LES ROUTES DES MOLUQUES
Sept heures sonnaient à la tour Saint-Jacques. Peu ou point de clients. Le quartier des Lombards cessait
d'être tumultueux, la rue de la Buffeterie bruyante. Le père Ri part avait donc pu déposer son tablier sur le trône de son comptoir.
Assis devant sa boutique à l'enseigne des Rois- Mages, il prenait le frais en attendant le souper et en supputant les bénéfices du jour.
Sa femme, ses filles, ses brus, faisaient de l'ordre, surveillaient la cuisine, apprêtaient le couvert. Gaspard et Balthasar, l'un le bras droit, l'autre le bras gauche du chef de la maison, terminaient leurs travaux. Successivement revenaient de la promenade ou de l'école les nombreux enfants des deux sexes de la dynastie Ripart.
Ce retour, d'ordinaire, était assez turbulent : cris, ébats, éclats de rire, taloches, pleurnichements, gronderies, caresses maternelles, auxquels succédait le grave cliquetis des cuillers et des fourchettes.
Toutes les habitudes furent soudainement changées.
Une rumeur, qui grandissait en approchant, couvrit et apaisa le tapage journalier. On entendait des grelots de mulets, des claquements de fouet, une fanfare, des roulements de chariots, des applaudissements, une clameur triomphale.
— Qu'est ceci? fit le bonhomme j on se croirait à carême-prenant.
Sa femme, ses filles et ses brus, ses gendres, ses fils et leur lignée, les garçons de magasin, la plupart des servantes se précipitaient dans la rue. Toutes les voisines, tous les voisins en firent autant. Les fenêtres
se garnissaient. On accourait des ruelles adjacente*. Quelques saule-ruisseaux dirent en passant :
— C'est un soudard enrichi revenant des Indes. Le père et la mère Ri part en tressaillirent.
— Je tremble !... — J'espère!... — Taratata!.. Quatre trompettes montés sur des mules coupaient
la parole à toutes les émotions.
Sur un gros cheval de bataille, on voyait, en costume de grand seigneur, un rubicond gadiard à moustaches rousses, sabre au côte, mais non salade en tête. 11 avait préféré, pour son glorieux retour, une toque à la mode de la cour de France, surmontée de plumets d'une richesse peu ordinaire. Ici, par exemple, la quantité allait jusqu'à nuire à la qualité. Melchior portait sur son front toute une furet de plumes d'autruches.
Dix cages de perroquets, perruches, kakàtouas et autres oiseaux; des caisses à jour, où se trouvaient, entre autres merveilles, deux paires de lézards volants; quelques singes, des coquillages magnifiques, foule de curiosités analogues, occupaient un léger char à bancs, que suivaient deux charrettes chargées de marchandises, et de quelles marchandises? d'épices de Maluco.
— Girofle, muscade, cannelle, poivre, gingembre, sagou et teinture de benne!.. Papa! maman!
— Mon fils, Melchior!... c'est lui! c'est bien lui!
— Gaspard et Balthasar, c'est votre frère !
— Marmousettes et marmousets, c'est votre oncle!
— Silence donc, les trompettes, on ne s'entend pas à s'embrasser.
— Mais comme ça crie, ces perroquets !
— Un peu dépaysés, chers parents. On n'a qu'à jeter un rideau sur leurs cages, ils s'endormiront et nous pourrons causer, tout en soupant, j'espère.
— Comment donc, mon brave fils ! le couvert est mis, et tu auras la meilleure place.
— Entre vous deux, père et mère, n'est-ce pas ? On a la peau tannée, le coquelicot tourne à l'acajou, mais le petit cœur est resté sensible, foi de Paille-de-Fer î
Après les effusions de famille, quand Melchior eut congédié ses équipages et fait emmagasiner ses opulentes caisses d'épices, quand curieux et voisins eurent été obligés de se disperser devant la porte close des Rois-Mages, l'éloquent soudard put enfin répondre aux questions: D'où arrives-tu? D'où viens-tu?
— Du port Saint-Nicolas et des îles Maluco, dit-il, du pays des épices, par le quai du Louvre où j'ai, ce tantôt, organisé ma petite cavalcade d'honneur, à l'effet de m'en faire un peu et à vous mêmement, tout en déchargeant les marchandises de mon chaland de Seine. — Arrivage de Rouen et du Havre-de- Grâce, où m'a conduit une hourque de Dieppe, venant de Lisbonne, où je n'avais pas goût à m'attarder, rapport à la conservation de ma peau.
— Quoi! que veux-tu dire?
— Comment! Tu courais encore des dangers à Lisbonne après tes immenses voyages?
