FUITE ET POURSUITE
Les arguments de Ruy Faleiro, mathématiques et religieux en même temps, étaient décisifs.
— Pour rien au monde à cette heure, disait Magellan, il ne faudrait qu'on me trouvât en Portugal I Le roi me comblerait-il d'honneurs en m'offrant sa flotte entière, que je ne saurais accepter, puisque mon détroit et tout ce que je veux découvrir est dans le partage de l'Espagne. Des chevaux! des chevaux
— Victoire ! cria Béatriz.
— Je suis prêt à partir depuis plus d'un mois, dit Ruy Faleiro.
— Et nous, ajouta Mesquita, depuis que ce matin Sa Seigneurie Juan Vespuce est venue à notre bord, nous prévenir de l'imprudent retour de Magellan. Aussi bien, nos effets d'équipement sont-ils déjà dans
sa barque, ressortie du Tage, louvoyant sous le cap da Roca et avec qui tous signaux sont convenus.
— Des chevaux I répéta îsabel résolue à ne point se séparer de son frère et qui sur-le-champ s'occupa des préparatifs de départ.
-- Des voitures, s'il est possible, pour ces dames et pour les bagages.
L'or des Barbosa devait aplanir bien des difficultés de détail. Mesquita, Diogo de Souza, Henrique, allaient à la ville louer des moyens de transport.
— Moi qui jouis encore de toute liberté, dit Ruy Faleiro, je prends sur-le-champ la route de terre. A Séville donc, ami Magellan ; que Dieu vous garde et vous conduise !
— Dans peu d'instants, nous serons tous partis pour le cap da Roca et dès demain, avant le lever du soleil, aous aurons pris le large !
— Ainsi soit-il !.... A Dieu vat!
On se hâtait de faire des apprêts indispensables. Dona Britès, Béatriz, Juan Vespuce, Fornez etMoëlho secondaient activement Magellan et sa sœur, quand tout à coup, à nuit tombante, un équipage de cour pénétra dans l'avenue du Laranjal.
C'était au moins un contre-temps, peut-être un retard, partant un danger. Sous le régime d'intrigues €t d'espionnages de Calix d'Avem, tout était à craindre. Les cavaliers mirent la main à la garde de leurs épées.
— Ah ! fit Isabel, c'est le général Joam Soarcs en sou costume le plus galant.
— Déjà 1 le traître ! murmura Magellan avec humeur,
— Impossible de lui refuser notre porte ; mais je saurai le recevoir !
— Reçois-le donc dans la première salle. Nous nous tiendrons dans les pièces contiguës. En attendant les chevaux et les voitures, nous veillons I
— Il est accompagné par une demi-douzaine de laquais ou d'esclaves! dit Juan Vespuce.
— Tout ceci est fâcheux! ajouta Magellan qui sortit emmenant dona Britès ctBéatriz, inquiètes mais résolues, et dont les regards traduisaient les émotions impatientes.
— Évitons pourtant, autant que possible, de faire usage de nos armes.
— Sans doute; mais le retour de Mesquita, de Souza et d'Henrique donnera l'éveil.
— En ce cas, il n'y aura point à hésiter. De gré ou de force, il faut partir.
Le général entrait ; on se tut.
Bien que reçu par Isabel avec la plus austère froideur, il n'en salua pas moins gracieusement :
— Enfin, noble damoiselle, s'écria-t-il, enfin I il m'est donc permis de déposer à vos pieds mes lauriers d'Azamor.
Isabelle repartit :
— D'après la commune renommée, mon frère Fernando a grandement contribué à cette moisson glorieuse.
— Je suis heureux de le reconnaître et de le proclamer, comme ce matin je l'ai été en vous voyant la
première au lieu du débarquement, telle que la fille de Jephté venant au-devant de son père victorieux, jj Isabel dit d'un ton glacial :
— La fille de Jephté fut victime de son empressement.
— Eh ! eh 1 fit Soarès, vous ne refuserez pas de l'être, vous aussi, incomparable Isabel, et jamais aux pieds des autels du palais, il n'en aura été immolé de plus ravissante.
— Langage étrange! fit la jeune fille, dont le dédain fut blessant jusqu'au mépris. Je ne sais ni ne veux savoir ce que vous prétendez dire .
Joam Soarès devenait pourpre. En vérité, c'était bien la peine, pour un pareil accueil, d'enfreindre les instructions sinistres de Calix d'Avem et d'avoir, le jour même, obtenu le consentement de la reine à son alliance avec la famille des Magalhaens.
Mais Isabel n'ignorait rien de ce qui s'était passé à bord de l'Atrevido au mouillage d'Azamor. Là, Magellan avait été reçu par le général avec une cynique faiblesse :
— Comment diable, mon cher capitaine, lui avaitil dit, vous êtes-vous fait d'implacables ennemis aussi puissants que les vôtres ! L'on m'enjoint de vous faire pendre au bout de ma grande antenne. Mais j'ai jeté les yeux sur votre sœur Isabel, et en récompense de la prise d'Azamor le roi m'accordera sa main. La reine s'en mêlera la première, et je vous regarde déjà comme mon beau-frère. Je ne vous sacrifie donc pas à ma tranquillité, et je vous sauve en vous faisant
jeter parMacrimsurla frontière d'Espagne. Allez; que Dieu vous garde !
