LE DETROIT DE MAGELLAN
~ A la honte de l'humanité, l'Envie a toujours contesté aux grands inventeurs le mérite de leurs plus glorieux travaux. Nombreux sont les récits légendaires tendant à amoindrir l'immortel Christophe Colomb; de même on n'a pas manqué d'affirmer qu'avant Magellan d'autres navigateurs avaient exploré le détroit qu'il pressentit, chercha et trouva par la puissance de l'intuition et de la volonté.
En Portugal, où jamais on ne lui pardonna ce qu'on osait y appeler sa désertion, la Haine exhuma des poudreuses archives du monastère d'Alcobaça une mappemonde, de l'an 1408, prétendait-on, où son détroit aurait dès lors été tracé sous la dénomination de Caule de dragâo (corps da serpent), par allusion
aux sinuosités du parcours. Ici la fraude est manifeste. Mais comment le chevalier Pigafetta, féal compagnon, a-t-il pu écrire de lui :
« Cet homme, aussi habile que courageux, savait « qu'il fallait passer par un détroit fort caché, mais « qu'il avait vu représenté sur une carte faite par « ]\Iartin de Bohême, très-excellent cosmographe, que <( le roi de Portugal gardait en sa trésorerie ? »
(On sait que le savant Martin Behem de Nuremberg, dans ses navigations, ne s'éloigna jamais sensiblement des côtes occidentales d'Afrique.)
Pigafetta ne devina donc point que Magellan, dès l'origine, avait laissé s'accréditer une version propre à soutenir le moral de ses gens toujours prompts à se décourager.
Trop rares étaient ceux qui avaient en ses lumières la foi robuste de Belchior. Et vis-à-vis des impatients, des incrédules, ou des timides, à commencer par l'astrologue en titre, San-Martino de Séville, il était bon de s'appuyer sur l'autorité, fût-elle apocryphe, de ce Martin Behem de Nuremberg (originaire de Bohême) (1), à qui l'histoire accorde la découverte du Congo sous les ordres de Diogo Cam, mais à qui des traditions fantasques attribuaient celles des Açores, de Madère, des lies et du continent américain, et généralement de tout ce qui se trouvait ou même ne se trouvait pas sur les cartes géographiques de son temps.
(l) Washington Irvixg, Hist. de Chr. Colomb, notice sur Martin Behem. — De Murr, Notice sur le chevalier M. Behaim.
Si les craintifs se permoUaient de dire tout bas : « Nous allons à la mort; ce détroit qui fait la joie du général et de ses amis est un gouffre sans issue d'où nous ne sortirons jamais; » si les anciens rebelles rentrés en grâce, n'osant murmurer, hochaient la tête en approuvant semblables lamentations, le prévôt pouvait répondre hautement :
— Martin de Bohême en est bien sorti!... Le général sait ce qu'il dit et ce qu'il fait, courage donc, et en avant !
— En avant les compagnons du Tour du Monde! Les quatre de la Trinidad étaient quatre têtes en un
bonnet, c'est-à-dire en la salade de l'incomparable maître bombardier Belchior, toujours Belle-Langue, Sans-Crainte, Coquelicot, La Frigousse et Paille de Fer.
Honneur à ces lurons ! Rien de plus précieux que gens de leur trempe dans la position où se trouvait Magellan ; leur salutaire influence se fit sentir surtout, quand la Concepcion revint seule, et que se répandit la fatale nouvelle de la disparution du Sant-Antonio. Dans ces douloureuses conjonctures, il fut grandement heureux qu'un groupe d'inébranlables eût accoutumé de crier à tous propos et sur tous les tons :
— En avant! en avant!
Cinq des leurs disparaissaient, ils en furent affligés; mais Belchior, essuyant deux larmes, une à chaque bout de sa rousse moustache, dit aux autres :
— Je les en avais prévenus, ces pauvres chers .a'iiis, non, tout le monde n'en revient pas; est-ce une
raison pour reculer ou rester en route ? Non, poivre et piment de Setebos ! en avant donc I en avant !
Et de même, pensa Magellan navré qui eut cette nuit-là une vision profondément émouvante :
« Deux âmes resplendissantes, l'une descendant des cieux, l'autre surgissant du fond des mers, se réunissaient sur l'avant de son navire, s'y confondaient en ane seule et même figure, tout à la fois Isabel etMesquita, fantôme double et un de la tendresse fraternelle.
« Avec une sérénité grave, cette figure amie l'embrassait, le couronnait d'étoiles et lui mettait en la main une sorte de sceptre, bâton de commandement, barre de gouvernail, palme de victoire ou de martyre.
