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LA TACHE DE PIGAFETTA

Gentilhomme vicentin de vieille souche, — postulant agrégé en l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem et particulièrement distingué par l'illustre grand-maître Villiers de l'Isle-Adam, — embarqué comme passager par privilège de Sa Majesté le roi d'Espagne, empereur d'Occident, sur la présentation d'office du nonce de Sa Sainteté, — volontaire appelé en cours de campagne à servir activement, — honoré de l'amitié du capitaine général Magellan et nommé tour à tour, par lui, officier de vaisseau, aide de camp, répartiteur et contrôleur comptable, puis secrétaire-cartographe et guide-interprète, Pigafetta ne dépendait plus à Séviile du vulgaire officier de fortune Sébastian dcl

Cano, par trop gonflé d'un succès dû au plus tragique concours de circonstances, au désastre de Mactan, au massacre de Zébu.

Luttes intestines du bord, conflits d'attributions avaient pris fin, grâce au ciel, en même temps que les fatigues, les privations et les dangers.

Après avoir sauvegardé sa dignité comme son honneur, et tenu fermement sa place en dépit des velléités despotiques du prévaricateur Carvalho, sa tâche devenait facile.

Sébastian del Cano ne gêna en rien la reddition de ses comptes, ni la remise de ses cartes hydrographiques au conseil de marine et de pilotage où Diogo Barbosa, Juan Vespuce et autres rendirent publiquement hommage à ses travaux. Aussi bien, sous le rapport de la navigation, Pigafetta est-il considéré comme le véritable continuateur de Magellan.

Il eut également les coudées franches pour faire vendre au mieux, avec le concours de la casa de contractacion, non-seulement sa pacotille personnelle, mais encore celle de tous les absents dont il devait prendre et prit à cœur les intérêts avec un soin scrupuleux.

Enfin, ces affaires étant réglées bien avant la fin du désarmement de la Victoria, il partit pour Valladolid où se trouvait alors l'empereur Charles-Quint. Et là, dit-il avec candeur, ce ne fut or ni argent, mais choses bien plus précieuses, qu'il eut l'honneur de lui offrir. — Entre autres objets rapportés d'outre-mer, il lui donna un livre où, jour par jour, il avait inscrit

tout ce qui était arrivé durant le voyage autour du monde.

Ce journal complet, rédigé en langue espagnole, n'est point parvenu jusqu'à nous.

L'infortunée Benta, femme de Carvalho, accompagnait le chevalier qui prolongea le moins possible son séjour à la cour d'Espagne, afin de se rendre plus promptement à Lisbonne où il fit au roi Jean III le récit de la campagne.

Là, depuis la mort d'Emmanuel le Fortuné, foule de disgraciés, tels que Vasco de Gama, étaient rentrés en faveur. Celui qui avait ouvert la route des Indes allait, après plus de vingt ans, en être enfin le viceroi. La puissante coterie des Soarès était abattue. On leur reprochait à bon droit d'avoir persécuté Magel-. lan et privé le Portugal d'une gloire acquise pour jamais à la couronne d'Espagne.

La grande question, — celle des épices, — inquiétait aussi très-sérieusement le Portugal qui devait aux produits de l'Inde son immense prospérité.

« En un seul jour, à Lisbonne, dit un écrivain du temps (1), il fut vendu pour 700,000 cruzades de drogues et d'épices. » (Plus de deux millions de francs et au seizième siècle ! )

On s'alarmait donc à bon droit des prétentions de l'Espagne, de son arrivée par l'Occident aux îles Moluques et des conséquences désastreuses pour le commerce que pouvait amener la concurrence.

(1) Garcia de Resende, cité par Ferd. Denis, Portugal.

Pigafetta, dont les récits devenaient des documents de grande polUique (style Belchior), n'en fut que mieux accueilli. Son crédit à la cour grandit rapidement, ce qui lui importait fort dans l'intérêt de tous les absents.

Sans efforts aucuns, il obtint, dès l'abord, que la Braziliane, sa protégée, fût honorablement ramenée au chef de tribu dont elle était fdle.

— Femme, lui dit-il en la conduisant à bord d'une caraque en appareillage, conservez votre foi chrétienne et, avec elle, l'espérance. Priez d'un cœur fervent; Dieu, dont la miséricorde est infinie, permettra que votre fils Déodat vous soit rendu ! Vivez ! Que les anges vous conduisent!

Prosternée à ses pieds, la femme de Carvalho embrassait ses genoux; les yeux baignés de larmes, elle lui donnait le nom de sauveur.

Il la releva, la recommanda encore au capitaine et se rendit au Laranjal auprès de Diogo de Souza, le fidèle écuyer de la grande damoiselle, le frère de l'âme.

Ces deux nobles cœurs étaient faits pour s'entendre.

Au récit de la mort héroïque de Magellan, le vénérable Diogo de Souza ne pleura point, mais sembla invoquer sa sœur Isabel et dit avec émotion :

— Elle n'avait jamais demandé pour lui que la gloire; il l'a sur la terre et dans le ciel!

Au récit de la mort de Béatriz, il ajouta :

— Le Seigneur fait bonne mesure, il leur envoie aussi le bonheur! A quand mon tour?

— Quand vous aurez accompli votre tâche, dit le chevalier Pigafetta. C'est à vous qu'appartient le soin de faire délivrer et de rendre à leurs patries les membres de notre expédition tombés au pouvoir des Portugais, en Malaisie, aux Moluques, dans l'Inde, à Mozambique ou aux îles du cap Vert. En ces divers parages, notre Victoria ne leur a échappé qu'à miracle; la Trinidad leur échappera-t-elle?

— C'est fort douteux, d'après les ordres réitérés du roi, et d'après tout ce que Votre Seigneurie vient de m'apprendre.

— Je pars! vénérable Diogo, reprit Pigafetta, représentez-moi, remplacez-moi. Le roi Jean ne vous refusera rien de ce que vous lui demanderez pour mes compagnons de voyage, en mon nom, au nom de Sa Sainteté Clément VII qui a été religieux de Saint-Jean de Jérusalem et qui me protège, au nom de l'empereur Charles-Quint qu'on tient à ménager, et enfin au nom de Madame la Régente de France, mère du roi très-chrétien, François P"^, vers laquelle je me rends sur son invitation expresse.

— Allez, seigneur chevalier, et que Dieu vous garde! dit Diogo de Souza, mon devoir est tracé. Je me consacre corps et biens aux serviteurs de mon bien-aimé frère Fernando de Magellan. Prisonnier ou fugitif, pas un d'eux, j'espère, ne mettra le pied dans nos parages sans que j'en sois informé...

— Oh ! ceci me regarde ! fit un vétéran d'Azamor, marin invalide entrevu au début de cette histoire, Maneta, le manchot, qui remplissait au Laranjal

l'office de gardien et qui avait à sa dévotion tous les pilotes côtiers de Rastello, tous les riverains depuis la mer de Paille jusque bien au delà de la vieille tour de Belem.

Le chevalier partit le soir même de Lisbonne pour aller continuer d'accomplir sa tâche de représentant et d'ami de l'illustre Magellan.

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