— Immenses... c'est le mot! J'ai vu l'Europe, l'A-
frique, le pays au bois de Brésil ou Verzin, comme nous disons, l'Inde, la mer Rouge, la mer Jaune, Malacca, Maluco et bien d'autres îles de toutes couleurs. On est Sans-Crainte, mais pas sans prudence, histoire d'éviter de se refaire arquebuser...
— Arquebuse! mon pauvre fils?
— Tu l'aurais été une fois déjà?
— Sans d'Albuquerque, mon capitaine Magellan et nos saints patrons les Rois Mages, j'étais cuit par ordre de dom Lopo Soarez d'Albergaria, qui refait la pluie et le beau temps à la cour du roi EmAanuel de Portugal, de manière qu'arrivant de Maluco, six cents lieues plus loin que Malacca : — Permission, mon capitaine, de passer avec mon bagage sur le premier navire de mon pays que nous trouvons dans le Tage. — Soit, mon brave sergent, je n'ai rien à te refuser, me dit-il en me payant tout mon dû rubis sur l'ongle.
— Très-bien cela, mon garçon, de la part de ton capitaine, que tu appelles?
— Fernando de Magellan, je vous l'ai dit. Un homme, et un vrai, pour qui je serais prêt à recommencer toutes mes navigations, pourvu que...
— Quoi! mon enfant, à peine arrivé tu parles de repartir.
— Du tout, ma mère. Le Portugal ne me va plus. Mon brave Magellan ne pourrait m'y protéger; il aura peut-être grand mal à s'y garder lui-même. Injustices, venin, flibustes! Je n'ai pourtant pas trop à me plaindre. Le vice-roi des Indes est la perle des saints guerriers. Lui aassi m'a fait payer toutes mes parts
de prises, beau bénéfice! Enfin, autre chance rare, mon banquier de Cocliin, étant honnête aussi, ne m'a pas fait tort d'une pataque. Je vous reviens donc lesté en or, cousu de grosse monnaie. Ce n'est plus Ripart, mais Richard qu'on vam'appeler.
— Melchior Richard I beau nom !
— J'en ai gagné un tas d'autres pour changer. Bref: « Adieu, mon capitaine, bonnes aventures et méfiez-vous du Lopo Soarez, un traître! qui ne peut pas nous sentir! »
— On ne te comprend pas trop, mon frère.
— Ca viendra, quand au lieu de vous tasser tout en Hoc, je vous renarrerai l'histoire par le menu depuis mon temps sous Cabrai avec qui, allant aux Indes, nous trouvons : Paf ! la terre de Vera-Cruz, au bois de Brésil, pays de sauvages, tupinamboux, gentils tout plein, jusqu'à notre dernière campagne sous Magellan, pays de Llaluco, où pousse le sagoutier, metroxilum sago; ça vous connaît, mon papa?
— Sans contredit, mon cher fils. Tu sais ce que je pense de notre sublime commerce.
— Si je le sais!... Je l'ai dit et répété sous deux cents degrés de longitude. L'épice est le seigneur suzerain du monde.
— Melchior, tu es mon sang I s'écria le vénérable et savant épicier en le pressant de nouveau contre son cœur.
— Papa, je vous apporte des échantillons de toutes sortes, graines, bois, plantes, racines, fleurs, feuilles, insectes et papillons vivant dessus, avec des notices.
instructions et explications que j'ai ramassées un peu partout, entre deux ragoûts ou deux leçons d'armes, tout en faisant mon service sur terre ou sur mer.
La dynastie Ripart applaudit avec enthousiasme, et assurément Melchior méritait son admiration la mieux sentie. Les précieuses caisses qu'il rapportait avaient d'ailleurs un poids fort éloquent.
Mais comment un simple aventurier avait-il pu faire voiturer ses marchandises par les navires du roi de Portugal? De nos jours rien de plus impossible. Tout commerce est interdit aux gens qui montent un bâtiment de l'État. A l'époque où naviguait Melchior Ripart ou Richard, il en était tout autrement. Chaque marin était pacotilleur. Souvent même les équipages tenaient boutiques ouvertes sur les places des ports de relâche. Un certain espace dans la cale était donc attribué à chacun des hommes embarqués. Cet espace même pouvait être l'objet d'un trafic, et Melchior, né dans le commerce des épices, n'avait pas manqué de louer autant de compartiments qu'il lui en fallut.
Quant aux valeurs qu'il rapportait, en papiers de banque, en or, perles ou pierreries, il les avait sur lui dans la doublure de sa casaque.
— Guenille ceci ! fit-il en ôtant l'élégant pourpoint à boufTettes et crevés de satin qu'un tailleur de Rouen lui avait fourni huit ou dix jours en çà. — Mais cela, trésor soUde! poursuivit-il en dépouillant la précieuse casaque. Ouf! quelle chance de s'en débarrasser chez
papa et maman, non chez les mécréants, les barbares ou les baleines!...