« Et ses trois vaisseaux, entraînés par le fantôme à double ressemblance, glissaient dans un chenal étroit dont les rives se couvraient de vivants ou de morts, d'amis, d'ennemis, d'êtres vénérés et chers, d'être vils et maudits.
« Le roi Jean II, au milieu de ses savants et de ses pages, était là triste et froid. Rodrigo, et Josef, et Martin de Bohême applaudissaient. Moëlho, Narvâo Fornez, vingt autres jeunes fidalgues l'encourageaient du geste. Le roi Emmanuel se reculait détournant la tête. Les Soarès écumants de colère, Calix d'Avem et Macrim menaçant du poignard, l'insulte à la bouche, l'armée entière d'Azamor criant : « Viva ! » lui apparaissaient et disparaissaient, car les vaisseaux allaient vite dans le sinueux détroit.
« Au détour d'un promontoire, d'Albuquerque en sa splendeur de bienheureux, le bénit en lui criant ; « — A bientôt ! » — L'armée victorieuse de Malacca le salua de ses acclamations. Antonio de Abreu, le grand explorateur des Moluques, sourit d'un sourire railleur peut-être et peut-être signifiant :
« — A chacune sa gloire ! Les Moluques m'appartiennent; je ne te les céderai point.
a Mais Francisco Serrào, cousin et ami qui lui avait toujours écrit, malgré la distance, depuis leur séparation fort ancienne déjà, lui criait du haut d'un tertre tapissé de girofliers :
« — Viens, Fernando, viens vite, Hàte-toi ! je t'attends ! »
« Diogo de Souza, l'austère écuyer des Magalhens, le savant et malheureux Ruy Faleiro, le grand Charles- Quint, et les gens de cour, et jusqu'aux révoltés de la baie Saint-Julien, Mendoza et Quexada portant leurs têtes entre leurs mains, le hautain Carthagena et mille autres furent ainsi passés en revue, jusqu'à ce que sur une dernière hauteur, avant la pleine mer et les immenses horizons, se dressât une femme vêtue de blanc portant un enfant dans les bras.
« Béatriz ! Rodrigo ! ma femme ! mon fils !
a L'enfant languissant et pâle ne tourna pas les yeux vers son père. Sa mère, dont les larmes ruisselaient, étendit la main vers le détroit bordé de visions, images saisissantes du passé :
« — Ta gloire, ta vie, notre deuil ! dit-elle en gémissant.
« Le double fantôme, Isabel-Mesquita, se trouvant alors tout à coup auprès d'elle, l'enveloppa d'un linceul qui se changea en nuage et s'évanouit.
« La couronne d'étoiles se transformait en couronne d'épines; la barre de commandement en croix que Magellan agenouillé entourait de ses bras. Une sueur de sang baignait son front. »
— Désastre! naufrage corps et biens ou révolte et défection? En l'un et l'autre cas, la perte d'un frère, le plus noble des amis, navigateur excellent, capitaine habile, homme en qui on pouvait se fier en toute occasion!
Le Sant-A7ito7iio était après la Trinidad le plus important navire de l'escadre; il portait moins de marchandises, mais beaucoup plus de provisions de bouche que ses conserves; avec la perspective d'une longue navigation sans ravitaillement, sa disparution était au moins une entrave et un danger de plus.
Opinions très-diverses à bord des caravelles. — D'après Serrano qui montait la Concepcion et avait opéré une assez longue reconnaissance, le Sant-Antonio, surpris par la bourrasque, devait avoir sombré sous voiles. Le prévôt Espinosa, Belchior, les compagnons du Tour du Monde, et entre autres, Henrique Malaco, croyaient à une machination criminelle du pilote Estevào Gomez. Les optimistes conservaient l'espoir de voir reparaître le Sant-Antonio. L'on était dans un véritable labyrinthe de baies, de goulets, de chenaux inconnus, également bons à explorer; pour-
quoi Mesquita, prenant une autre direction que Serrano, ne se serait-il pas aventuré dans un bras de mer d'où tout à coup on le verrait revenir?
Les optimistes sont toujours écoutés. Malgré ses douloureux pressentiments, Magellan alla stationner dans une baie, qui foisonnait alors de sardines, circonstance favorable, car la pêche permit d'en approvisionner les trois navires.
Coup sur coup, cependant, des chaloupes étaient envoyées en exploration.
