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LES FRERES D ARMES

Le Retorto, commandé par Alvaro de Mesquita, venait à peine de mouiller dans le Tage, lorsqu'une grande barque de pêche se détacha de l'anse de Rastello et s'en rapprocha lentement. Un homme grossie-

ment vêtu, dont le visage était plus qu'à demi caché par un capuchon, y tenait la barre du gouvernail.

— Doucement! très-doucemenl! dit-il à ses rameurs. Il aperçut tout d'abord dom Lopo Soarès d'Alberga-

ria entouré de ses courtisans.

— Ah! le misérable! murmura-t-il. De retour à Lisbonne! Voici un danger de plus !

Mais presque aussitôt son cœur battit de joie :

— Enfin! dit-il d'une voix tremblante, elles me sont rendues! Dieu soit loué!

Sur le château d'avant, auprès de son neveu Duarte, Diogo Barbosa voyait donaBritès, sa digne compagne, et sa chère petite Béatriz aux yeux parlants.

L'enfant admirait la ville royale qui déroulait ses splendeurs sur la rive droite du fleuve, depuis la tour de Bélem et l'église du même nom bâtÏQ en face du mouillage, jusqu'aux dernières collines surchargées de monuments. Elle admirait, non sans penser à son père qui la dévorait du regard, mais qu'elle ne pouvait reconnaître, grossièrement déguisé comme il l'était.

Diogo Barbosa, excellent navigateur, avait d'aventure débuté comme volontaire sur des bâtiments espagnols. Il prit part à d'importantes expéditions, et se maria à Séville où son beau-père était alcaide du château. C'était à Séville qu'il se reposait des fatigues de la mer, à Séville qu'était née sa petite Béatriz.

Mais un édit fort sévère du roi Emmanuel ayant rappelé en Portugal tous gens de mer résidant à l'étranger, il revint à Lisbonne. En 1501, il naviguait

sous Joam da Nova, qui découvrit les îles de la Conception et de Sainte-Hélène.

Vasco de Gama, revêtu de la dignité d'amiral des Indes, paraissant s'intéresser beaucoup à lui, Diogo s'établit à Cochin avec sa femme, son enfant et son neveu Duarte, dont il fit un hauturier accompli. Mais Vasco de Gama disgracié perdit toute influence . Sous la vice-rojauté de ses successeurs d'Almeïda et d'Albuquerque, Diogo Barbosa ne laissa pas que d'acquérir des titres nouveaux. Le plus beau trait de sa carrière lui devint funeste.

Dans la mer Rouge, par une brillante manœuvre, il fit naufrager deux gros navires musulmans chargés d'artillerie et s'empara en même temps d'une belle caraque fournie au Soudan d'Egypte par les Vénitiens.

Au mépris de toute équité, d'Albergaria, qui commandait en chef, donne le commandement de cette prise à son proche parent Joam Soarès. Diogo Barbosa, indigné, réclame énergiquement, est mis aux fers et renvoyé à Lisbonne sur le navire même.

Dès son arrivée, il porta plainte au roi; ses plaintes furent étouffées par la coterie hostile à d'Albuquerque. Le cœur ulcéré, il résolut dès lors de retourner à Séville aussitôt que son neveu Duarte lui aurait ramené sa femme et sa chère petite Béatriz. Mais l'édit royal était particulièrement sévère pour les navigateurs et les pilotes ayant connaissance des découvertes faites dans l'Inde aux frais de la couronne. Leur désertion était punie de mort.

Dona Britès et Duarte ne savaient trop à quel parti s'arrêter.

— Où aller? — Chez Diogo?— C'est imprudent peut-être. — Nous avons tout à craindre de Soarès. — On en veut à mon oncle encore plus qu'à moi. — Patience 1 Laissons partir les fildagues.

Heureusement le cousin et ami de Magellan n'avait reçu aucun ordre de retenir Duarte à son bord.

Le canon saluait le pompeux débarquement de dom Lopo Soarès qui avait droit à cet honneur comme vainqueur d'une escadre musulmane dans la mer Rouge. Les rapatriés descendaient successivement du navire.

Dona Britès, Béatriz et Duarte Barbosa s'étaient assis auprès de leurs modestes paquets arrachés au naufrage de la Santa Luz.

Devinant leurs perplexités, bien qu'il ne pût se douter des dangers qui menaçaient son neveu, Diogo fit donner encore trois coups d'aviron. Sa barque se trouva au ras du château de pouppe. Une voix émue chanta ces vers du romancero espagnol :

Qui me reconnaîtra dans ma misère et ma douleur? Ma sœur, ou le fils de mon frère ? Ou l'enfant de mon sang, ou sa mère si elle m'aime encore ?

