‹ Les Cinquièmes quarts de jourChapitre 5 sur 31 · LA GRANDE DEMOISELLE · texte numérisé non relu

LA GRANDE DEMOISELLE

— Dieu éternel, père de toute justice et de toute miséricorde, prenez pitié de mon frère Fernando î

Seigneur Jésus, protecteur des opprimés, daignez le secourir dans son affliction I

Esprit Saint, lymière des lumières, inspirez-le dans sa détresse, éclairez-le dans les ténèbres delà perfidie!

Sainte Dame de Bethléem, vierge Marie, mère du Sauveur, étoile de la mer; grand saint Jacques, le majeur patron de notre frère Diogo ; sainte Isabeau de Portugal, ma patronne ; saint Ferdinand de Castille, son patron, priez et veillez pour lui, veillez et priez pour nous!

Ainsi tous les matins dès l'aube, sous le portail du monastère de Belem, invoquait les puissances célestes une pâle jeune fille de la plus haute distinction, accompagnée par un écuyer qu'elle appelait son frère et suivie d'un esclave olivâtre qu'elle traitait en ami.

Après avoir entendu la première messe pour le capitaine Magellan ou pour le repus de son âme, ils se dirigeaient vers la plage de Rastello, d'où l'on aperçoit, au delà du mouillage des hauturiers, la tour de Belem, l'entrée du Tage, l'horizon de la pleine mer.

Tour à tour, l'écuyer ou l'esclave s'en allaient interrogeant les mariniers et riverains sur les nouvelles de l'armée d'Afrique ; puis Isabel elle-même, toute dolente, s'en venait devers les différents groupes, disant ainsi :

— Bonnes gens de mer, bateliers, pécheurs et pilotes, apprenez-moi par pitié ce qu'ils ont fait de mon frère, le brave capitaine Magellan.

— Matelots et soldats qui revenez de la guerre, dites, dites à sa sœur toute la vérité! L'ont-ils dégradé? l'ont-ils tué? est-ce pour un vivant ou pour un mort que j'ai fait à deux genoux le tour de la croix de Belem ?

— Gens de bien, témoins de mon angoisse, ne craignez pas de me répondre : « Est-ce une âme dans le ciel que mon frère bien-aimé? » Il était pour moi comme un père, c'était mon orgueil et ma joie. Femmes et filles de Rastello, vos pères, vos maris, vos enfants, ont pu vous dire combien il était bon, brave, généreux. Jamais marins ni soldats eurent-ils un capitaine plus juste?

— Si vous savez quelque chose, vous dont les yeux s'emplissent de larmes à m'entendre, parlez, de grâce : Respire-t-il encore mon noble Fernando ?

Le jour où dom Lopo Soarès d'Albergaria sortit fié-

rement du Tage pour aller succéder dans l'Inde au vice-roi d'Albuquerque, il y avait foule dans l'anse de Rastello, etisabel, sentant redoubler ses angoisses, répétait amèrement ses questions.

Un matelot mutilé, revenu la veille de l'armée, Maneta le manchot, s'approcha respectueusement et dit ;

— Ma noble damoiselle, aussi vrai que votre glorieux frère, notre capitaine, a été porté deux fois à l'ordre du jour, jamais nous n'avons eu connaissance qu'il ait été renvoyé au général.

Diogo de Souza prit la parole :

— Tous ceux qui nous entourent, mon camarade, l'ont vu traîner tout blessé qu'il était à burd du frégaton l'Atrevido qui, très-positivement, est arrivé devant Aramor.

— L'Atrevido, oui, c'est vrai, oui, car moi, Maneta, étant de faction, je l'ai vu un soir mouiller tout près de nous ; mais il ne fit pas long feu, communiqua de nuit avec le général et repartit avant le jour.

Isabel défaillante s'assit sur la pointe en murmurant:

— Celui qui part voulait sa perte ; mais l'autre n'aura pas osé le condamner et l'exécuter publiquement, car l'armée entière eût protesté contre un tel crime!...

