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LA. MER PACIFIQUE

Après avoir attendu au mouillage entre les deux caps Désiré et de la Victoire, après avoir multiplié les recherches, les poteaux indicateurs et les signaux, quand on désespéra de revoir le Sant- Antonio monté par Alvaro de Mesquita, Magellan, navré de douleur, donna l'ordre du départ.

Déjà l'enthousiasme s'était refroidi. Aux acclamations des trois équipages succédaient des craintes trop légitimes : on allait prendre une route non-seulement ignorée, mais jusqu'ici en dehors de toutes les hypothèses du monde savant. N'était-elle point parsemée de dangers insurmontables ? Ne serait-elle pas trop longue pour la quantité d'approvisionnements dont on disposait encore? Ne conduisait-elle point à ce gouffre central, l'épouvantail des explorateurs, où l'Océan allait s'engloutir ?

Au seuil de la mer nouvelle renaissaient toutes les fables menaçantes de l'antique mer Ténébreuse.

L'astrologue San-Martino se permit de les évoquer.

LE PRExMIER TOUR DU MONDE 227

— Ah ! docteur, vous aussi ! s'écria Magellan. Sur votre vie, gardez-vous de prophétiser de malheur!

Quelques officiers, et entre autres Carvalho, proposaient de ne point s'éloigner des terres, comme si la mission pouvait être remplie en côtoyant-

Le capitaine général repoussa sévèrement leurs timides conseils, qui, chose bien remarquable, l'eussent conduit à la découverte du Chili, quinze ans avant l'expédition d'Almagro, et à celle du Pérou cinq ans avant les Pizarre.

Les esprits fermentaient. Des murmures se firent entendre. Certains propos menaçants furent tenus sur l'escadre :

— Or çà, fleur de massue! Allons-nous recommencer ? fit Belchior.

— Foin ! grommela le prévôt Espinosa.

Magellan, accompagné du chevalier Pigafetta et de

quelques vaillants compagnons, se rendit à bord de la Victoria où l'équipage fut assemblé sans armes :

— Que prétendez-vous ? s'écria-t-iL Me faire reculer devaut cette mer ouverte ! M'obliger à renoncer à la tâche dont notre glorieux souverain m'a chargé ! Malheur à qui ose me résister maintenant ! Dans la baie Saint- Julien, j'ai fait grâce; aujourd'hui, je ne pardonnerai pas un mot. Levez l'ancre et soyez prêts à me suivre!

Effrayés du ton de ces paroles, tous les gens de la Victoria obéirent.

A bord de la Concepcion, le brave et fidèle Serrano et Sébastian del Cano, son second, avaient déjà réta-

bli le bon ordre. Magellan ne fit que s'y montrer, les complimenta de leur énergie et remonta la Trinidad où Duarte Barbosa venait d'infliger aux mutins quelques corrections exemplaires.

On appareilla.

Plaintes, observations, remontrances, conseils ni menaces, rien ne pouvait arrêter un homme résolu, comme l'était Magellan, à vaincre tous les obstacles ou à périr.

— Un compagnon du Tour du Monde ne doit pas murmurer, dit tout bas Pierre Gascon, l'armurier philosophe, à son camarade Bernard Mahuri, le perruquier entreprenant ; nous y sommes, allons ! Mais tout ceci entre nous ne flaire pas baume.

— Serais-tu découragé, Gascon ?

— Non ! Seulement, ayant commencé mes études de latin, je sais un proverbe qui veut dire : — « Où l'on est bien, là est la patrie ! » Au pays du Verzin, il y avait de l'agrément, j'y ai manqué le coche. En Patagonie,il fait tropfroid, et jetions à ne pas mourir glacé...

— Préférerais-tu être rôti ?

— Sans comparaison.

— Ah! ah! tu cherches donc un endroit où tu puisses vivre au soleil comme un lézard?

— Peut-être ! fit l'armurier philosophe.