— Diogo! fit Duarte à voix basse.

— Mon mari ! dit dona Britès en tremblant.

— Mon père! murmurait Béatriz.

— Homme de bien, pourriez-vous accoster et nous conduire à terre? demanda Diiarte.

— Combien êtes-vous?

— Trois.

— Et que payerez-vous?

— Ce que vous demanderez en conscience.

— J'accoste.

Alvaro de Mesquita, conduisant Duarte dans sa chambre, lui disait alors :

— Je puis enfin vous parler librement. Grâce à mon cousin et ami Magellan, je suis porteur de tout un dossier justificatif qui sera d'un grand poids en votre faveur. En outre, le conseil des Indes va être saisi d'accusations contre les Soarès, concluant à faire accorder à votre oncle Diogo les récompenses dont il est digne.

— Grand merci, capitaine, de ces paroles! dit le pilote. Aucun bienfait ne peut étonner de la part d'hommes tels que Magellan et d'Albuquerque; mais croyezvous que d'Albuquerque absent puisse l'emporter sur d'Albergaria présent à la cour?

Alvaro de Mesquita hocha la tête.

— Que Dieu soit avec vous! dit alors Duarte. Dona Britès et Beatriz étaient assises déjà dans la

barque dont Diogo tenait le gouvernail. Leurs cœurs battaient violemment. Duarte les rejoignit.

— Allez avec Dieu ! leur cria Mesquita qui avait tout deviné, mais devait, jusqu'à la fin, en présence des gens du bord, feindre une indifférence complète.

Il fit sagement, en effet, car les deux Soarès, abusant de leur crédit, prirent le cuntre-pied de chacune

des propositions du vice-roi. Tout disgracié des Indes deyint leur protégé naturel. L'affaire Pereira-Vasconcellos fut adroitement étouffée, et même, au scandale des gens de bien, ces deui concussionnaires furent de nouveau reçus à la cour, tandis que toute note favorable donnée par d'Albuquerque était au moins non avenue.

On ne tarda pas à s'enquérir de Duarte Barbosa et par contre-coup de son oncle Diogo qu'on ne trouva point chez lui. Le capitaine du Retorto, Alvaro de Mesquita, put alors répondre que l'ancien pilote de la Santa-Luz, avec la femme et la fille de son oncle, avait débarqué dès le soir de l'arrivée et qu'il n'en savait pas davantage.

. Ne rien savoir, c'était avoir à peu près la certitude qu'ils avaient réussi à sortir du Portugal.

Au lieu d'accoster sur la rive droite d'où sa barque était partie, Diogo Barbosa sembla d'abord gouverner sur la rive gauche; mais, une fois au milieu du fleuve, il se laissa dériver jusqu'à la tombée de la nuit.

Alors enfin il osa pousser un cri de joie, ouvrir les bras à sa femme et à son enfant, remercier son neveu qui les lui ramenait, leur faire ses confidences et recevoir les leurs qui le raffermirent dans ses résolutions.

Il avait vendu tout ce qu'il pouvait avoir de précieux, emprunté sur gages pour la valeur de son mobilier, et fait passer en Espagne le fruit de ses épargnes.

Depuis plusieurs mois, il ne sortait point de sa barque, guettait tous les arrivages de l'Inde, espérant, désespérant tour à tour. c

Dona Britès, avec l'émotion la plus vive, raconta le naufrage de la Santa-Luz, le séjour sur l'îlot de Padua, l'admirable conduite de Magellan.

— Il a proclamé hautement que je n'étais coupable en rien! dit Duarte Barbosa, «t m'a protégé jusqu'au dernier jour contre Lopo Soarès.

— Après Dieu, c'est lui qui nous rend à vous, dit l'intelligente petite Béatriz avec un accent de gratitude enthousiaste. Tous les matins, tous les soirs, je prierai les anges et les saints de protéger notre bon ami Fernando.

Favorisée par la marée montante, poussée par un bon vent d'ouest, la barque de pêche atteignit vers minuit la rive nord de la mer de Paille où, dans une cabane isolée, l'on trouva prêt tout ce qu'il fallait pour continuer le voyage par eau ou parterre : des costumes masculins pour dona Britès et son enfant, des approvisionnements, des armes.

Au point du fleuve où le courant aurait par trop ralenti la fuite, Diogo congédia sa chaloupe et rejoignit un serviteur depuis longtemps en mesure de lui procurer des chevaux.

Enfin, non sans dangers, mais grâces au ciel, sans combat, on franchit la frontière.