Des docteurs en Sorbonne ne tardèrent pas à venir voir l'aventureux fils des Rois-Mages, visitèrent ses oiseaux, ses collections, ses denrées, obtinrent de lui foule de renseignements intéressants sur les îles nouvellement explorées par Fernandus Magellunus navigator, mais furent beaucoup moins bien fixés sur leur position géographique.
Magellan n'avait pas jugé convenable de mettre ses compagnons dans la confidence exacte des routes qu'il avait suivies après s'être séparé d'Antonio de Abreu et de son cousin Francisco Serrào.
— Maluco, six cents lieues plus loin que Malacca, passé Sumatra, Java, Combava et caetera, entre le nord et le midi, devers l'aurore aux cheveux roux.
On ne sortait point de là le brave Melchior, qui, en revanche, sur tous autres sujets était d'une réjouissante précision.
Descriptions et relations, épisodes et anecdotes, charmaient alternativement son auditoire de jour en jour plus varié.
— A Malacca, dit-il entre autres choses, mon capitaine voulant avoir un interprète pour les pays malais, je lui déniche un esclave vert-jaune et filou qu'on allait pendre : a — Parle-t-il malayou? — Oui, seigneur sergent. — Minute, pour lors, ne tirez pas la ficelle, on vous l'achète. — Combien? — Deux cruzades (comme qui dirait six fraiic^s). — Pas beaucoup, ça! — Mais c'est trouvé pour vous qui les per-
{liez en l'étranglant. — C'est que c'est un sournois, traître, voleur et empoisonneur. — Autre preuve qu'il ne vaut pas cher. Pendez-le donc, bonnes gens, je garde mes cruzades et vais plus loin. — Achetez! achetez-moi! seigneur sergent! » criait le pauvre diable. — Les Malaccois le desserrent : — « Va pour deux cruzades! — Affaire faite. » — Mon échappé de potence se jette à mes genoux : — « Permatta Tuan!... Maîc jurebassa !... Baniacbenarî —Joyau Seigneur!... Bon interprèle!... Beaucoup vérité! — Bien, mon cadet! Si tu veux remercier quelqu'un, rends grâces à Notre- Seigneur Jésus, nous te ferons baptiser! Tu te dis bon interprète, sans mentir? On verra ce que tu vaux. Mon capitaine, vois-tu, est au-dessus de deux cruzades, et il y a de la corde à bord. »
— Eh bien, en avez-vous fait un bon sujet?
— Mon capitaine l'a fait instruire et baptiser Hen-. rique, manière de dire Henri en pays portugalais. Nous l'avions pris à Malacca et conduit à Maluco, raison pourquoi on l'appela Malucoco-Malaco. Je lui disais amicalement, moi : — « Henrique, mon garçon, sois bon chrétien, honnête, fidèle, pas sournois, pas traître, tu feras ton bonheur! » Il comprenait ça, tant il y a de cordes à bord, vu que la corde est la grande recette aux esclaves : fouettés ou pendus, pendus ou fouettés. Les Portugais ne connaissent rien de mieux aux Indes, en Afrique et pareillement à Lisbonne, qui est, pour le présent, pavée d'esclaves de toutes les couleurs : noirs, bruns, gris, jaunes, tannés, teint d'acajou comme le mien, teint d'olive comme cet
Henriquf^ Malucoco-Malaco, dont finalement je vous fis pour mon capitaine le meilleur domestique qu'on ait jamais vu ni connu.
— Heum! filou, sournois, traître et empoisonneur, fichues recommandations! fit sentencieusement le père Ripart.
— Dame! papa, je l'avais cueilli sur une potence. Je vous assure qu'il nous paraissait très-aitaché, à mon capitaine son maître, et à moi, son professeur.
— Par le moyen de vos cordes, merci !
— Jamais il n'a reçu seulement un coup de fouet. En tous cas, j'avais eu la main heureuse pour l'article principal; il baragouinait toutes sortes de langages et apprit à palabrer portugais en moins de six semaines, un vrai charme! Il m'appelait en malaccois Canda, en moluquois Sandara, en portugais amigo, autant de manière de dire ami. Ma moustache lui plaisait particulièrement, il la nommait missai à la mode maluco; et pour ma barbe il avait le choix : Bo?igot, Jangouty Giangot, ça n'en finit pas !
Avant d'être réduit en servitude, ou bien sous ses premiers maîtres, l'esclave interprète avait à coup sûr voyagé dans divers archipels de la mer du Levant. Bien mieux que Melchior, il aurait pu renseigner les curieux sur les six cents lieues explorées dans l'est de Malacca ; mais, de nos jours encore, l'on ne sait pas exactement quelles îles de la Malaisie visita Magellan à cette époque.