— Moi, j'ai l'ambition de raser et coiffer quelque roi des Maluco, d'y gagner une pacotille d'épices et de finir à Narbonne comme perruquier-barbier, à l'enseigne du Tour du monde.

Louable dessein qu'eût chaudement approuvé le

maître bombardier Belchior, autant, en revanche, qu'il devait être choque des aspirations saugrenues de l'armurier de la Victoria.

Sur la Trinidad, paivmi les Français, pas de défaillances analogues.

On voguait à pleines voiles dans la vaste mer inconnue.

Tout d'abord, Magellan vit avec satisfaction que la côte courait au nord. Que d'autres eussent regret à la perdre de vue, peu lui importait! Il laissait sur la droite les rives occidentales du continent découvert par Colomb; il pénétrait dans cette mer du Couchant qu'avait, le premier, aperçue Vasco Nunez de Balboa, et qui, désormais, était la mer du Sud.

Sous les yeux de San-Martino intimidé, du chevalier Pigafetta toujours plein de zèle, et de Duarte Barbosa, homme positif qui su'pputait volontiers les bénéfices du voyage, il avait déployé sa carte marine encore blanche. Il y traça l'esquisse de la côte montagneuse qui se perdait dans les lointains :

— Par là, dit-il, on irait aux îles des Perles; toutes mes suppositions sont confirmées. Par ici, poursuivitil en indiquant la direction nord-ouest, nous atteindrons l'extrémité orientale du monde connu des anciens, et puis, en descendant vers le sud, ces îles aux Épices où j'ai déjà navigué, où m'attend mon cousin et ami Francisco Serrào, que le Portugal veut soumettre, mais qui, d'après la bulle de démarcation, doivent appartenir à l'Espagne.

Parent, ami et associé de Magellan, Duarte Barbosa

souriait triomphalement. C'est qu'aussi le cousin de doîia Beatriz avait sa part proportionnelle dans les grands avantages accordés par le conseil des Indes au chef de l'expédition : « Privilège exclusif durant dix ans de la navigation aux îles Maluco; un vingtième des bénéfices de la couronne; et au cas où l'on découvrirait plus de six îles, un quinzième du revenu de deux d'entre elles. »

A cela s'ajoutaient pour Magellan et sa descendance des récompenses honorifiques, rejaillissant nécessairement sur la famille Barbosa; mais l'or, le lucre, l'opulence, telle que la réalisaient parfois les conquistadores des deux Indes, étaient à beaucoup près l'objet principal des désirs de l'ancien pilote de la Santa-Luz.

— Oui, sans doute, lui disait Magellan, il est juste que nos travaux nous enrichissent; aussi bien ai-je stipulé sur mon traité avec la couronne les avantages auxquels nous aurons droit. Mais, bien au-dessus de l'opulence, le frère d'Isabel de Magalhaens a toujours placé les services à rendre à la science, au commerce et à la propagation de la foi chrétienne.

— Ma cousine Béatriz, dit Duarte Barbosa, pense à cet égard ce que pensait votre noble et sainte sœur, la grande damoiselle.

Magellan soupira, évoquant sans doute le souvenir sacré de tous ceux qui lui étaient chers; et après un assez long silence, laissant dans le vague un monde d'idées, il ajouta douloureusement :

— Ingrate patrie, tu n'as pas voulu de ma gloire, je la donne au monde entier!

On avait débouqué le mercredi 28 novembre 1520 jusqu'au 18 décembre, temps orageux, éclairs, tonnerre, feux de saint Elme, saint Nicolas et sainte Claire (les corps saints), peu de houle. Et ensuite, beau temps, jolie brise permettant de faire journellement de soixante à soixante-dix lieues sur une mer si tranquille qu'elle reçut le nom de Pacifique.

« — Si Dieu et sa sainte mère, dit Plgafetta, ne nous « eussent pas accordé une heureuse navigation, nous « aurions tous péri de faim, dans une si vaste mer. »

En l'espace de trois mois et vingt jours, en effet, sur un parcours de deux mille lieues, l'on n'aperçut que deux petites îles désertes, situées à deux cents lieues l'une de l'autre. On les appela las DesventuradaSf les Infortunées.