— La nécessité où nous pouvions être de nous défendre comme des malfaiteurs contre de loyaux serviteurs du roi Emmanuel, a jusqu'ici troublé toute ma joie, s'écria Diogo Barbosa en embrassant avec transport Britès et sa petite Béatriz. Désormais nous sommes Espagnols!... Ingrate patrie, qui méconnais tes

enfants, tes enfants te méconnaissent à leur tour.

Avant que le Retorto monté par Mesquita fût reparti de Lisbonne, les deux Barbosa, déclarés traîtres, y étaient condamnés à mort par contumace.

A Séville, ils furent accueillis avec faveur comme hauturiers experts.

Diogo, ayant ouvert un cours d'hydrographie, acquit des droits à être adjoint comme lieutenant à son beaupèx'e l'alcaïde du château royal.

Duarte reprit la navigation comme pilot^ sur un bâtiment de San Lucarde Barrameda.

Oncle et neveu s'étaient fait naturaliser sujets de Caslille.

— Et d'Albuquerque s'intéresse à de tels misérables! s'écriaient les Soarès jetant feux et flammes en présence du roi Emmanuel. Sa Seigneurie le vice-roi n'en fait pas d'autres!

Isabel de Magalhaens, demoiselle d'honneur de la reine, dit le soir même à son cousin Alvaro de Mesquita :

— Répétez bien à mon frère que la protection du \ice-roi est ici plus nuisible qu'utile.

— Je m'en suis aperçu déjà.

— Fernando a eu le malheur d'être en lutte ouverte avec dom Lopo d'Albergaria. Il faudra longtemps, bien longtemps, pour que cette querelle ne lui fasse plus de tort.

— Isabel, votre frère, là comme toujours, accomplissait noblement son devoir.

— Oh! j'en suis sûre! s'écria la jeune fdle avec un ■enthousiasme qui pénétra le cœur d'Alvaro. Dites-lui

encore, mon ami, que je suis avec lui en âme, que je ne rêve qu'à sa gloire et ne pense qu'à ses dangers. .^

— Puisque vous le dites ainsi, répliqua Mesquita d'un accent chaleureux, puissent ses dangers être les miens et Dieu veuille que j'aie part à sa gloire !

Isabel rougit, permit au jeune capitaine de lui baiser la main en lui disant adieu, et remonta auprès de la reine, tandis que, pourvu des dernières instructions officielles, Mesquita regagnait son bord pour remettre sous voiles.

Il appareilla, et fit le voyage entier avec l'esprit tout plein de la jeune Isabel, qu'il avait laissée enfant, en 1505, lors de son premier départ pour l'Inde sous Francisco d'Almeïda, et qu'il venait de retrouver, parée de toutes les grâces de l'adolescence, fière et prudente, douée d'un esprit fin qui la guidait dans le labyrinthe de la cour, d'excellent conseil malgré son extrême jeunesse.

Isabel rappelait par ses traits les aïeules bourguignonnes ou françaises auxquelles s'allièrent, durant trois générations consécutives, les premiers sires de Magalhaens, gentilshommes d'ancienne extraction, ou, selon la locution portugaise, de cota et armas (de cotte et d'armes). En elle pas une goutte de sang arabe. Elle était blanche, blonde, aux yeux clairs, contrastant singulièrement en cela avec le plus grand nombre des jeunes personnes nobles attachées à la maison de la reine.

Née à Porto comme son frère, elle avait été appelée à la cour auprès de dona Maria de Castille, comme il

l'avait été, lui, sous le règne précédent, dont la politique intérieure différait à tous égards de celle du roi Emmanuel.

Ancien page de la reine Léonor, Magellan appartenait de fait au parti le moins bien vu. Les faveurs royales, quoi qu'il pût faire, ne lui seraient accordées que bien difficilement.

— Je n'ai qu'un but, avait dit Isabel à son cousin, conquérir ici une position qui me permette un jour de faire valoir efficacement les titres que, de son côté, Fernando conquiert par sa valeur.

— Je veux, moi, se répétait Alvaro, que ces titres soient les miens et qu'Isabel soit ainsi forcée de nous unir toujours son frère et moi dans une même pensée.

Loyal et fraternel dessein qui ne put s'accomplir. Avec une sorte d'obstination, les hasards de la guerre et de la mer ne permirent de fort longtemps à Mesquita de rejoindre son frère d'armes. Leurs devoirs n'allaient plus cesser de les séparer, eux qui, jusque là, s'étaient toujours trouvés dans les mêmes parages, aux mêmes actions.