— Oui, certainement, ma noble demoiselle ! s'écria le vétéran, qui ajouta en se tournant vers la foule : Le jour du débarquement, c'est au capitaine Magellan que nous avons dû de n'être pas écrasés par les

Maures et rejetés à la mer. Le jour de l'assaut, c'est lui qui le premier planta l'étendard à Cruzade sur la brèche d'Azamor en poussant notne vieux cri portugais : (( In hoc signo vinces ! » Après quoi, il tomba blessé, nous ayant faits vainqueurs !

L'esclave Henrique etDiogo de Souza savaient déjà depuis longtemps que l'Atrevido était monte par des rebuts d'équipage, tous gens de sac et de corde, commandés par un certain Macrim, que la rumeur populaire accusait d'avoir été matador, c'est-à-dire assassin à gages.

Isabel l'ignorait, et pourtant elle pressentit un crime.

De là son surcroît de terreur.

Elle était brisée, quand elle reprit au bras de son écuyer le chemin de sa demeure solitaire, le Laranjal, littéralement l'Orangerie.

Ancien pied-à-î^'rre des hauts et puissants sires de Magalhaens, seul débris convenable de leur opulence passée, car le château seigneurial des environs de Porto tombait en ruines, les vignes des bords du Douro étaient engagées à des usuriers, les terres hypothéquées et laissées en friche, le Laranjal était une assez jolie maison de campagne entourée de bois d'orangers de fort bon rapport.

Diogo de Souza le gérait avec un zèle fraternel.

Situé dans une vallée peu éloignée du monastère de Belem, ce domaine avoi&inait la route de Cintra sans être dominé d'aucun côté, grâce à la disposition des terrains fort tourmentés par les convulsions vol-

caniqucs et à une clôture de rochers abrupts reliés par de larges murs à la mauresque.

Ce fut là que l'infortunée Isabel ne tarda pas à être rejointe par Ruy Faleiro, son visiteur assidu.

— A Dieu son âme ! lui dit-elle avec une expression déchirante, à moi sa mémoire sacrée, mais à vous, maître, le soin de sa gloire ! Il vous appartient de faire que le nom de Fernando de Magellan ne s'éteigne pas dans l'obscurité.

Ruy Faleiro répondit avec chaleur :

— Je n'ai pas attendu pour cela votre prière fraternelle. J'ai écrit à tous les savants de l'Europe, et les persécutions qu'il subit y ont déjà couronné sa renommée de l'auréole du martyre. L'Espagne, l'Italie, la France, s'intéressent à ses grands desseins. En vérité, eût-il péri, ce qu'à Dieu ne plaise, il léguerait son nom au détroit que sa pensée a découvert.

Faleiro indigné avait osé tout dire dans sa correspondance et y traiter fort sévèrement Emmanuel le Fortuné, que mieux on ferait, se permit-il d'écrire, de surnommer l'Aveugle et l'Ingrat : « Ingrat envers Vasco de Gama qu'il laisse dans l'inaction, envers Améric Vespuce qu'il a découragé, et d'Albuquerque qu'il remplace par un Soarès ; ingrat jusqu'à la cruauté envers Magellan qu'il laisse outrager par des misérables ! »

A Paris, les lettres de l'astrologue portugais furent commentées en Sorbonne, et les docteurs qui avaient précédemment recueilli le miel des discours de Belchior l'entendirent s'écrier avec une verve furibonde :

— Magellaniis navigatorl Mais c'est mon capitaine ! le plus habile, le plus brave, le plus juste des hommes, un pareil à d'Albuquerque, la perle des découvreurs!.... En avons-nous fait assez des trouvailles «ntre Malacca etMalucoî... Pauvre cher commandant! mais comment s'en tirera- t-il?... Brigands de Soarès ! Ah ! j'ai finement fait de filer sans trompettes sur ma hourque de Dieppe!... Après ça, messieurs les docteurs, si mon capitaine a dit qu'il y a une mer, il y a une mer; une terre, il y en a une; un détroit, il y en a quatre plutôt qu'un. J'ai vu ça six cents lieues plus loin que le soleil levant, en cueillant le poivre, la cannelle, le girofle et le petit roseau fleur de massue !...

