, les caravelles accordées à Magellan. De là une haine implacable. Il recourt à des assassins à gages, mais le guet-apens avorte, grâce à maître Belchior; alors, craignant d'être dénoncé par son bravo, il le poignarde lui-même.
— Le lieutenant Duarte Barbosa n'a cessé d'affirmer que le meurtrier de Macrim était olivâtre comme Henrique Malaco.
— Perfidie de plus. A tout événement Gomez s'était déguisé pour surveiller l'exécution de ses ordres.
— Ah ! mais oui, ceci est bien possible.
— C'est évident I Un officier clairvoyant le soupçonne, Gomez fait disparaître ce jeune et brave officier. Puis il flatte bassement don Juan de Carthagena, jusqu'au jour où, à son grand dépit, Mesquita devient son chef. La nuit, où tu te faisais blesser, toi, pour défendre ton capitaine, où était-il ? Entre les deux partis, prêt à trahir les vaincus. Que fait-il après? il juge ses complices. Quexada le dénonce en plein conseil ; Magellan, Mesquita, ni aucun des officiers fidèles ne veulent croire Quexada. Enfin, au moment de la grande découverte, le démon de l'envie s'unissarit au démon de la haine, il commet son dernier crime, rebrousse chemin et va délivrer Carthagena pour se ménager un protecteur au cas où la cour trouverait son retour irrégulier. Mais qui donc encore a vu Gomez précipiter à la mer don Alvaro de Mesquita ?
— Deux soUdes.
— Tant mieux I
— Deux des plus braves compagnons du Tour du Monde, Caurat et Breton provenant du Sant-Iago.
— Très-bien, après ?
— Obscurité profonde, mer démontée, concours de l'équipage impossible, puisque Gomez commandait le quart; ainsi sur l'heure aucun moyen de secourir notre pauvre cher capitaine; silence donc! Le lendemain, nous nous comptons : une contre-révolte n'aurait aucune chance de réussite; silence toujours! Pour l'équipage c'est donc par accident que don Alvaro de Mesquita a disparu. « Il était grand rêveur; par distraction, il aura fait la culbute. »
— C'est tout simple.
~ Mais à présent, femme, je te le demande, fautil s'exposer aux persécutions de don Juan de Carthagena, pour essayer sans succès de faire punir ce monstre ?
— Tu es bon, tu es brave, tu es généreux, mais tu n'es qu'un homme, fit la matrone en hochant la tête.
— Sans doute, je ne suis qu'un homme.
— Fort heureusement pour toi, je suis une femme.
— Fort heureusement, sans quoi je ne serais pas ton mari.
— Et tu serais privé de mes conseils. Dénonce le coquin sans balancer et ne crains rien des gens de cour. Seulement, ne parle pas de la révolte ; borne toi à dire comment Gomez a jeté à la mer son capitaine; reviens-en de suite à la mort de don Narvâo
Fornez précipité de même à Séville dans la rivière, et enfin remonte tout droit au guet-apens Maori m qu'il suffit d'indiquer aux juges ; la question fera le reste.
— Ah ! tu n'as pas plus peur que cela d' don Juan de Carthagena et de son Sanchez de la Reina ?
— Pourvu, je te le répète, que tu ne souffles mot de la révolte. Gomez jouait double jeu, il les a trahis eux aussi, et je te jure qu'ils le laisseront pendre avec satisfaction.
— Bravo, femme ! dès demain, je cours chez le juge.
— Non ! il convient d'abord que Diogo liarbosa et Juan Vespuce soient instruits de tout ce qui s'est passé.
En apprenant que Magellan vivait et selon toute apparence devait maintenant avoir découvert son détroit, Béatriz eut un moment de joie trop vite troublée par la nouvelle de l'assassinat du brave Mesquita son meilleur ami.
La sentence de Ruy Faleiro trouvait encore ici sa douloureuse application.
Tôt après, il y eut en Séville une clameur de haro. Estevâo Gomez, arrêté à son propre bord, était traduit par-devant l'autorité judiciaire.