Le poisson péché dans leurs eaux fut d'un grand secours aux affamés et aux scorbutiques de l'escadre, où la disette et l'épidémie ne justifiaient que trop les plaintes des mécontents, et les appréhensions de Pierre Gascon, l'armurier philosophe.

Les géographes modernes ne s'accordent pas à reconnaître quelles sont les Desventuradas de Magellan. L'une d'elles toutefois paraît être Pitcairn, désormais habitée par les descendants des révoltés dnBounty; l'autre, l'île des Chiens de Lemaire.

Le moindre écart en la route eût jeté, soit sur les Pomutou (l'archipel Dangereux de Bougainville), soit sur les Marquises de Mendoza. Ces groupes sont habités et fertiles. On s'y serait aisément ravitaillé, on y aurait pris des rafraîchissements et de l'eau douce,

et l'on eut ainsi échappé aux épreuves cruelles qui ne firent pas moins de dix-neuf victimes dans la division.

L'une des premières fut le malheureux Patagon emmené sur la Trinidad, débonnaire géant, à qui le chevalier Pigafetta dut un curieux vocabulaire de son langage, oîi l'on voit que le grand diable a nom Sétébos et le petit Chcléoulé. — Shakspeare, en l'un de ses drames, a utilisé le premier de ces noms infernaux.

Le pauvre Patagon, privé de la copieuse nourriture qui lui était nécessaire, succomba épuisé.

« Lorsqu'il se sentit à l'extrémité, dit Pigafetta, il « demanda la croix qu'il baisa, et nous pria de le .<( baptiser; ce que nous fîmes en lui donnant le nom « de Paul. »

Dans l'Atlantique, en passant la ligne équinoxiale, son compatriote embarqué sur le Sant-Anionio avait péri, de son côté, étouffé par l'excessive chaleur.

A bord de la Victoria les privations firent également périr un indigène brésilien que les Carvalho avaient décidé à les suivre.

Les compagnons du Tour du monde perdirent Bruzen le Normand, épicier fini, l'ami intime de Belchior Ri part.

— Triste! nous ne sommes plus que sept!

— Et bientôt vous ne serez plus que six, dit l'armurier philosophe.

— Ainsi, tu n'en démords pas? murmura Bernard Mahuri.

— Motus 1

D'après l'opinion la plus accréditée, la première terre où aborda Magellan, serait Guam, la plus méridionale des Mariannes, aujourd'hui possession espagnole.

On venait y faire de l'eau douce et se procurer des \ivres frais. On fut envahi par d'audacieux sauvages, bruns, à cheveux plats, fort intelligents, mais tellement pillards, qu'on leur donna le nom de Larrons. Avec une adresse prodigieuse, ils dérobaient tout ce qu'ils trouvaient à leur convenance. Plus de troque possible. Grief impardonnable, ils allèrent jusqu'à voler l'esquif de la Trinidad.

Pour le r'avoir, il fallut opérer un débarquement auquel prirent part les quarante hommes les plus valides de la division.

Pigafetta, que sa robuste constitution avait préservé de toute maladie, le maigre prévôt Espinosa, l'intrépide Belchior et plusieurs autres compagnons du Tour du monde mettent vaillamment pied à terre, sont assaillis par des nuées d'indigènes qui leur lancent des pierres, ripostent à coups d'arbalètes, tuent quelques hommes, mettent le reste en fuite, brûlent un village d'une cinquantaine de huttes et rentrent en possession de l'esquif.

Fâcheuse échauffourée : sans avoir pu se ravitailler sufhsamment, il faut s'éloigner de l'inhospitalier archipel des Larrons, dont on coulera encore quelques pirogues acharnées à la poursuite de l'escadre.

Ensuite, en gouvernant à l'ouest, Magellan devra faire trois cents lieues à la recherche d'un nouvel atterrage.