A Rome, monseigneur Chiericato, protonotaire apostolique, fut grandement frappé des communications savantes de Ruy Faleiro.

A Florence, en l'université, fut publiquement lue une de ses lettres les plus circonstanciées, dans laquelle il annonce le projet de faire le tour entier du monde d'occident en orient, selon une route géométriquement tracée par Magellan le navigateur.

Et dès lors, Antonio Pigafetta, intelligent et brave gentilhomme de Vicence, postulant en l'ordre de Saint- Jean de Jérusalem, s'enflamma du dessein d'être du voyage, « afin, dit-il, d'en faire aux autres le récit « tant pour les amuser, que pour leur être utile, et se a faire en même temps un nom qui fût porté à la « postérité (1). »

(1) Textuel. — Dédicace de Pigafetta au grand maître de Rhodes, Viliiers de l'Ile-Adam.

A Séville, Juan Vespuce, neveu d'Améric qui était mort dix-huit mois auparavant, Diogo Barbosa, le docte hydrographe, commandeur de Saint-Jacques, dona Britès, la jeune Béatriz qui venait d'atteindre sa dixseptième année, et son cousin Duarte, le pilote hauturier, eurent de même connaissance des persécutions que subissait Magellan et de ses projets de découvertes.

— Admirable tracé, s'écria Juan Vespuce, concordant avec tous les travaux de mon oncle et la récente découverte de Vasco Nunez de Balboa, dont la nouvelle nous parvenait hier. Mais cette cour de Portugal sera donc toujours injuste et cruelle! Suffit-il de l'avoir servie avec distinction pour encourir sadisgiâce!

— Que Magellan, s'écria Diogo, fasse comme le grand Christophe Colomb, comme votre oncle Améric, comme nous-mêmes ! Qu'il renonce au Portugal et vienne servir l'Espagne !

— Le pourra-t-il?... le voudra-t-il? se demandait Duarte.

— Ce qu'il faut à présent, c'est le servir, lui ! dit dona Britès.

— Comment? nous sommes proscrits ! dit Diogo.

— Condamnés à mort I ajouta Duarte.

— Mais nous, ma mère, nous ne Je sommes point! s'écria Béatriz. Il nous a sauvées. Ah ! si nous pouvions le sauver à notre tour!

Juan Vespuce et les Barbosa sourirent en applaudissant au transport de l'adolescentCo

— Enfant, reprit Diogo, ne va pas croire que ton père soit un ingrat comme le roi Emmanuel.

— Ni que nous reculions devant le danger, ajouta Duarte le pilote.

— Dieu me garde de l'avoir pensé I fit Béatriz en rougissant.

— Le dévouement se concilie mieux avec la prudence qu'avec la témérité.

— Je dispose d'un navire armé en guerre, dit Duarte Barbosa, et suis prêt à tout ; mais il faut un plan de campagne.

— C'est de l'or surtout, beaucoup d'or qu'il faut, ajouta Diogo. Mettons donc tout notre avoir à la disposition de Magellan ou des siens.

— A la bonne heure, dit dona Britès; et maintenant quelles nouvelles de l'expédition du Maroc ?

— Dès ce soir, nous en chercherons!... Nous en aurons !

Et ils en eurent en effet par Maneta le matelot manchot qui, dans l'anse de Rastelio, avait le premier répondu à Isabel .

Ce vétéran leur était envoyé par Mesquita, revenu de l'Inde, dans un violent état d'irritation, portant le grand deuil de cour et maudissant l'entourage du roi Emmanuel, encore qu'il ignorât les traitements ignominieux infligés à son frère d'armes. Il l'apprit de la bouche d'Isabel éplorée, se mit à l'œuvre sur l'heure, et secondé par Faleiro, Souza, Henrique et d'autres encore, n'hésita point à opposer la ruse à la ruse, la violence à la violence.

Tandis qu'il envoyait à Séville par Maneta des avis circonstanciés aux Bai'bosa, prompts à les mettre à

profit, il prenait le commandement du Christovam^ gros transport appartenant à Christovam de Haro, riche négociant, gagné par Ruy Faleiro à la cause des nouvelles découvertes.