Les navigations d'Abreu et de Serrâo sont au contraire fort bien connues.
Le premier, qui a l'honneur d'être considéré comme le découvreur des îles de la Sonde et des Moluques, alla jusqu'à Banda, renommée pour ses muscadiers, et en rapporta des richesses considérables.
Le second courut les plus grandes aventures, fit naufrage, gagna Amboine, visita Sirang célèbre pour son pic de huit mille pieds, passa aux îles de Ternate et de Tidor, acquit sur les chefs indigènes une influence extraordinaire, et, s'étant remis en rapport avec les Portugais, prépara leur domination. Il entretint constamment avec son cousin et ami Magellan une correspondance des plus utiles.
Les communications de Francisco Serrào (en espagnol Serrano) complétant ses propres connaissances, Magellan conçut dès lors le grand projet qui devait le rendre à jamais illustre.
— Jusqu'où s'étend, se dit-il, cette mer remplie d'îles et d'archipels où Abreu, Serrào et moi venons de pénétrer par trois routes différentes? Évidemment jusqu'aux terres découvertes par Colomb et par Cabrai.
Le sergent Belchior racontait tout ce qu'il savait de sa pointe à la terre du Verzin ; l'esclave Henrique affirmait que, d'après la tradition malaise, la mer de l'Est était remplie d'îles riches et nombreuses :
— Après Maluco, encore Maluco, et toujours pulo polan.
— Des îles et encore des îles ! Il y a donc à reprendre, par l'ouest de l'Europe, la route que Colomb a cherchée, et que, s'il plaît à Dieu, j'aurai la gloire de découvrir !
Magellan communique son dessein au vice-roi d'Albuquerque.
— Que le roi daigne m'accorder le commandement d'une expédition, j'atteindrai les Moluques par l'Occident, j'arriverai ici dans l'Inde en faisant le tour cornplet du monde.
D'Albuquerque approuva ces vues savantes et renvoya Magellan en Portugal pour les soumettre au roi Emmanuel,— démarche fâcheuse qu'eût certainement désapprouvée Alvaro de Mesquita. La grande âme du conquérant de Goa etde Malacca n'en soupçonna point les dangers.
Magellan, épris de ses vastes desseins, justement fier de ses beaux services, pénétré de sa valeur et soutenu par les encouragements du plus illustre serviteur de la couronne, se crut en mesure de l'emporter sur toutes les coteries hostiles. — Illusion funeste!
— Trop tôt, mon frère I s'écria Isabel en le serrant dans ses bras. Par quelle fatalité n'as-tu plus rencontré notre cousin Alvaro ! Tu viens ici te briser contre les Soarès, d'autant plus à redouter qu'ils sont jaloux de ta renommée croissante.
Melchior Ripart, mieux avisé, n'eut d'autre souci que de passer inaperçu. A la faveur de sa position subalterne, il y parvint. Mais à l'heure même où il se reposait sur ses lauriers dans la boutique paternelle, Fernando de Magellan était déjà en butte aux perfidies de ses ennemis.
Malgré ses éclatants services, malgré les rapports élogieux de d'Albuquerque, le roi Emmanuel l'ac-
cueillit avec une froideur glaciale. On ne put refuser toutefois de le réintégrer en sa qualité de gentilhomme du palais, position plus honorifique que lucrative, aux gages minimes de mille reis par mois (1) et d'une mesure d'orge par jour. Il la reprit de plein droit. Mais, chose affligeante, ses demandes d'audience demeurèrent sans réponse.
— Les monstres, disait-il à sa sœur, me lient les pieds et les mains 1
— Crois-moi, Fernando, lui répondait Isabel, garde patiemment ton secret.
— A quoi bon avoir vu la lumière pour la mettre sous le boisseau?
— Si tu la fais trop éelatante, on essayera de te la dérober.
— Mais ce serait le comble de l'infamie.
— As-tu donc oubhé, dit Isabel en baissant la voix, comment d'indignes conseillers du roi Jean II se comportèrent envers ton précurseur Christophe Colomb ?
— Hélas ! non, murmura Magellan. A son insu l'on envoya des navires dans la direction qu'il indiquait; mais, grâce au ciel, les plagiaires qui les montaient n'avaient ni sa foi ni son courage!
— Patience donc! ton heure viendra.
— Que Dieu daigne t'entendrel
(1) Mille reis portugais valent, de nos jours, environ six francs, qui, décuplés en égard à la déperdition des monnaies , n'en pouvaient guère représenter qu'une .soixantaine du temps de Magellan et du roi Emmanuel.