Selon quelques auteurs, avant d'aborder aux îles des Larrons, la division avait déjà relâché, soit aux îles Mulgrave qui en sont fort loin dans l'est, soit dans le groupe volcanique de Mounin-Sima, en Micronésie, marqué sur des cartes fort estimables sous le nom d'Archipel de Magellan (1). Sans aucun doute, du reste, après s'être élevé jusqu'à la hauteur du Japon, on le traversa ou le longea du nord au sud.

L'estimable relation du brave Pigafetta, parfois obscure, et trop souvent incomplète, permet de supposer qu'aux Mariannes ou ailleurs, les trois navires touchèrent sur des points divers et se procurèrent assez de rafraîchissements pour soulager les souffrances de leurs nombreux malades.

Toutefois le premier point où l'on prenne vraiment terre est l'îlot désert et charmant d'Humunu (2), faisant partie du grand archipel Saint-Lazare, que nous connaissons désormais sous le nom d'îles Philippines.

On y jette l'ancre, on y aborde, on y établit un campement sous de verdoyants ombrages, aux bords de fontaines délicieuses, qui font appeler ce point de relâche l'Aiguade aux bons indices, l'Acquada du li boni Segnuli, dit en italien le chevalier Pigafetla.

Ici prend fin la glorieuse et pénible traversée du Grand Océan, où n'ont été rencontrés aucun des

(i) Carte de l'Océanie, par A. H. Brué, I8i2.

(2) En espagnol, comme en portugais et en italien, le caractère u éiant toujours aHecté à la voyelle que nous représentons par o,u (ou), il convient de prononcer: Houmounou, Gouam, Zébou, etc..

groupes Polynésiens dont la découverte est réservée aux IMendana, Torrès et Quiros, Schouten et Lemaire, Tasman, Dampier, Roggewein, Byron, Wallis, Bougainville et Cook.

Elle fut pour Magellan la mer voilée, cette immensité constellée d'archipels riants et populeux, à qui près de deux siècles de répit étaient encore accordés avant qu'ils devinssent la proie de la race exterminatrice des civilisateurs. — Ou plutôt, car il faut ici un correctif, durant deux siècles encore continueraient à subsister par elles et avec elles les maux antiques dont souffraient les peuplades indigènes, la guerre permanente, l'anthropophagie, les plus inhumaines superstitions, la lèpre physique et morale, la dépravation, les appétits brutaux, la férocité.

Magellan passa sans voir, sans être vu, admirable de fermeté, se privant plus que personne quand vinrent les heures de disette et, par son inébranlable fermeté, soutenant les courages chancelants de ses plus hardis compagnons. Et il réalisa son dessein, car il venait véritablement d'atteindre aux confins de l'ancien monde et d'entrer dans les eaux qui baignent les Moluques.

— Nous y touchons I disait-il avec enthousiasme, je reconnais ce ciel, cette mer, ces venis, cette atmosphère embaumée de senteurs aromatiques.

Preuve manifeste, on fut bientôt en rapports avec des indigènes de race noire à cheveux légèrement laineux, pacifiques et confiants, qui offrirent aux navigateurs des produits similaires à ceux desMoluques,

tels que clous de girofle, cannelle, poivre^ noix muscade et gingembre.

— Ahl ah! bravo! s'écriait Belchior.

Et ce fut alors tout justement qu'au scandale de tous les compagnons du Tour du Monde, Pierre Gascon osa dire hautement :

— Je n'irai pas plus loin, j'en ai assez, je me fais sauvage I

— Son idée de têtu ! soupira le perruquier entreprenant.

— Vertuchoux! s'écria maître Jacques le Lorrain.

— Cavalisca! fit Jean-Baptiste de Montpellier.

— Étonnant! ajouta Petit -Jean, fils d'un avocat d'Angers.

Barthélémy Prior leMalouin hocha la tête; mais le maître bombardier Belchior Ripart étira sa moustache rousse en fronçant les sourcils.