Ce bâtiment, qui faisait partie d'un convoi de ravitaillement pour l'armée du Maroc, n'avait pas un officier qui ne fût déterminé à seconder, à tous risques, les desseins de Mesquita. Narvâo Fornez et Moëlho, hardis compagnons, s'y embarquèrent. Une fois à Azamor, dussent-ils recourir à la révolte pour délivrer Magellan, ils ne reculeraient pas.

Tous les détails de leur audacieuse expédition furent combines en présence d'Isabel, enfiévrée, éplorée, n'osant espérer que son frère eût survécu.

— Rien ne prouve qu'il ait succombé, s'écria Mesquita.

Et pliant le genou devant Isabel :

— S'il vit encore, dit-il, je jure de le sauver ou de périr avec lui ; s'il a été victime de quelque infâme combinaison, de la dévoiler, de la punir, de proclamer hautement ses mérites, de venger son honneur outragé, et de me vouer à le glorifier comme je glorifie l'illustre d'Albuquerque.

— Allez donc, mon fidèle ami, mon valeureux chevalier, lui dit Isabel; tenez, voici une épée qui appartint à Rui de Magalhaens, et une écharpe que j'ai brodée en pleurant ; mon cœur vous accompagne !... Je prierai pour vous comme pour lui !

Malgré la prise d' Azamor, la campagne du Maroc se prolongeait, car d'assiégeants devenus assiégés, les

Le premier tour du monde n

Portugais avaient fort à faire pour se maintenir dans la place, en réparer les remparts et assurer leur domination.

Vers la fin de 1514 pourtant, le retour de Joam Soarès fut annoncé par le branle des cloches et les salves d'artillerie de la tour de Belem.

Isabel, jetant sur ses épaules sa mante de deuil, dit à Diogo de Souza :

— Ceignez votre épée, et allons!

— Quoi ! vous vous montreriez à cet homme 1

— Je veux lui demander publiquement : « Général, qu'avez-vous fait de mon frère ? »

— Noble demoiselle, vous me faites frémir.

— Je veux, là, sur la cale de débarquement, être la première qu'il voie. Je veux, en présence des députations de la cour, de la Grandesse du royaume et du cortège d'honneur, en appeler des commandements du roi à la voix du peuple qui est la voix de Dieu. Je veux, forte du témoignage des gens de guerre et de mep, proclamer que le véritable vainqueur d'Azamor est celui qu'ils ont essayé de déshonorer, mon noble frère, Fernando de Magellan î...

Diogo de Souza ne pouvait qu'obéir.

L'esclave Henrique ferma les portes et les barrières du Laranjal.

Puis, sur la place de Rastello, quand parut, menant son deuil fraternel, celle que les riverains avaient surnommée la grande damoiselle, femmes et filles de pêcheurs, pilotes, matelots, vétérans, tous, la

saluant de leur respectueuse pitié, se rangèrent pour lui livrer passage.

Il y avait devant le monastère plusieurs carosses de gala dont l'un attendait le triomphateur qui devait, sur-le-champ, se rendre auprès du roi; il y avait des cavaliers, des estafiers, des valets. Le secrétaire des commandements, Calix d'Avem, descendant de voiture, se mit à la tête du cortège.

Isabel était déjà sur la cale.

Et au moment où Joam Soarès y prit pied, elle put, comme elle le voulait, lui adresser sa première question.

Ainsi qu'avant son départ, il fut étrangement troublé.

La douleur avait altéré l'harmonieuse beauté d'Isabel; son noble visage avait pris un caractère nouveau, tragique, mystique, détaché du monde ; il s'était paré de deuil.

Ruy Faleiro disait d'elle à cette époque :

— C'est l'ange de la prière portant l'armure de saint Michel.

Son regard avait un éclat plus éloquent que jamais.

— Votre frère, noble demoiselle, répondit Soarès, n'a point, j'espère, à se plaindre de moi.

— Qu'avez-vous fait de lui, seigneur, depuis que VAtrevido vous l'a ramené?

Soarès, entouré de ses officiers, écouté par une foule curieuse, répondit évasivement :

— Il a été traité comme il méritait de l'être.

