RETOUR A SEVILLE
Seize mois après les drames de Zébu, trois ans entiers après le départ de San Lucar de Barrameda, des cinq beaux navires rangés sous les ordres de Magellan, un seul, délabré, usé, criblé d'avaries, jetait l'ancre près du môle de Séville, en saluant du canon.
C'était la Victoria, commandée par Sébastian del Cano, ne ramenant que dix-huit hommes sur deux cent trente-sept.
Ils revenaient accablés de maux, à bout de forces, malades pour la plupart, tous épuisés, tous trop heureux, fiers d'avoir accompli le premier voyage autour du monde. Ils atteignaient le terme « de l'expédition la plus hardie que les hommes eussent encore faite (1). » Les prévisions de Christophe Colomb, les
(1) De Laborde, Hist. abr. de la mer du Sud.
théories de Martin Behem, les desseins profonds de Magellan, étaient réalisés par leur immense voyage, donnant d'après les journaux du bord, quatorze mille quatre cent soixante lieues de route.
« Ainsi fut démontrée physiquement pour la première fois, la sphéricité et l'étendue de la circonférence delà terre (1). »
A bord de la Victoria se trouvait le chevalier Pigafetta, qui, en rade de Tidor, l'une des Moluques, y avait passé avec Belchior Ripart ; mais Belchior luimême, qu'était-il devenu ?
Sa pacotille intacte, ses effets, ceux de trop de ses compatriotes et amis dont il s'était constitué le mandataire, se trouvaient à bord; lui-même depuis un mois n'y était plus.
A l'enseigne des Rois-Mages, le reverrait-on jamais, ce fils intrépide et honnête, doué de toutes les qualités qui font l'aventurier parfait?
A Tidor, le brave compagnon du Tour du monde avait eu un crève-cœur affreux. Barthélémy Prior le Malouin, son dernier camarade, n'avait pu obtenir de passer avec lui à bord de la Victoria. Carvalho, pour désobliger Pigafetta, y mit obstacle. Sébastian del Cano ne laissa point que d'être fort désobligeant aussi.
— Ah ! seigneur chevalier, comme tout ceci finit mal! dit Belchior en soupirant.
— Patience ! mon ami.
— Oui, patience! mais sur douze camarades, il ne m'en reste plus un.
(1) BouGAiNviLLE, DiscouTS préliminaire.
— Tous ne sont pas perdus pour toujours !
— Dieu vous entende !
Bclchior était élevé en grade, en solde, en fonctions; il reprenait la route d'Europe avec une pacotille triple de celle d'autrefois : sa douleur n'en serait pas moins inexprimable si l'on n'en avait pour mesure son changement physique et moral. — Son teint acajou avait passé au vert feuille de saule; sa barbe et ses cheveux roux avaient blanchi; son embonpoint s'était fondu, ses rides creusées. Phénomène plus caractéristique encore, il avait perdu l'habitude de jurer par les produits des îles aux épices. Il commandait son quart désormais; eh bien, pour activer la manœuvre, jamais on ne l'entendit crier : — « Girofle et gingembre ! Poivre, cannelle ni muscade ! »
Fini de rire encore une fois.
De tous ceux qu'il avait aimés, chefs, collègues ou subalternes, le seul et unique dont il ne fût point séparé était le noble chevalier Pigafetta, qui, l'on doit le dire, lui rendait affectueusement estime pour estime.
Quoique de conditions très-différentes, le fils de l'épicier, le gentilhomme vicentin, causaient beaucoup ensemble. Ce fut ainsi, par parenthèse, que le dernier acquit la connaissance de bien des faits relatifs aux années de lutte dans l'attente.
Belchior ignorait peu de choses. Il pouvait parler du Brésil au temps de Cabrai, du baptême et du mariage de Benta, de la naissance du jeune Déodat Carvalho. Il pouvait parler de l'Inde sous d'Albuquerque,
des Soarès, du naufrage de la Santa-Luz, des faits et gestes des deux Barbosa. Enfin, chose plus précieuse encore, ii avait fait, sous Magellan, après la prise de Malacca, le premier voyage aux Moluques, où il avait très-bien connu Francisco Serrào, l'émule et continuateur d'Antonio de Abreu.
Renseignements utiles, documents précieux, dont ne se ressentent guère toutefois les relations du voyage autour du monde rédigées par Pigafetta en trois langues : italien, espagnol, français.