Qu'on jette les yeux sur une carte du célèbre détroit, après un premier golfe ouvert sur l'Atlantique, on y verra un étroit goulet menant à une sorte de grand lac, borné par une île qui se confond avec les terres escarpées des deux bords, mais qui livre deux passages, l'un au nord, l'autre au midi. La route alors s'élargit, c'est une Manche où l'ancre cesse de trouver fond j elle s'étend vers le sud, puis elle tourne un peu. De gauche comme de droite, dans les rivages ravinés, des renfoncements, des semblants d'embouchures, de faux pertuis se présentent comme pour égarer le navigateur. Non- seulement il peut craindre de ne pas trouver de passe, mais il risque, après de longs circuits, d'être ramené dans la mtr d'où il ■vient.
Toute chaloupe qu'un chenal ramènerait vers l'est doit rejoindre le gros de l'escadre, tel est l'ordre absolu du capitaine général.
Après un cap, le plus méridional du Continent, appelé de nos jours cap Forward, le canal prend sensi-
blement l'excellente direction ouest-nord-ouest; mois il se rétrécit; va-t-il se fermer? non! des îles en masquent la continuation, glissons entreelles etles grandes terres. Aux vastes espaces succèdent encore les entonnoirs, les goulets barrés.
Que de fois les chaloupes revinrent de leurs corvées, sans autres nouvelles que la possibilité d'avancer un peu.
— D'un peu en encore, girofle et gingembre ! il faudra bien que nous en crochions le bout! s'écria le maître bombardier, que son tour de service appela enfin à monter une des chaloupes de reconnaissance.
Tout ce qu'il a encore de compagnons d'aventures sera dans cette embarcation. Belchior est au gouvernail. Aux bancs de rames on peut voir Bruzen, Petit- Jean et Prior de la Trinldad, maître Jacques et Jean- Baptiste de la Concepcion, Bernard Mahuri, perruquier entreprenant, natif de Narbonne, et l'armurier philosophe Pierre Gascon, son camarade de la Victoria. Quelques Basques et Flamands complètent cet équipage d'élite, jaloux, comme toujours, de bien mériter du capitaine général.
A un demi-mille du mouillage, Belchior se mit debout, et tenant des genoux la barre du gouvernail, s'écria, non sans geste éloquent :
— Moustache et pistache! Capon qui parle de revenir par ici tant que nous aurons à bord ce qui s'appelle une queue de sardine! Faut trouver la mer libre, tonnerre au girofle et tremblement de terre à la vanille !
— Bravo!... ça y est! — En avant!... Un ban pour Belchior!
— Voile au vent, vent sous vergue, va bien! Mais en cas de vent de bout ou de calme, attrape les avirons! je tiens la barre et ouvre l'œil! Ou vous filera dans le pertuis de l'oreille et du sentiment une chanson qui vaut un quintal d'huile à bras première qualité.
— Voyons voir?
— Soit ! à l'efTet de répéter un peu le refrain :
Haie! haie! compagnons, haie, Ta rame haie! Vogue d'avant!
Zinzibel! girofle et piment!
Ensemble! répétez-moi ça!... Très-bien!
Mon père est épicier dans le quartier Lombard. Si je suis Belchior, mon frère est Bathazar,
Haie! haie! etc..
Mon frère Balthazar a pour frère Gaspard Tous fils d'un épicier et frères d'un soudard !
Haie! haie! etc..
Enseigne des Trois-Rois dans le quartier Lombard D'où, dans ma peau, partit un fameux tranchelard.
— Eh bien! qu'en dites-vous? l'aviron vous pèserat-il une plume? Soignez-moi votre refrain, un coup d'ensemble, le corps en avant, bras tendus, ramasse-toi, souque, le corps en arrière, et attrape à recommencer! Pas plus malin que ça, petite fleur de massue!
Il y avait plus d'un mois alors qu'on tâtonnait dans le détroit; trois jours s'écoulèrent 'encore; Belchior
commençait à s'enrouer. Une rumeur soudaine met en liesse les trois équipages.
Au mât de la barque, en signe de succès, flotte la bannière du grand saint Jacques.
— J'aurais préféré celle des Rois-Mages; mais elle manquait dans Dion armement, dit le maître bombardier.
Le canon tonne. On s'embrasse. La joie de tous tient du délire : — « La mer libre! victoire! »
L'escadre met sous voile; un vent propice la porte rapidement vers l'ouest. A gauche, du côté de la Terre de Feu, le dernier cap reçoit le nom significatif de cap Désiré; à droite, la pointe avancée de l'Amérique reçoit, au même titre, celui de cap de la Yictoire.
C'est une victoire en effet que d'avoir atteint la grande mer prête à livrer passage et à dévoiler ses secrets à ceux qui viennent de franchir le détroit de Magellan.
— Honneur à toi, mon fidèle Belchior! dit le grand navigateur avec émotion.
— Gloire immortelle à vous, mon général! répond l'aventurier français.