— Est-il mort?... Est-il vivant?... L'a-t-on égorgé?... Où est-il? s'écria la grande demoiselle.

— J'aurai l'honneur de vous rassurer aujourd'hui même.

Calis d'Avem, dont les estafiers écartaient la foule, surprit cette réponse avec mécontentement.

— La haie! faites former la haie! commanda-t-il à ses gens. Puis «'adressant à Isabel • — Votre place n'est point ici, retirez-vous!

— Je dois protester contre une infamie! s'écria la sœur de Magellan.

Calix faisait signe à ses serre-gens de la chasser de force.

Souza porta la main à la garde de son épée, Henrique au manche de son poignard malais. Peu s'en fallut que l'esclave olivâtre nefondîtcomme une panthère sur le secrétaire du roi.

Il y eut dans la foule un moment de stupeur.

Et l'ovation triomphale se serait assurément transformée en tragédie, si une gracieuse adolescente, vêtue à l'espagnole, ne s'était précipitée vers Isabel pour lui dire tout bas :

— Fernando est dans vos bois d'orangers.

Au même instant, dans un canot qui abordait, Isabel aperçut son cousin Mesquita qui, du regard, la suppliait de céder. Une dame et un cavalier inconnus, rejoignant l'adolescente, unissaient leurs efforts aux siens. Isabel fut doucement entraînée dans la haie.

Les trompettes éclatèrent ; le canon tonna de nou-

veau ; sur le passage du cortège triomphal, le peuple de Lisbonne criait : Vive le roi !

Isabel se trouva enfin au milieu d'un cercle d'amis. Mesquita, Fornez, Moëlho, débarquant du Christovarriy échangeaient avec les étrangers des communications fort obscures pour elle.

Chose certaine, Magellan sain et sauf devait, en ce moment, être dans les bois qui entouraient sa demeure.

Henrique prit les devants pour lui en ouvrir les portes.

— Dieu soit loué !... Il m'est rendu! mais par quel miracle'' demandait Isabel.

Par vingt fois depuis leur courte station au mouillage d'Azamor, Macrim et les coquins de l'Atrevicliy avaient failli l'assassiner. Après bien des débats, ils se décidèrent à le vendre à des traitants du Maroc. On se trouvait à la hauteur du détroit de Gibraltar, et le marché venait de se conclure, quand Duarte Barbosa, en croisière à la recherche du frégaton, l'aperçoit, le reconnaît, 1 attaque, va 1 écraser.

Le traitant maure a pris la fuite.

Magellan, quoique blessé, se précipite à la mer, y est recueilli par Barbosa qui l'embrasse avec transports et lui donne des armes.

Macrim et ses bandits se battent en désespérés.

La fortune, tout à coup, semble se prononcer pour eux. Voici venir un grand convoi portugais qui les dégagera !

— Rendez-vous! crie le matador.

— Jamais à un bandit de ton espèce.

De la flotte se détache un gros transport, et la Pro- ■vidence permet que ce soit le Christovam, monté par Mesquita. Au grand étonnenient des Portugais, il prend parti pour l'Espagnol, crible l'Atrevido qui, coulant bas, naufragera sous le cap Saint-Vincent, et après un échange de paroles amies, rejoint le convoi où l'on a déjà compris que le frégaton aux couleurs portugaises ne peut être qu'un écumeur de mer. l\ faut bien ensuite aller se décharger des vivres et munitions destinés à l'armée du Maroc, d'où Mesquita et ses amis n'ont pu revenir qu'avec Joam Soarès. Heureusement, Magellan a été débarqué à San Lucar, et il devrait en ce moment être en sûreté à SévlUe chez Diogo Barbosa.

— Mais, hélas ! dit Juan Vespuce qui accompagne dona Britès et la jeune Béatriz, un point d'honneur et un patriotisme exaltés l'ont ramené à Lisbonne.

— Le téméraire ! s'écrie Mesquita.

— Il s'agit maintenant de le sauver de lui-même; c'est pourquoi nous sommes ici....