Après y avoir loué, comme l'on sait, Magellan, le miroir, la lumière, le guide, le confort de tous, le sincère narrateur ne déguise les désordres, les violences, les actes d'improbité ou de piraterie, les lâchetés ni les faiblesses dont il fut témoin. Mais, préférant de beaucoup la description des contrées qu'il visite, l'étude de leurs produits, la peinture des mœurs des habitants, il ne s'appesantit sur aucun de ces regrettables épisodes.
Il les mentionne pourtant.
Dans le cours entier de son ouvrage, il évite, au contraire, avec une intention marquée, de nommer une seule fois son capitaine pour la traversée de retour, Sébastian del Cano.
Le méprisait-il? — Rien de moins prouvé.
Le haïssait-il? — C'est bien possible.
Le dédaignait-il? — Ceci' paraît évident.
Ils se boudaient.
La froideur de leurs rapports n'implique aucune-
ent que le marin de Guetaria eût à se reprocher la moindre indélicatesse.
«— Non, franchement, disait le lieutenant Belchior, ce n'est peu ni beaucoup une patte-croche comme le Carvalho.
— L'ai-je jamais accusé? En plein conseil, à Zébu, le matin du jour du grand malheur, il prend la mouche à cause des observations que je fais à l'autre. Tant pis pour lui!
Des deux parts on se roidit. La réserve glaciale de pigafetta ne pouvait être désarmée par la fière susceptibilité de Sébastian del Cano. Jamais on n'échangeait une parole.
Peu importait au chevalier, à qui restaient, pour occuper ses loisirs, l'étude, la rédaction de son journal de voyage, et la conversation, sinon gaie, du moins fort nourrie du mélancolique lieutenant Belchior. Avant d'être à la hauteur des îles du cap Vert, il tenait de lui, sur Isabel, sur Béatriz, sur Diogo de Souza, sur Lisbonne et sur Séville, mille intéressants détails dont Magellan, Duarte Barbosa ni Alvaro de Mesquita ne l'avaient jamais entretenu.
A l'île Sant-Iago du cap Vert, il fut brusquement et très-péniblement privé de la compagnie du loyal aventurier dont, hélas ! il avait tout lieu de craindre la fin tragique. Il le pleura.
Et complètement livré à lui-même, il concentra de plus en plus ses pensées sur la veuve et sur l'enfant du capitaine général.
Dépositaire de tout ce qui avait appartenu à Magellan, il contemplait parfois, depuis Zébu, avec une douloureuse sympathie le portrait de Béatriz. Souvent
alors, il rêvait, non sans tristesse, à cette jeune et charmante femme qu'il avait connue si gaie, si enthousiaste, si résolue, n'aspirant qu'à mettre sous voiles, à partager les travaux et les périls de la campagne, à découvrir la route mystérieuse qui, par l'Occident, conduirait aux fameuses îles aux Épices, à faire le premier tour du monde.
— Noble créature! trop infortunée! murmurait Pigafetta. Mon devoir est d'être, pour la vie, son serviteur, son ami, son protecteur...
La froide logique et une passion chevaleresque complétèrent la gradation.
— Son époux!... Comment sans cela remplir
ma tâche? Comment, en lui restant étranger, la servir, la protéger efficacement?
L'amalgame confus de souvenirs, de poésie et de dévouement qui s'emparait du cœur de Pigafetta, devint idée fixe durant les derniers jours du voyage.
— Je veux l'aimer, être aimé d'elle, vivre ensemble de la gloire immortelle de celui qu'elle chérissait dès l'enfance et dont j'ai recueilli les derniers ordres !
Le chevalier oublia qu'il était postulant dans l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem.
A Séville, tandis que s'amassait sur les quais une foule avide de connaître les aventures des premiers explorateurs du tour entier du monde, tandis que le gouverneur, l'archevêque, et les membres du conseil des Indes ou de l'université, et ceux de la casa de contractacion envoyaient complimenter le capitaine Sébastian del Cano, Pigafetta, ne songeant qu'à Béatriz,
alla d'abord s'agenouiller en l'église Sainte-Marie où il pria longuement Dieu et tous les saints de le guider; puis il se rendit en la demeui'e de Diogo Barbosa, cruellement renseigné déjà par Juan Yespuce et quelques autres de ses amis :
« Magellan tué au combat, Duarte massacré par trahison. »
Béatriz, retirée dans son oratoire, n'était encore instruite de rienj sa mère pleurait à chaudes larmes; on parlait bas avec consternation; Juan Vespuce dit a date :
— Le 27 avril de l'an dernier.