Et tous se turent en attendant qu'il rompît le silence de l'indignation.

L ILE ENCHANTEE

L'îlot inhabité d'Humunu, sur lequel Magellan avait établi son infirmerie, est situé près du cap Guigan de

l'île de Saraar, que Pigafetta nomme Zamal, et où se trouve le pays de Zuluan, dont les naturels vinrent plusieurs fois visiter les navigateurs espagnols.

Propres à tout, les compagnons du Tour du monde faisaient office de gardes-malades. Belchior, qui présidait au bon ordre du campement, ne dédaignait ni la cuisine ni le soin des tisanes acidulées. Bernard Mahuri rasait, peignait et saignait au besoin. Pelit- Jean, maître Jacques, Barthélémy Prier avaient , par leurs soins, hâté la guérison de Pierre Gascon dont la déclaration les affligeait tous.

— Quoi! poivre et piment! s'écria enfin Belchior, tu veux nous lâcher! toi, un homme, un Bordelais, fils de Neptune et de Minerve, cousin de Mars et ne- 7eu de Vulcain !

— C'est justement par ces motifs ! dit gravement l'armurier philosophe dont la réponse coupa net la verve de Belle-Langue Paille-de-Fer.

— Par ces motifs, fleur de massue?

— Oui, sergent, mon ami et mon maître. Neptune m'a fait navigateur par une coquinerie de mon tuteur qui, pour me souffler mon patrimoine, me retira de l'école et m'enrôla comme mousse. Minerve a commencé ma philosophie sur les bancs où j'étudiais le latin et l'a complétée autour des gamelles où mon cousin Mars ne met pas tous les jours ration complète. Quant à Vulcain, je fabrique des arbalètes mieux que pas un cyclopej je m'entends à la chasse, à la pèche, au batelage, à la nage, à la course et au commerce. Je reste donc sur cette île qui m'enchante.

— Ah ! muscade et gingembre I il est ensorcelé, fit Belchior.

— Maléfice!... diablerie!... un sort!... un tour de Sétébos !... magie noire !

— Non ! un charme, dit Pierre Gascon.

L'île d'Humunu lui dut assurément le nom d'Ile Enchantée que lui décerne l'Histoire générale des Voyages. Elle le mérita d'ailleurs par le prompt rétablissement de tous les scorbutiques.

— Vous m'avez soigné, vous m'avez guéri, continuait le Bordelais, je vous en remercie de tout mon cœur, mais j'avais déjà, mon idée au sortir du détroit des Patagons ; Mahuri peut le dire.

On donnait encore le nom de détroit des Patagons au passage qui, désormais, porte à juste titre celui de Magellan.

— Oui, c'est vrai, fit le perruquier de Narbonne, son entêtement date de là.

— Et la traversée de la mer Pacifique n'était guère faite pour me changer les idées. N'avoir à se mettre dans l'estomac que du biscuit réduit en poussière par les vers et infecté par les souris, comme l'eau corrompue qui a failli nous manquer. En venir à manger de la sciure de bois et du vieux cuir ramolli à l'eau de mer. En être malade à mourir et naturellement travailler tout de même. Trouver qu'une souris maigre est un régal, à preuve qu'il en a été vendu un demi-ducat la pièce.

— Mais c'est connu et fini ! interrompit Mahuri de Narbonne.

— A savoir? Sentir ses gencives surmonter les lents, avoir la mâchoire en branle, la bouche en feu, la gorge en braise; souffrir de corps, d'esprit, de cîEur et de sentiment; perdre chaque jour quelque ami et le voir jeter par-dessus le bord. Assez, je vous le dis, j'en ai assez !

— Enfant ! fit Belchior attristé en songeant à son camarade Bruzen mort du scorbut entre ses bras.