— Ici où je vous ai reconnue à vos traits et à votre langage ! dit Béatriz d'une voix caressante à la grande damoiselle Isabel de Magalhaens.

LA MORT d'aLBUQUEKQUE ET l' ARGUMENT DECISIF.

La main posée sur l'épaule de son frère, Isabel disait avec exaltation :

— Il a raison cent fois! Il veut être entendu, jugé, réhabilité aux lieux où il a été flétri par la calomnie. Il revient pojr les forcer à laver l'injure qu'ils lui ont faite. Et puis, digne fils du Portugal, c'est le Portugal, sa patrie, dont il veut par ses découvertes accroître la puissance et la gloire.

— Oui, ma sœur, dit Magellan, telle est bien ma pensée!

Ruy Faleiro l'astrologue fronça les sourcils. Dona Britès et sa fille Béatriz disaient:

— Seigneur Magellan , par quel malheur courezvous à votre perte?

— Vous serez de nouveau victime ! ajouta Juan Vespuce.

— Non! reprit Isabel, l'armée du Maroc est de retour. Trop d'éclatants témoignages se prononceront pour lui. Le roi est influencé, est trompé; il n'est pas injuste...

— Possible! fit Ruy Faleiro, mais l'injustice est reine, et il est têtu comme un mulet d'Estramadure!... D'ailleurs...

— Frère, interrompit Mesquita en s'avançant, tu ne connais pas le trait le plus navrant de l'ingratitude d'Emmanuel.

— Quoi donc encore? murmura Magellan attristé de l'unanimité de ses amis de Lisbonne.

A Séville, que les Barbosa proscrits et devenus Espagnols, que dona Britès etBéatriz attentives infirmières qui avaient guéri ses blessures, que Juan Vespucefort indisposé contre le Portugal, voulussent le retenir, rien de plus simple; aussi bien leur avait-il résisté sans trop d'efforts.

Mais ici, à Lisbonne, dans sa maison, son frère d'armes Mesquila, ses amis Moëlho et Fornez, et le savant Faleiro son associé, lui conseillaient hautement de retourner en Espagne. Ils se disaient prêts à l'y accompagner. Mieux encore: même sans lui, plusieurs d'entre eux étaient résolus à fuir le Portugal.

Diogo de Souza, le fraternel écujer, vassal modeste, peu coutumier d'émettre son avis, s'était permis de dire :

— C'était à la sœur de rejoindre son frère, non au frère de venir s'exposer, lui et sa sœur !

— Ne parlez pas ainsi, mon bon Diogo, dit Isabel, j'ai eu le bonheur de le revoir et je donnerais ma vie pour le succès de ses glorieux desseins.

— Assez de Portugal, Espagne, grande mer, Maluco ! grommelait l'esclave Henrique en allant et venant, pour servir des rafraîchissements aux membres delà réunion.

— Ah! seigneur Magellan, dit dona Britès, ce ne

sont plus des étrangers qui vous tiennent le langage de la prudence !

Béatriz avait pris la main d'Isabel et lui disait tendrement tout bas :

— Nous admirons votre grandeur d ame et votre patriotisme; nous voudrions pouvoir vous approuver, mais...

— L'injustice est la règle ! s'écriait Mesquita. J'arrive de l'Inde, Fernando, pour apprendre que, publiquement insulté, tu viens d'être renvoyé à Joam Soarès comme un vil déserteur.

— Grâces te soient rendues et à tous ceux qui t'ont secondé! dit Magellan.

— L'injustice est la règle! répéta Mesquita sans tenir compte des nouveaux remercîments de son ami. Je vois Vasco de Gama délaissé, en disgrâce, après avoir donne les Indes à la couronne. Tu sais quels traitements ont subis les Améric, les Barbosa et tant d'autres. Eh bien, apprends... apprends comment est mort le grand Alphonse d'Albuquerque, notre vénérable vice-roi !

— Dieu! fit Magellan avec l'accent de la douleur filiale, d'Albuquerque n'est plus ?

Il y eut un moment de pieux silence ! On laissait se recueillir en son affliction l'officier reconnaissant pour qui d'Albuquerque personnifiait toutes les vertus.