Le frère et la sœur furent interrompus par l'esclave Henrique, qui remit à son maître un pli de la cour:
« De par le Roi, Ordre à noble cavalier Fernando « de Magellan, gentilhomme du Palais, de se ranger « immédiatement sous le commandement supérieur de « dom Joam Soarès, général en chef de l'expédition du « Maroc. »
— Sous un Soarès!.,. Et au Maroc, quand la route des Moluques est le chemin de ma gloire!
Magellan foulait aux pieds l'ordre malencontreux. Isabel avait pâli.
— Campagne de guerre!... Impossible de reculer; il y va de mon honneur.
— Campagne de guerre!... Les Soarès se sont concertés pour l'exposer à des dangers tels qu'il y périra!
Magellan déplorait l'ajournement de ses grands desseins ; Isabel pleurait sur sa vie menacée. Le frère et la sœur confondirent leurs douleurs, puis, leurs prières, puis enfin les espoirs de leurs cœurs rassérénés :
— Dieu nous garde : que sa volonté soit faite!
LA MORADIA..
Digne sœur de Magellan, qu'elle aimait avec la plus ardente tendresse, Isabel n'était plus la timide jeune fille qui avait reçu les adieux d'Alvaro de Mesquita. Près de quatre années avaient fait d'elle une femme clairvoyante, habile à pénétrer les intrigues de la cour. D'une grande froideur apparente, trèsréservée, s'ingéniant à passer inaperçue, elle avait conquis les bonnes grâces de la reine dona Maria, qui 06 pouvait malheureusement que peu de chose sur l'esprit du roi Emmanuel.
Isabel ne crut donc pas devoir s'adresser à sa protectrice naturelle; mais, sous l'influence de trop légitimes terreurs, elle osa tout à coup tenter une démarche inusitée jusqu'à l'audace.
Au moment où Joam Soarès, commandant en chef de l'expédition du Maroc, traversait la grande salle d'honneur du palais, elle se dirigea seule vers lui, se mit sur son passage, et, relevant son voile, le contraignit à s'arrêter.
Jamais le général ne l'avait vue; peut-être même ignorait-il son existence. Sa rare beauté le frappa.
Isabelle le saluait d'un sourire fier, presque sévère, et cependant rempli de grâces.
— Seigneur, dit-elle en comprimant son trouble,
j'e?père que Votre Grandesse voudra bien m'accorder un court instant d'attention,
— Ma qualité de chevalier portugais m'en fait un devoir qui m'est doux, répondit l'officier de mer, sur le ton de la galanterie.
Isabel repartit d'un accent austère :
— Le respect de Dieu et de la justice, monseigneur, vous le commandent plus impérieusement.
— Qu'est-ce à dire? fit l'homme de guerre.
Les traits d'Isabel s'étaient revêtus de majesté, ses yeux clairs avaient l'éclat de l'inspiration, son geste harmonieux imposait.
— Je suis Isabel de Magalhaens, l'humble servante de notre auguste reine, dit-elle simplement.
Et le charme de sa voix enveloppa le général, homme de premières impressions, dans toute la force de l'âge, veuf depuis près d'un an, et qui projetait de se remarier après l'expédition d'Azamor.
— Noble famille, race illustrée par ses services contre les Maures, vieille souche portant sur sa tige la plus admirable des fleurs! dit-il en son style d'homme de cour.
Isabel ne dédaigna pas de sourire à ce compliment banal; puis, venant au fait, elle reprit:
— Mon frère Fernando, navigateur déjà illustre, est rangé sous vos ordres.
— Je m'en estime heureux.
— Le chef de votre maison, dom Lopo Soarès d'Albergaria, ne lui pardonne pas d'avoir rencontré en lui un officier inflexible, esclave de ses devoirs. Il a été
contraint de fléchir devant son grand courage, il le hait.
— C'est regrettable sans doute, noble demoiselle, mais je suis étranger à ces querelles de l'Inde,
— Dom Lopo est puissant et se venge. Il persécute mon noble frère; il voudrait étoufFer sa gloire.
— Je ne vous comprends plus, mademoiselle.
— J'aime à l'espérer, seigneur général, dit la jeune fille en fixant sur lui un regard pénétrant, qui le troubla et lui arracha une sorte d'aveu.
— Vous semblez craindre un guet-apens indigne de fidalgues et de chrétiens.
-^ Indigne assurément, répéta Isabel frémissante. Permettez donc que j'achève!... Soyez juste, vous, seigneur, qui commanderez devant l'ennemi. Soyez juste! Et chaque jour que Dieu ramènera sur nous la lumière du soleil, je prierai pour le succès de vos armes, la santé de votre corps, le salut de "votre âme.
Vaincu par la clairvoyante droiture de la jeune fille, fasciné par sa beauté, confus du rôle misérable qu'il avait bien réellement consenti, Joam Suarès eut quelque peine à recouvrer son sang-froid, car il devait toute sa fortune militaire à Lopo d'Albergaria, qui, maintes fois, fut en sa faveur d'une révoltante injustice.