— Pauvre vieux ! murmurèrent quelques autres. L'armurier philosophe, irrévocablement décidé, releva cette double interruption :

— J'aurai, reprit-il, trente et un ans la semaine qui vient. Enfant, je suis suffisamment hors de nourrice. Vieux, j'ai le temps de voir venir. Pauvre, m'est avis que je ne le suis plus quand je me paye une île enchantée. Fontaines d'eau merveilleuse, arbres à fruits de toutes sortes, bananiers, citronniers et cocotiers fournissant à volonté du pain, du vin, de l'huile, du vinaigre et de la tresse à chapeaux.

Pierre Gascon, déjà presque à la mode du pays, souleva son principal vêtement consistant en un vaste parasol de filaments posé sur sa tète, ouvrage ingénieux de sa convalescence.

— Que me manquera-t-il dans mon île ? Poisson et gibier foisonnent. L'herbe est tendre et le pays chaud.

— Poivre et moutarde ! grommela Belchior.

— Bruzen, notre ami, votre pays, sergent, un épicier fini comme vous, poursuivit l'armurier philosophe, a suivi de près à la mer votre malheureux Patagon baptisé Paul en manière d'extrême-onction.

240 LE PREMIER TOUR DU MOÎsDE

A bord de la Victoria, y ai fermé les yeux à un brave garçon de Brazilian, mort en pleurant son ciel doré, ses forêts vertes et sa vie de sauvage. La vie de sauvage I Oh! ceci, camarades, m'a donné particulièrement à penser. Est-ce qu'un sauvage court jamais le risque qu'un sien oncle, voleur sur papier d'affaires, l'embarque mousse pour lui croquer son héritage ?

— Non! gingembre et piment! mais j'ai vu, au pays du Verzin, des oncles qui auraient bien volontiers croqué leurs neveux rôtis, à la broche. Ainsi le papa beau-père à Carvalho, se dit-il, a eu grande envie de se régaler de lui.

— Je suis philosophe.

— Trop! mon armurier. Quoi! nous sommes au bout du rouleau. En bonne route pour Maluco, dont l'odeur nous monte au nez par brise de la partie sud. Et c'est maintenant que tu renonces?

— Vous êtes fils d'un épicier, mon sergent, et Maluco a vos amours. Girofle, muscade ni cannelle ne manquent déjà par ici, puisque ceux de Zuluan sont venus nous en faire la troque. Mais, franchement, on peut vivre sans votre Grande Politique, surtout en un pays où l'on n'a ni linge à blanchir ni loyer à payer. Ah ! par exemple, je n'aurais pas voulu me débarquer aux îles des Larrons comme a fait ce trop pressé de Gonsalve de Vigo, mais ici, jolie température et bonne pâte de sauvages. Je prends femme chez eux et ne connaîtrai plus le mal de terre (1).

— Tu finiras, Gascon, par avoir le mal du pays. (1) Le scorbut.

— Non. Mon oncle m'en a dégoûté ; d'ailleurs, ne =uis-je pas armurier et philosophe? Notre général, qui est Portugais, s'est naturalisé Castillan; moi, qui ;uis Bordelais, je me fais negrito. Je suis un brin trop blanc, mais je m'arrangerai pour devenir fils du soleil.

— Oh ! le soleil se chargera ûe te brunir ! fit Jean- Baptiste en souriant.

Chose avérée d'ailleurs, parmi les Aëtas, habitants primitifs, naissent parfois des enfants presque blancs, connus dans la contrée sous le nom de fils du soleil.

Il est historique, d'autre part, que le matelot Gonsalve de Vigo, excédé de la traversée du Pacifique, déserta aux îles des Larrons, et n'eut point à pàtir de leur rancune, car, six ans après, il fut retrouvé sain et sauf, en l'ile de Rotta, par Jorge Menriques, capitaine de l'un des vaisseaux espagnols qui, dès 1526, franchirent le détroit de Magellan et TOcéan Pacifique.

L'armurier philosophe n'admettait pas que cet im-prudent aventurier pût échapper aux représailles des larrons :

— Moi, disait-il, je prends mon temps et choisis mon endroit. Bien guéri et solide, grâce à vous, mes braves camarades, je m'établis sur l'île Enchantée.