— Celui qui vous envoya aux Moluques, Antonio d'Abreu, notre cousin Serrâo et toi, a cessé de gouverner les Indes. Avec lui a pris fin le règne de la

justice, et désormais il ne t'est plus possible de lui faire hommage de tes travaux...

— Il est mort! murmura Magellan d'une voii étouffée.

— Il est mort, reprit son frère d'armes avec éclat. Une dépêche scellée des armoiries du roi l'a frappé comme un stylet. J'étais auprès de lui quand il la reçut, la lut et la relut en frémissant. Il apprenait, l'austère vieillard, que ceux qu'il avait expulsés comme prévaricateurs jouissaient des faveurs royales et qu'on lui donnait pour successeur Lopo Soarès d'Albergaria. Cet affront l'a tué.

Magellan avait pâli, ses yeux se remplissaient de larmes généreuses. Béatriz partageait cette émotion, qu'accrut encore la suite du récit:

— Je le vis trembler comme glacé par le frisson de la mort, puis se mettre en prières. Ensuite, avec un calme navrant, il me tendit le pli fatal et dit d'une voix ferme : « Vieillard, tourne-toi vers l'église, « achève de mourir, car il importe à ton honneur que « tu meures, et jamais tu n'as négligé de faire ce qui « importait à l'honneur. »

— C'est sublime ! dit Isabel.

— Oui, noble demoiselle, mais à la honte de notre patrie! disaient Fornez etMoëlho.

— Oh ! oui, c'est une infamie ! dit Magellan consterné.

— Comme ce qui vous a été fait à vous-même, repartit dona Britès.

— Et ce que l'on vous ferait encore si vous commettiez l'imprudence de vous montrer.

— Poursuivez, Alvaro ! fit Isabel.

— Nous allions partir d'Ormuz pour Goa. Il ordonna de se charger de toile et d'accélérer la vitesse. Puis il me dicta sa lettre d'adieux au roi Emmanuel, 011, sans exhaler la moindre plainte, il lui recommande son fils, et qui finit simplement en ces termes : — « Quant aux choses de l'Inde, je n'en dis rien ; elles « vous parleront pour elle et pour moi. »

— Fernando, mon pauvre frère ! s'écria Isabel en voyant Magellan pleurer et trembler d'un courroux mal contenu. Ta douleur, ton indignation me font pleurer.

Elle alla le serrer dans ses bras. Béatriz, dona Britès, essayaient de la calmer elle-même.

Avec l'autorité de son âge, Ruy Faleiro l'astrologue dit en ce moment :

— Soutiendrez-vous encore, chère demoiselle, qu'il ait bien fait de ne point m'attendre à Séville et de venir s'exposer aux coups de ceux qui n'ont pas même respecté le grand Albuquerque ?

— Mais je ne sais pas tout! s'écria Magellan, continue donc!.,. J'écoute.

Et Mesquita poursuivit ainsi :

— Le vice-roi, perdant tout à coup ses forces, ne put se remettre debout. On dut le porter sur le château de pouppe où il avait témoigné le désir d'être conduit au milieu de ses officiers, de ses marins, de ses soldats, navrés de le voir à l'agonie. On l'assit

dans une grande chaise en forme de trône. De îà il nous regardait avec une majesté sereine, puis il observait le rivage, en priant Dieu de lui permettre de vivre jusqu'à l'arrivée à Goa où se trouvait Frey Domingos, son confesseur. Nous le voyions s'affaisser, nous le soutenions en gémissant. Pas un homme dans le vaisseau qui n'eût les yeux en larmes. Dis fois on le crut mort, dix fois il recouvra tout à coup la force de • dire : « Quoi ! Soarès gouverneur des Indes ! Vas- « concellos et Diogo Pereira que j'ai fait passer en « Portugal comme criminels renvoyés avec honneur ! ... « J'encours la haine des hommes pour l'amour du roi « et la disgrâce du roi pour l'amour des hommes ! « Au tombeau, vieillard sans reproche, il est temps ; « au tombeau ! » Ces mots, qui retentissaient dans le silence funèbre du bord, avaient de l'écho dans tous les cœurs.