Un insignifiant sourire erra sur ses lèvres. Sans détacher de la fière Isabel des regards où l'admiration s'unissait aux sentiments les plus contradictoires, il s'inclina en disant :
— Il nous eût été doux, noble demoiselle, d'avoir
à vous accorder quelque faveur digne de vos mérites!
Vague réponse évasive, faux-fuyant déguisé en courtoisie, lieux communs qui trahissaient un embarras voisin de la honte.
Isabel s'était reculée, cherchant, pesant ses paroles, tenant à compléter sa pensée. Enfin, à voix basse et d'un ton énergique, elle ajouta :
— Mais, ce qu'à Dieu ne plaise, monseigneur t si vous vous faites l'instrument des vengeances de Sa Grandesse d'Albergaria, la voix de l'orpheline s'élèvera sans trêve contre vous, aux pieds du trône de notre Père des cieux !
A la cour d'Emmanuel le Fortuné, dame ou demoiselle avait-elle jamais tenu pareil langage? Il était grave et pieux, blessant, habile à force d'inhabileté. Aussi produisit-il la plus profonde impression sur Joam Soarès, qui, singulièrement recherché, entouré, adulé, circonvenu depuis son veuvage et sa nomination au commandement de l'armée, ne pouvait être que blasé.
— Incomparable! murmura-t-il, tandis qu'Isabel, abaissant son voile, regagnait les appartements de la reine. Rien en elle qui ressemble aux autres!... Non une femme, un ange et un démon, un défi, la paix ou la guerre, la haine ou l'amour!
La sœur de Magellan, agenouillée dans l'oratoire, fondait en pleurs, priant, tremblant, craignant d'avoir trop osé, certaine par instants d'avoir été inspirée d'en haut, et d'avoir dit, d'avoir fait, ce qu'il y avait de mieux à faire et à dire.
Sans aucun doute, en effet, elle avait été providentiellement inspirée. Elle venait de détourner de son frère un immense péril, mais comme une de ces flèches aimantées qui détournent la foudre en l'attirant sur elle-même.
Malgré ce qui avait été bien et dûment concerté entre dom Lopo Soarès d'Albergaria et le secrétaire des commandements royaux, Calix d'Avem, implacable ennemi dont Isabel avait précédemment repoussé la recherche, l'importun, l'odieux Magellan ne serait point chargé avec une préméditation criminelle d'une de ces missions d'enfant perdu d'où l'on ne revient ^u'à miracle.
— N'en déplaise au recommandable chef de notre maison, pensait le général, l'on ne fait point périr dans un piège un futur beau-frère, qui tôt ou tard vous fera grand honneur et l'on doit préférer à la haine d'une aussi charmante personne qu'Isabel des sentiments plus doux.
Les Magalhaens étaient de cotte et d'armes. Leur extraction, leurs alliances égalaient tout au moins celles des Soarès. A la vérité, ils étaient peu favorisés sous le rapport de la fortune, car Pedro Affonso et Rui de Magalhaens, Taïeul et le père de Fernando, ayant fait en leur temps trop grande figure à la cour et aux armées, n'avaient laissé qu'un médiocre patrimoine ; mais qu'importait ! L'opulence des Soarès n'avait que faire d'une terre ou d'un castel de plus!
Ainsi raisonne l'aveugle passion. Cessant de tenir compte de la cabale de dom Lopo d'Albergaria, de
ses haines partant d'Alphonse d'AIbuquerque pour aboutir à Magellan, des rivalités de la cour, de la coterie du feu roi, de celle de la reine, des rancunes du cercle le plus intime d'Emmanuel, Joam Soarès s'était fait une idole à sa propre image.
La démarche fraternelle de la jeune fille fut travestie en provocation ambitieuse, en avance, en ruse de femme : — heureuse de trouver un prétexte pour se présenter à lui, elle en avait profité avec l'art d'une tragédienne.
Au sortir du Tage, enseignes déployées, canons tonnants, pendant que gens d'armes et gens de cour mêlaient leurs acclamations à celles du peuple assemblé sur les deux rives, dom Joam Soarès se demandait encore comment il n'avait pas remarqué plus tôt, parmi les suivantes de la reine dona Marie deCastille, une beauté aussi rare que la fière Isabel de Magalhaens.
Contrairement à son attente, devant Azamor, Magellan fut traité par son général avec une équité courtoise et une bienveillance remarquable.