— Si pourtant, dit Belchior d'un ton de regret, chacun en faisait autant que toi, que deviendrait l'expédition?

— Minute ! Espagnol qui lâche ici est déserteur et manque à son devoir. Mais notre engagement à nous,

les Français, porte justement qu'on ne peut, en n'importe quel pays, nous refuser notre congé.

— C'est vrai, très-vrai ! dit la troupe entière.

— Et si vrai, maître bombardier, que vous avez vous-même stipulé ce privilège.

— Oui, mais pour le cas où les chefs changeraient, où notre capitaine général serait remplacé...

— Ou pour tout autre motif, ami Belchior. Mon engagement m'obligeait à servir fidèlement; me suis-je ménagé? A bord, à terre, dans la baie Saint- Julien, au naufrage du Sant-lago et dans le Pacifique où, tué par le scorbut, je faisais mon quart sans broncher, ai-je une seule fois failli aux compagnons du Tour du monde ?

— Non! mille girofliers en fleur! Et c'est ce qui m'enrage. Nous pouvions compter sur toi en toute occasion, et...

— Et qui sait? interrompit l'armurier philosophe. Un jour venant, l'un ou l'autre d'entre vous sera-l-il satisfait d'avoir pour ami le roi de l'île Enchantée.

Que répondre à un camarade aussi déterminé que Pierre Gascon? Après les reproches, les remontrances et les prières fraternelles, vinrent les embrassades d'adieux.

— Embarque, Trinidad !... Victoria, Concepci07i, embarque !

Quand, le camp levé, les trois navires firent voile pour des parages nouveaux, on vit sur la pointe la plus haute de l'île Enchantée, l'armurier philosophe drapé dans un pagne à carreaux rouges et bleus,

coiffé de son parasol, la main gauche appuyée sur son arbalète et de la droite souhaitant bon voyage à ses amis.

A bord de la Victoria, Bernard Mahuri de Narbonne, sans compagnon désormais, ne put retenir quelques larmes.

A bord de la Concepcion, Jean-Baptiste le danseur et maître Jacques, soudard farouche, mais bon enfant, échangèrent des propos singuliers :

— Se met-il le doigt dans l'œil ?

— N'aurait-il pas le nez fin?

— Chacun a sa destinée.

— Il y a du charme, au bout du compte, à être seigneur et maître d'une île enchantée.

— Où la société ne lui manquera pas, puisque ceux d'en face y abordent journellement.

— Où il aura femme, enfants, beau temps et pas de soucis.

— Sauvages! dit-il, mais pas si sauvages, vu qu'ils mangent dans de la porcelaine.

— Pour lors donc, ils ont la peine d'en fabriquer. A bord de la Trinidad, le chevalier Pigafetta,

chargé comme on sait des fonctions de comptablerépartiteur^ dut effacer des rôles le nom de Pierre Gascon :

— Encore une perte ! dit-il au prévôt.

— Oui, fit le laconique personnage.

— Que dit maître Belchior ?

— Tant pis!

— Mauvaise affaire pour l'exemple que des déser-

lions comme celle de Gonsalve et des débarquements commecelui-ci. Heureusement nous sommes en pays où nosgens ferontà coup sûr de jolis coups de commerce.

On côtoyait l'ile de Leyte que Pigafetta nomme Ceylon, et l'on se trouvait en rapports continuels avec les indigènes de la contrée dont on n'eut qu'à se louer jusqu'à l'arrivée en l'île de Zébu, réputée parmi eux la plus propre au trafic et au ravitaillement.

Henrique Malaco, l'esclave malais de Magellan, venait tout à coup d'acquérir une grande importance. Sa langue était entendue par beaucoup de gens du pays; il pouvait ainsi faire office d'interprète. Son service de domestique en souffrit. Duarte Barbosa le lui reprocha durement à plusieurs reprises :

— Moi, pouvoir pas tout faire ! répondit enfin le Malais, qui eut tort d'ajouter ; Vous toujours méchant pour moi !