— Comme ils en ont dans les nôtres ! dirent à la fois Isabel et Magellan.

Mesquita dit encore :

— Le grand homme à qui ses travaux ne rapportèrent Jamais de satisfaction, obtint au moins du ciel de vivre jusqu'à ce que le vicaire général l'eût assisté. Il passa la nuit à écouter la passion selon saint Jean et au point du jour rendit son âme à Dieu. Le roi a reçu sa lettre dernière. Mais d'Albergaria n'en est pas moins gouverneur des Indes, où tous les disgraciés sont rentrés en fonctions. Pour ma part, j'aurais horreur d'y retourner et n'aspire qu'à renoncer au service du roi.

— Comme nous! dirent Moëlho et Fornez,

— Et vous, Magellan, vous hésiteriez ! s'écria Ruy Faleiro reprenant la parole avec autorité. La science, l'humanité, la religion vous commandent de leur sacrifier vos amours-propres et vos préférences. Il s'agit bien d'obtenir satisfaction d'insultes déjà retombées sur leurs auteurs, quand une œuvre immortelle doit témoigner de votre courage ! En ouvrant la nouvelle route des Indes, vous l'ouvrez aux apôtres de la foi chrétienne. En accomplissant le tour entier du monde, vous faites faire à la science cosmographique un progrès qui sert tous les navigateurs, tous les hommes.

— Ces paroles, docteur, sont dignement placées dans votre bouche ! dit Alvaro de Mesquita. Elles te décideront, j'espère, ami Fernando.

Diogo de Souza le fidèle écuyer dit alors :

— Seigneur Magellan, n'oubliez pas que tous ceui qui ont monté le Christovam se sont compromis pour vous !

— Nobles amis ! fit le navigateur.

— Mon frère n'est pas un ingrat 1 s'écriait Isabel. Dona Britès lui dit aussitôt :

— Ne lui faites donc plus un point d'honneur de ne servir que le Portugal.

— Hélas ! je suis vaincue et me tais I répondit la grande damoiselle que Béatriz embrassa impétueusement.

— Mais il y a plus, messieurs et amis, reprit magistralement le docte Faleiro; fussions-nous équipés

au compte du roi Emmanuel, nous ne pouvons faire autrement que de travailler pour l'Espagne. Cette assertion provoqua l'étonnement général.

— On ne vous comprend pas! — Impossible! Expliquez-vous !

— J'avais réservé pour la fin mon argument irrésistible.

— Que voulez-vous dire ?

— Que la question est tranchée en dehors de nous, de notre patriotisme et de tous nos sentiments personnels, par une bulle de Sa Sainteté. Pour faire rentrer la terre du Verzin (le Brésil] dans les possessions portugaises, notre Saint-Père le pape a porté dans l'ouest, à trente degrés plus loin, la ligne de démarcation. Eh bien, regardez!

Saisissant le globe en relief, Ruy Faleiro faisait voir que ce déplacement de la ligne des partages avait pour conséquence de placer les îles aux épices dans l'hémisphère attribué aux Espagnols.

— Affaire de longitude, question de science, vous ai-je dit il y a déjà longtemps. Affaire d'obéissance aux décisions de notre Saint-Père le pape. Affaire de sagesse, car les deux couronnes pourront ici se trouver en désaccord. Mais, évidemment, puisqu'il s'agit d'îles attribuées dès à présent à l'Espagne, c'est par l'Espagne, non par le Portugal, qu'il faut procéder.

— Évidemment, répéta Juan Vespuce ; sans quoi le Portugal, jouant un rôle de dupe, n'aurait fait que tirer les marrons du feu.

Ici, d'un commun accord, les navigateurs réunisau

Laranjal reconnurent la justesse du raisonnement de raslrologue. Son argumentation, en effet, était rigoureusement mathématique.

A la vérité, il y eut erreur de fait, parce que la longitude des Moluques était encore mal déterminée, mais il n'y eut aucune erreur de déduction, en sorte que Magellan convaincu s'écria :

— Des chevaux donc! des chevaux! Partons I...

VIÎI

Page 1