C'était à faire redouter un piège d'un genre extraordinaire, car d'Albergaria, qui avait capté la confiance du roi Emmanuel, n'était pas homme à lui avoir rien pardonné. Magellan savait trop bien aussi comment Diogo Barbosa, victime des deux Soarès, avait été ramené aux fers à bord de sa prise sur les Vénitiens du Soudan, et comment, après s'être réfugié à Séville avec son neveu Duarte le pilote, ils avaient été l'un et l'autre condamnés à mort comme traîtres à la patrie,
condamnation à laquelle le cardinal de Ximénès répondit en nommant Diego commandeur de Saint- Jacques, Duarte pilote hauturier d'un caracon royal.
Enfin, et par-dessus tout, il souffrait cruellement de n'avoir pu soumettre au roi ses grands desseins de découvertes, approuvés avec enthousiasme par son maître en cosmographie, l'éminent Ruy Faleiro.
Il y avait alors en Europe un concert admirable entre les grands mathématiciens, géomètres et cartographes, astronomes ou astrologues, comme l'on disait, théoriciens prompts en général à passer à la pratique. La science géographique, renaissant après des siècles d'obscurité, passionnait ces maîtres, dont le prince Henrique de Portugal, Paolo Toscanelli de Florence, Christophe Colomb, Laurent de Médicis, Gabriel de Valseca le Mayorquain et son compatriote Jacome furent les initiateurs.
Florence, Lisbonne, Séville, Rome, Paris, quelques autres centres scientifiques, correspondaient activement, non plus au point de vue des conquêtes de telle ou telle couronne, mais à celui de la prise de possession du monde parle compas géométrique.
Le célèbre Martin Behem de Nuremberg, désigné par les Portugais sous le nom de Martim de Boémia, l'un des inventeurs de l'astrolabe, était mort à Lisbonne en 1506, après avoir beaucoup navigué et en laissant un globe fameux que connaissaient bien Magellan et Ruy Faleiro.
Que de fois, en présence d'Isabel, le jeune capitaine et l'illustre correspondant des astrologues de la
Renaissance n'avaient-ils pas raisonné, compas en main, avec un globe semblable sous les yeux !
Ils y traçaient chaque nouvelle découverte, ils y charbonnaient leurs hypothèses tellement vraiseniT blables, qu'elles rencontrèrent la vérité.
Vasco Nunez de Balboa n'avait pas encore découvert la mer du couchant, il la cherchait et devait la voir en cette année même, 1513 ; Magellan et Ruy Faleiro l'avaient déjà marquée sur leur globe géographique.
— Là, par l'occident, voici ce qu'ont trouvé Colomb, Pinzon, Cabrai, Améric Vespuce, Ojeda;. — ici, par l'orient, après la prise de Malacca, j'ai atteint, moi, cette longitude ! disait Magellan, en montrant par delà Sumatra et Java les fameuses îles aux épices.
— La longitude exacte est bien difficile à indiquer, répondait Ruy Faleiro, songeant dès lors à la ligne de démarcation entre les conquêtes des Espagnols et celles des Portugais. Du reste, question de science par-dessus tout.
— Assurément! mais aussi grande question de commerce ! avait ajouté Diogo de Souza, le frère de lait du navigateur.
Belchior Ripart n'aurait pas mieux dit, les épices et l'or étant l'objet de toutes les convoitises en ces temps aventureux.
— Question de foi ! seigneurs ! s'était écriée Isabel. Il s'agit de propager notre sainte religion chrétienne, d'élargir les domaines de la vérité divine !
— Oui, ma sœur! D'abord et avant tout la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ !
Sur ces mots, Magellan reprit la thèse scientifique:
— Les mers qui s'étendent au midi de Porto-Seguro, où l'un des miens est allé sous Cabrai, ne sont pas sans communiquer avec l'océan Indien par quelque détroit que je suppose ici.... là..,, plus loin peutêtre....
— Souvent, dit Ruy Faleiro, il existe des passages qui mettent les mers en communication.
— Il en existe toujours !
— Oui, mais parfois impraticables, souterrains, encombrés par des glaces, barrés par des sables ou des rochers...
— Comme Vasco de Gama a doublé le cap de Bonne-Espérance, les terres au bois de Brésil doivent pouvoir être doublées !...
Magellan semblait pressentir le cap Horn, Ruy Faleiro souriait paternellement.
'- Les Cortéréal ont cherché par le nord, poursuivit le navigateur en faisant allusion aux expéditions hardies de ces frères portugais qui osèrent affronter les glaces septentrionales et y périrent successivement. Les Espagnols pensent à rencontrer le passage par delà des Antilles. Moi, c'est au sud que j'espère le découvrir.