— Insolent ! s'écria le pilote en levant la main. Henrique Malaco s'enfuit, non sans maugréer en

son langage, et Magellan, témoin de cette scène, ne put s'empêcher de dire à son cousin et premier lieutenant :

— Par quel malheur, ami, avez-vous pris en grippe ce garçon, qui, maintenant, ici, me rend d'inappréciables services?

— Quoi! vous semblez donner raison au maraud!

— Avez-vous jamais eu pour lui la moindre indulgence? En sa présence, je me garderais bien de le dire ; mais, franchement, vous êtes à son égard d'une sévérité souvent excessive.

— Je ne puis oublier l'assassinat de Macrim, et je sais que votre sergent Belchior vous a recruté le drôle au pied d'une potence.

— La reconnaissance en a fait pour moi un serviteur dévoué qui n'a jamais commis le moindre larcin, qui se serait fait mettre en pièces pour mon infortunée sœur Isabel, et qui, je le sens, m'appartient corps et âme.

— Béatriz ne le pense point.

— Parce que vous l'avez influencée.

— Votre esclave est à vous, rien qu'à vous.

— Assurément. Aussi bien ne fait-il votre service qu'en vertu de mes ordres. Mais, puisqu'il vous devient insupportable, choisissez dans l'équipage un autre domestique, engagez un indigène, achetez un esclave; tout ce que vous ferez sera bien fait.

— Pourvu que votre Malais ne soit pas puni de son impertinence.

— De grâce, vivons en paix, et considérez que le moment serait mal choisi pour lui infliger un châtiment, même mérité, quand je lui dois ma satisfaction la plus vive.

— Que voulez-vous dire ?

— Ma carte est complète. Henrique s'est si bien renseigné auprès des navigateurs, en vérité fort habiles, de ce pays, que je connais ma distance de Maluco et la route à tenir pour m'y rendre. Voyez, Duarte. "

A ces mots, Magellan développa la carte des lies Saint-Lazare (les Philippines), et des îles aux Épices

(les Moluques), telle qu'il l'avait esquissée en ajoutant à ses relevés d'autrefois, rectifiés par la correspondance de Francisco Serrâo, les indications très-précises et très-circonstanciées dues aux mariniers indi ■ gènes, pilotes côtiers, pour la plupart très-bons observateurs.

En ce moment, l'un d'eux, rajah ou roi de Massana en l'île de Leyte, conduisait en personne les vaisseaux de Magellan, qui entrèrent dans le port de Zébu, le dimanche 7 avril 1521.

Depuis quelques mois alors, Béatriz avait reçu les communications de maître Eliorraga. Toujours dolente, elle alarmait, par sa tristesse, dona Britès, Diogo Barbosa et tous les autres membres de sa famille.

— Oh ! la gloire! rien que la gloire !... murmuraitelle souvent en évoquant le souvenir de la grande damoiselle.

Et elle continuait à faire des pèlerinages et des neuvaines avec la matrone Espinosa et Benta, l'infortunée fille de Tupi, mariée à Carvalho, qui commandait à bord de la Concepcion.

Or Magellan était bien réellement entré en possession de sa gloire.

Une faible distance le séparait désormais de ces îles aux riches produits qu'il avait antérieurement visitées en venant de l'Occident par le cap de Bonne- Espérance. Sûr d'y arriver par l'Orient, il pointait sa

carte marine avec une légitime fierté, en disant au chevalier Pigafetta :

— J'ai passé par tous les degrés de longitude ; par conséquent, dès à présent, je puis m'enorgueillir d'avoir accompli le tour du monde.

— C'est incontestable, général, dit le navigateur italien; oui, dès à présent, cet honneur vous esta jamais acquis comme celui d'avoir ouvert sur l'Océan des milliers de lieues de routes nouvelles.

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