Ici, maître Eliorraga, Laurent Caurat et Jean Breton du Croisic, principaux témoins accusateurs, furent suivis dans la voie des révélations par plus de la moitié des gens du Sant-Antonio .
— Calomnies sur calomnies ! s'écriait Gomez, qui en référait à Sa Grandesse l'inspecteur, favori de l'empereur et roi, proche parent du cardinal. Parce
que je suis venu en aide à de nobles seigneurs castillans persécutés par un vil Portugais, je suis accusé de crimes abominables.
— Portugais, vous l'êtes vous-même, interrompit le grand juge.
— Par mon origine et ma famille, j'appartiens à l'Espagne ; c'est hasard malheureux si je suis né en Portugal.
— Passons ! Il importe assez peu que vous soyez Espagnol naturel ou naturalisé. Vous en appelez des témoignages que nous venons de recueillir à ceux de deux grands seigneurs absents. La cause est remise.
Durant un grand mois, Estevâo Gomez eut le loisir de méditer sous les verrous aux alternatives et aux vicissitudes de la vie.
L'opinion publique se prononçait contre lui.
Oh! les femmes du Tour du Monde et les compagnons de Belchior ne tarissaient pas.
On ne parlait qu'à mots couverts de la tragédie de Saint-Julien. On sentait que Carthagena et La Reina devaient s'être faits blancs comme neige et que provoquer une enquête contre de tels personnages serait une témérité. Mais Estevào Gomcz était le bouc des iniquités qu'on pouvait charger sans craintes. D'aucuns se souvinrent que, d'après l'astrologue Ruy Faleiro, son étoile était dans la constellation du Pendu.
Dame Eliorraga s'en donnait à cœur joie, dame Espinosa sa commère ne se fit pas faute de propos accablants pour l'accusé ; Benta, la femme de Car-
valho, et Béatriz furent moins âpres : elles étaient les plus attristées.
Mais Jean Villon, Simon le Rochelais, Roger Dupiet, son compatriote et ami, appuyaient avec une verve toute gauloise les témoignages précis des deux marins.du Croisic :
— Trop poli pour être honnête, disait de lui notre sergent Belchior qui vous a le nez fin, car toujours il nous a dit : «Méfiez-vous de ce Gomez, c'est une peste, girofle et gingembre ! aussi vrai que j'ai l'honneur d'être fils d'un épicier. »
Enfin, au bout d'un mois, quand le procès Gomez mettait en ébullition Séville, Triana et leurs faubourgs, don Juan de Carthagena n'ayant pas jugé à propos de prendre la peine de se déranger, envoya par estafette an grand juge une dépêche ainsi conçue:
« Bon à pendre, bon à pendre haut et court, « fourbe, traître, capable de tous les crimes; donnez- « lui la question, ce sera intéressant. Et Votre Sei- « gneurie se convaincra que la potence est le moin- « dre châtiment que mérite ce drôle d'Estevào « Gomez.
« Dieu vous donne longues années !
« D. Juan de Carthagena grand d'Espagne, commandeur de Saint-Jacques, chambellan de S. M. l'empereur et roi.
« D. Pedro Sanchez de la Reina, gentilhomme de la chapelle impériale et royale. »
Dans les toiles d'araignée où passent les bourdons, périssent les petites mouches.
A la satisfaction générale, fut pendu sur la place de la Giralda l'obséquieux et perfide coquin à qui la question avait arraché l'aveu circonstancié de tous ses crimes.
— Quel sorcier que le vieux Ruy Faleiro I
— Quelle femme que ma femme! dit maître Eliorraga : elle avait tout deviné !
Pourquoi le pilote hauturier Duarte Barbosa, présentement premier officier de îa Trinidad, ne pouvaitil point avoir pareille connnaissance d'aveux qui eussent pleinement justifié l'esclave malais Henrique Malaco ? C'eût été chose mille fois heureuse, car un terme bien désirable eut été mis de la sorte à la sourde animosité de maître à valet, qui jusqu'à la fin ne cessa de régner entre eux.
— Fernando avait mille fois raison, disait dona Béatriz, quand il défendait ce pauvre garçon contre mon cousin Duarte dont, en vérité je l'avoue, les accusations opiniâtres m'influençaient. Je n'ai jamais pu me résigner à faire bonne mine à ce Malais.