Et il charbonna d'inspiration sur le globe une ligne ponctuée, dessin grossier d'un continent à peu près semblable à l'Afrique, qu'il trancha par un détroit
aboutissant à une mer inconnue sur laquelle fut hardiment fsnuissée la route des ^io uiues. A ce tracé de génie, Ruy Faleiro s'enflamme :
— Vive Dieu ! s'écrie-t-il, je m'associe à votre pensée corps et biens. Je m'y dévoue, je veux qu'elle triomphe ! Il n'y a Soarès qui tiennent, mon jeune ami, le roi Emmanuel la connaîtra, et le monde savant tout entier soutiendra comme moi votre généreux dessein,
— Trop tôt peut-être, murmure Isabel.
— Non ! ma noble demoiselle, reprend l'astrologue. La science, l'humanité, le commerce et la religion sont ici d'accord. Différer davantage serait faiblesse !
Peu de temps après le départ de la flotte du Maroc, Ruy Faleiro, loyal associé, soumettait au roi Emmanuel le dessein de Magellan.
Dom Lopo Soarès d^Albergaria le sut; il en haussa les épaules avec la conviction que jamais l'on ne reverrait vivant cet impertinent petit capitaine, qui n'avait pas craint de lui tenir tête en présence d'Alphonse d'Albuquerque, puis de l'arrêter en son propre palais pour le conduire à bord de la Santa-Luz, ensuite de lui donner une leçon lors du naufrage et enfin de lui infliger son autorité tant que l'on fut sur l'îlot de Padua.
Mais, chose étrange, Magellan reparut avec d'excellentes notes de Joam Soarès lui-même :
« Il s'était en toutes rencontres signalé par un cou- « rage éclatant. — Mis par deux fois à l'ordre du
« jour de l'armée, il était renvoyé en convalescence « pour se remettre d'une grave blessure reçue à la « jambe. On lui devait d'avoir remporté sur les « Maures un avantage décisif qui allait forcer l'ennemi « à se soumettre.
« En conséquence, il méritait tout au moins une « augmentation de moradia. »
La moradia était l'allocation attribuée aux gentilshommes du palais. L'augmenter, ne fût-ce que d'un écu par mois, c'était donner un témoignage public de satisfaction royale.
Magellan y tenait au plus haut point.
Cette moradia, en constatant qu'il avait bien mérité du roi, le remettait en mesure de solliciter une audience décisive et déterminerait le succès des négociations de Ruy Faleiro.
Mais c'est Calix d'Avem, secrétaire particulier du roi, qui, le premier, a connaissance de la dépêche inimaginable de Joam Suarès. Il ne la communique qu'à dom Lopo dAlbergaria plus en crédit que jamais et qui vient d'être désigné pour succéder comme gouverneur des Indes au glorieux d'Albuquerque.
— Quelle est cette folie?... Quoi! rapprocher du roi l'un de nos pires ennemis !
— Il faut savoir lire entre les lignes, dit Calix d'Avem. Tenez, seigneur, voici la traduction de la dépêche : « Magellan est accusé d'avoir abandonné « son poste devant l'ennemi, de revenir d'Azamor « sans congé du général, de simuler une blessure « pour justifier sa désertion et d'oser solliciter impu-
« demment une récompense quand il mérite un « châtiment exemplaire. »
— Bra\o, cher ami, vous êtes en vérité un merveilveilleux traducteur ! s'écrie en riant dom Lopo d'Albergaria dont la revanche sera complète.
Aux risées de la cour, un dimanche matin, après la grand'messe, une troupe d'estafiers arrête Magellan, qu'un ordre royal renvoie comme un lâche par devant la cour martiale du Maroc.
Il boîte et se traîne péniblement.
On le brutalise, on le siffle ; la valetaille rit. Des insulteurs apostés sur les quais le poursuivent en criant :
— Moradia ! moradia !
Magellan croit comprendre enfin qu'au Maroc Joam Soarès complétera: l'œuvre d'iniquité en le faisant frapper comme déserteur devant l'ennemi.
— En m'assassinant, ils m'enlèvent à la fois l'honneur et la gloire! murmure-t-il.
On l'entraîne, on l'enchaîne, on part.
Isabel terrifiée revêt son costume de deuil et, accompagnée de Diogo de Souza son écuyer, se démet respectueusement aux genoux de la reine de ses fonctions de demoiselle d'honneur :
— Madame, dit-elle, quand la calomnie dés honore dans la personne de mon frère le nom de notre famille, la plus humble des retraites m'est imposée comme un devoir,
La reine l'embrasse avec une tendre pitié, mais ne peut, hélas ! qu'obtempérer à sa requête.
Alors, avec les fers aux pieds, Magellan sortait du Tage, et, quinze jours après, Calix d'Avem disait impudemment a dom Lopo Soarès :
— A l'heure qu'il est, Son Impertinente Seigneurie Fernando de Magellan doit avoir reçu, en lingots de plomb dans la tête, le solde définitif de sa morudia.