Voilà ce qui avait précédé les scènes hideuses de ÏAtrevido, voilà ce qui avait excité au plus haut point l'indignation d'Isabel, qui ajouta :
— Je suis allée au-devant de vous, seigneur, pour savoir ce qu'était devenu mon frère. Je vous ai demandé ce que vous aviez fait de lui, et vous m'avez promis de me rassurer aujourd'hui même.
Joam Soarès, dont mille pensées coupables traversaient l'esprit, répondit assez sèchement :
— C'est aujourd'hui, ce me semble, que je prends la peine de venir ici, et c'est aujourd'hui que je vous affirme, moi, que par mes ordres votre frère est parfaitement en sûreté.
— Par vos ordres 1 fit ironiquement Isabel ; puis avec véhémence : — Mais où ?.. . Mais comment, s'il vous plaît ?
— Où? en Espagne... Comment? par mes soins, pour le soustraire à ces ennemis dont vous m'avez la première signalé la haine.
— Oui, quand je vous suppliai d'être juste ! mais avez-vous eu le courage de l'être ! s'écria Isabel en s'animant. En Espagne ! Et pourquoi?... Pourquoi, au contraire, hautement justifié, n'était-il pas, ce matin, à votre droite, recevant sa part des honneurs rendus au vainqueur d'Azamor.
Joam Soarès trépignait.
— C'est lui pourtant qui, par son intrépide habileté, a assuré le succès du débarquement, et lui encore
qui le premier a planté sur la brèche l'étendard du Portugal.
— Mes dépêches au roi louaient ces belles actions.
— Et mon frère vous est renvoyé aux fers ! Et vous ne protestez pas contre cette infamie, et au lieu de le délivrer, de lui rendre son rang, que faites-vous? vous le laissez au pouvoir d'un matador chargé de l'assassiner, si vous n'avez pas eu le triste courage de Je faire mettre à mort comme déserteur devant l'ennemi.
— Que dites-vous, mademoiselle?
Isabel, entendant venir les chevaux, s'abandonna à toute son exaltation :
— Lâche, deux fois lâche, de peur de révolter vos troupes, vous n'avez pas osé obéir aux ordres infâmes de dom Lopo Soarès et de Calix d'Avem; mais de peur d'encourir la disgrâce de ces monstres, vous n'avez plus osé rendre hautement justice à mon frère Fernando, Sachez donc que je vous hais, vous maudis et vous chasse de ma demeure.
— Insolente créature I à moi, mes gens I s'écrie Joam Soarès qui se permet de porter la main sur Isabel .
Magellan se montre suivi de ses amis.
De leur côté, Mesquita, Diogo de Souza et Henrique arrivaient avec leurs équipages de route. Le vainqueur d'Azamor était pris au piège.
— Il n'y a qu'une chose à faire, dit Magellan, le garrotter ainsi que ses gens, les enfermer ici sous
triples portes, et partir avec sa propre voiture qu'on lui renverra demain matin.
— Ça drôle! fit Henrique Malucoco. Ahî petit général être à belle noce !
Joam Soarès, bouffi de rage, roulait des yeux furibonds. Fornez, Moëlho, Juan Vespuce, et même la jeune Béatriz se permirent de rire de son infortune grotesque.
Abondance de carosses ne pouvait nuire. On chargea tous ceux dont on disposait. Vers huit heures tout fut prêt.
On partit.
Chevaux excellents, route superbe, magnifique clair de lune. On n'avait que cinq ou six lieues à faire.
— Qui vive? cria tout à coup le chef d'une troupe armée.
— En avant I fouette les chevaux ! en avant I
La réponse de Joam Soarès à Isabel sur la cale de débarquement et sa présomptueuse démarche auprès de la reine avaient éveillé les soupçons de l'implacable Calix d'Avem. Ses espions avaient pénétré une partie du mystère. Ses limiers étaient en chasse.
— Arrêtez ou nous faisons feu! crie une voix que Magellan reconnaît pour celle du pirate Macrim.
— En avant! en avant ! répètent tous les fugitifs #
— Feu ! commande le bandit.
Les arquebuses obéissent.
Isabel frappée en pleine poitrine dit héroïquement :
— A toi la gloire, mon frère I... à moi la mort !... Dieu soit loué f
Et elle perdit connaissance entre les bras de Mesquita dont l'écharpe brodée de ses mains fut teinte de son sang généreux.
— Alerte!.,, c'est Magellan! c'est Mesquita! toute la séquelle à d'Albuquerque 1 criait Macrim, de sorte que des cavaliers d'un côté, de l'autre une barque longue armée en guerre, prirent coup sur coup la route du cap da Roca.