— Au fait, dit rondement la matrone Eliorraga, c'était un fruit de potence, genre d'arbre où l'on ne cueille guère les domestiques dévoués.
— Moi, ajouta doucement la Brasiliane dépaysée dont Béatriz s'était fait la protectrice, j'ai pleuré toutes les larmes de mes yeux à voir pleurer Henrique Malaco, quand il me contait la mort delà granJc damoiselle.
— Ceci n'est pas le fait d'un scélérat, fit la femme d'Espinosa le prévôt, et mon mari qui s'était chargé de protéger la vie du capitaine général, n'a jamais eu le moindre soupçon sur personne du logis : a Un domestique, me disait-il, n'a que faire d'assassins du dehors, et cet Henrique est vivement attaché à son maître. »
— Mon cousin Duarte était donc cent fois injuste, fit Béatriz.
Tandis que les femmes du Tour du Monde causaient ainsi, on vint lui apporter tdut ce qui avait appartenu à Mesquita, et le premier objet qui frappa ses regards fut l'écharpe brodée teinte du sang de la grande damoiselle :
— 0 mon Dieu ! dit-elle en posant les lèvres sur cette relique deux fois sacrée, voici le gage douloureux d'une pieuse union qui doit maintenant être accomplie dans le ciel.
Puis, se jetant à genoux, elle eut le pressentiment de son propre sort :
— Isabel, Isabel! s'écriait-elle en sanglotant, pourquoi n'avez-vous promis que la gloire à votre frère, mon époux!
En la grande salle hydrographique ue la casi de eontractacion, en présence des officiers de mer, cartographes, professeurs, savants et hauts commerçants de Séville, après que le docte pilote hauturier Diogo
Barbosa eut donné la relation nautique des routes, relâches et découvertes de son gendre, Juan Vespuce prit la parole avec un chaleureux empressement :
— Seigneurs et docteurs, dit-il, tout porte donc à penser que Fernando de Magellan a franchi maintenant son détroit, qu'il vogue sur une mer inconnue par laquelle il atteindra les riches îles aux épices usurpées par le Portugal sur les domaines de l'Espagne, qu'il les reconnaîtra et qu'enfin avec l'aide de Dieu il reviendra triomphant à Séville après avoir accompli le tour entier du monde !
Comment le Croisic revit Laurent Caurat et Jean Breton, pêcheurs, harponneurs et saleurs, qui s'étaient si honorablement comportés au naufrage du Santiago ; — comment Roer Dupiet et Simon de la Rochelle firent en collaboration sur leurs aventures des chansons et complaintes dont ont longuement retenti les échos de la baie d'Aiguillon et de la rade des Basques; — cesrelations.seraient assurémentd'agréables appendices au journal du chevalier Pigafetta. Mieux vaut encore pourtant déclarer qu'après bien des péripéties Jean Villon de Troyes pénétra enfin, certain soir, rue de la Buffeterie, dans la boutique l'enseigne des Rois-Mages où père, mère, frère, sœurs, nièces et neveux du rubicond et aventureux Belchior furent si satisfaits de ses récits, qu'ils l'attachèrent à leur établissement en qualité de confiseur.
La tragédie de la baie Saint-Julien, narrée par lui à la veillée, faisait palpiter toute l'assistance, et quand il arrivait au dénoûment final, la pendaison d'Estevâo Gomez sur la place de la Giralda, petites filles et petits garçons battaient des mains en trépignant de joie.
— Malgré ça, disait le bonhomme Ripart, il y aurait eu plus de justice si le Carthagena et son la Reina eussent été accrochés par le cou, l'un à droite, l'autre à gauche du bouc d'iniquités Gomez.
— Partout il y a des protections I disait philosophiquement Gaspard ou Balthazar.
— Mais notre Melchior, mon fils, notre brave fils, où est-il maintenant? demandait avec émotion la respectable mère de famille.
— Plus chanceux que nous, patronne, répondait Jean Villon de Troyes, il continue son tour du monde.