Tous deux, ils avaient débuté sur les côtes du Portugal et du Maroc comme jeunes fidalgues. Ils étudiaient alors la cosmographie sous les mêmes maîtres, l'éminent Ruy Faleiro, le savant Martin Béhem de Nuremberg et les Israélites Josef et Rodrigo, professeurs de grand renom.

Tous deux, après avoir subi les épreuves exigées par le règlement royal, étaient partis pour les mers de

l'Inde, ainsi que leur camarade Narvâo Fornez, à bord du vaisseau de Francisco d'Almeïda qui commandait une flotte de vingt-deux navires. Ensemble ils prirent vaillamment part à l'expédition de Monbaça sur la côte de Zanguebar j ils y combattirent l'un près de l'autre et se trouvèrent au sac de Quiloa. Peu après, sous Vaz Pereira, ils faisaient une autre campagne de guerre à Sofala, sur la côte plus méridionale de Mozambique. Ensemble enfin, ils passèrent sous les ordres du grand Albuquerque, qui les distingua parmi les jeunes officiers de leur temps, donna le commandement du Sinzel à Mesquita et chargea Magellan du service de la garnison à bord de la Santa-Luz dont le naufrage les sépara.

A son retour de Lisbonne avec le Retorto, Mesquita fut constamment employé du côté occidental des possessions portugaises; il remplit des missions diverses dans le golfe Persique, dans la mer Rouge, sur les côtes de Mozambique et de Zanguebar.

Magellan, pour qui le vice-roi avait désormais la plus grande estime, explorait la presqu'île orientale de l'Inde, visitait Malacca, s'y pénétrait fort habilement des sentiments des divers groupes de la population envers les Portugais, et enfin, y rendait un de ces services signalés qui suffisent à illustrer un homme de guerre.

De concert avec un autre de ses parents Francisco Serrâo, il découvre un complot ourdi par les Malais pour anéantir les Européens, le conjure, sauve le général et les troupes de débarquement, et., par sa patrio-

tique prudence, assure ainsi le succès de l'expédition, c'est-à-dire la conquête de Malacca.

D'Albuquerque reconnaissant jette aussitôt les yeux sur lui et sur le brave Serrào pour accompagner Antonio de Abreu à la recherche de ces fameuses lies aux épices, les Moluques, dont la possession compléterait la prépondérance commerciale du Portugal.

On ignore leur position exacte; il s'agit de la déterminer. On sait seulement que, depuis un demi-siècle, les Arabes ont soumis au mahométisme ce riche archipel. Il faut en frayer la route à la foi chrétienne, abattre le croissant, étendre dans des mers nouvelles la puissance delà couronne.

Trois navires sont armés et partent de Malacca pour le voyage d'exploration.

— Ahl ah! nous voici donc enfin sur la route de Maluco, s'était écrié Belchior qui depuis le naufrage de la Santa-Luz n'avait cessé d'être sous les ordres de Magellan. Le cap sur le soleil levant où nous trouverons l'épice au nid, voire dans l'œuf! Un jour venant, quand je rejoindrai mon père dans sa boutique à Paris, je pourrai lui dire : — « Cannelle, poivre, girofle et gingembre! Papa, tel que vous me voyez, j'arrive de la source à la grande politique. »

— Mais, Belle-Langue, sans le naufrage de la Santa Luz, tu serais à Lisbonne ou même dans ton Paris depuis bel âge.

— C'est vrai, les enfants, sans ce cher naufrage, Belchior Ripart manquait le coche de Maluco. Décidément, malgré la perte de mon quartier d'éléphant

mariné à la fine fleur de massue, je ne regrette rien I

— On te croit sans peine!... Protégé du capitaine, sergent d'armes, et riche de belles parts de prises placées chez le meilleur banquier de Cochin!

— Ne parlez pas de mes économies, tas de bavards; ça porte malheur !

A l'ouvert du port, au moment où partait la petite division Abreu, le navire montj par Alvaro de Mesquita longea celui de Magellan.

Les deux frères d'armes se saluèrent de la main sans pouvoir échanger une parole.

Tous deux en furent grandement au regret. Quelles douces et fraternelles causeries perdues, avec l'occasion d'obtenir du vice-roi de servir encore ensemble. — Par belle brise de travers, ils s'étaient entrevus :

— Adieu, frère!... salut et adieu!

Où, quand, comment se retrouveraient-ils pour parler de leurs amis et de leurs ennemis, des Barbosa, des Soarès, de la cour de Lisbonne et par-dessus tout d'Isabel, la dame des pensées du chevaleresque Mesquita, la noble sœur de Magellan?

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