— Dieu! le jour de l'intersigne! s'écria dona Britès.
Pigafetta entrait :
— Vous y étiez, vous! dirent Diogo Barbosa et Juan Vespuce en lui serrant les mains.
— Hélas, oui! j'y étais!
Le récit détaillé des catastrophes fut alors fait à demi-voix pour que Béatriz ne put l'entendre.
— Comment l'informer de son malheur? se demandait-on en tremblant.
Elle entra.
Elle entra pâle, languissante, se soutenant à peine, mais rayonnante.
Puis, d'une voix affaiblie dont une joie douloureuse ravivait l'éclat :
— Pleurez, dit-elle, vous qui restez!... Moi, par la permission de Dieu, je les rejoins !...
— Grâces vous soient rendues, seigneur Pigafetta,
\ous aimez mon mari, vous l'honorez; et si son fils Rodrigo vivait encore, vous remplaceriez pour lui le père qui lui manquerait.
Mais je viens de les voir, tous! tous! tous!...
Au moment où vous entriez dans cette maison, ils entraient dans mon oratoire. Pendant que vous racontiez le miracle, le combat, le massacre, la glorieuse et sainte vie de mon époux, sa glorieuse et cruelle mort, ils sont venus, tous!... tous!... tous!
Il avait notre Rodrigo dans les bras.
L'ange me souriait en me tendant les mains.
Isabel et Mesqùita prenaient les miennes.
Derrière eux, j'ai entrevu Duarte Barbosa et plusieurs autres participant à notre bonheur.
Fernando me posait au front le baiser de la vie éternelle.
Adieu donc, mon père, ma mère, mes parents et mes amis.
Adieu, loyal chevalier qui rendrez à jamais témoignage de ses vertus ; je vous bénis^ et enfin, je suis heureuse!;.. Magnificat!
A ces mots, elle s'assit et mourut.
Le soir, Séville illumina en l'honneur du premier tour du monde. Une seule maison, assombrie par un triple deuil, resta plongée dans l'ombre : c'était celle de Magellan.
Dès le lendemain, les dix-huit de la Victoria, pieds nus, un cierge à la main, suivis par une multitude
chrélieiinenient émue, allèrent en pèlerinage aux églises de Notre-Dame de la Victoire et de Sainte- Marie d'Antigua, pour accomplir des vœux sacrés faits en mer.
Le jour d'après, le chevalier accompagnait au dernier asile la dépouille mortelle de Béatriz qu'il pleura comme un second époux. Puis, se levant, il se ressouvint qu'il était postulant en l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem.
Deux femmes épîorées attendaient qu'il eiit cessé de prier pour lui demander, faveur suprême, des nouvelles de leurs absents. C'étaient la matrone Espinosa et Benta la Braziliane, accablée de douleur par la perte de sa bicn-aimée protectrice :
— Aucun d'eux n'était mort quand nous nous sommes séparés, leur répondit Pigafetta, qui, s'adressant d'abord à l'Andalouse, la rassura de son mieux : — Votre mari notre prévôt, dit-il, le modèle des bons serviteurs, n'a cessé de remplir son devoir avec zèle et mérite à tous égards d'être récompensé. Nous l'avons laissé à bord de la Trinidad, occupant le premier rang après le capitaine Carvalho...
— Mon mari ! fit Benta tremblante.
Quelles nouvelles donner à cette malheureuse femme? Elle venait d'être insultée par quelques gens de la Victoria. Fallait-il lui cacher que son fils était en esclavage à Bornéo? Le chevalier crut devoir lui révéler la vérité tout entière.
— Ma bienfaitrice est mortel murmura l'infortunée Braziliane, que ne suis-je morte comme elle ou au moins renvoyée en mon paysl
— Ayez courage, pauvre femme! dit Pigafetta, car la Providence vous a conduite vers moi.
II n'avait eu qu'à se plaindre de Carvalho; il prit à cœur de soustraire sa femme à la misère et au mépris public.
De toutes parts, sur sa route, il devait prodiguer ainsi les consolations et les bienfaits.